Plongée dans les entrailles du crime

larronsLarrons, de François Esperet, est une premier texte enthousiasmant. Sur la crête, entre roman versifié et poésie narrative.

Larrons, de François Esperet.Temps des cerises-Lettres françaises. 114 pages, 12 euros. Préface de Jean Ristat.

« Dans Paris prostitué souvent le soir je les vois / les princes dérisoires de la nuit les beaux étalons / castrés qui raclent le sol de leurs sabots précieux / avant de s’élancer trotteurs hystériques efféminés / dans les courses poussives des prix crépusculaires / je sens le souffle idiot de leurs naseaux camés / je vois leurs yeux aveugles se noyer en souriant / dans l’effondrement des paupières et des cernes / au fond boueux exsangue de leurs tristes orbites / et par ennui je mise quelques heures précieuses / sur l’une de ces carnes qui fuit sans fin l’abattoir. » Les vers qui ouvrent Larrons forment une invitation à un bal funeste, ils condensent à eux seuls la dramaturgie d’un texte déroutant. Ce recueil, premier édité de François Esperet, livre en quatre chants le quotidien d’escrocs ordinaires, amers et fulminants.

Normalien intrigant, capitaine de gendarmerie reconverti comme plume au service de l’actuel maire de Paris, l’auteur est passé de l’autre côté de la barrière, et on s’y croirait. Ses larrons modernes sont des figures pathétiques qui se mirent sans gêne dans l’argent, l’attente, l’ennui, la vengeance froide ou le mensonge. Tout ce qui entrave l’ivresse ou menace les jouissances diurnes et nocturnes doit être combattu, abattu s’il le faut. Il faut jouir car au bout de chaque seconde, c’est la mort qui sonne.

Avec une acuité saisissante, Esperet s’immisce dans les désirs et les desseins entravés de ceux qui font le crime. Il en pénètre habilement le verbe et les habitudes. Leurs instincts les plus vils et misérables sont mis à nu. On est immergé dans des territoires et des consciences où le droit, la morale, la discipline ne franchissent pas le seuil du réel. On capte ainsi le monologue d’un brigand esseulé et grotesque à la table d’une luxueuse brasserie parisienne, on suit les affres d’un couple enlisé dans la came, on est pris dans l’enfer d’une sortie de prison fiévreuse. La nuit est à la fois inquiétante et majestueuse, elle accueille les envies contrastées, souvent tragiques, de protagonistes prisonniers de leur passé et de leur déchéance. La nuit rejette de ses entrailles dealers et voleurs… elle absorbe la prostitution, l’amour écartelé et les rivalités claniques.

Plus formellement, l’absence de ponctuation, si elle peut de premier abord dérouter tant elle exige une attention soutenue, impose progressivement un rythme et conforte l’état d’urgence permanent, la course frénétique, dans lesquels sont jetées ces existences.

Larrons est un plongeon incontrôlé, merveilleux et grave, au cœur des vicissitudes de criminels dérisoires, mégalomanes, fous et lyriques.

Nicolas Dutent

Article publié le 4 juillet 2013 dans L’Humanité.

Publicités

À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :