L’amour au chevet de la mort

Def_ElegiesL’élégie est un poème dont la forme libre et lyrique trouve sa source dans le deuil. À travers ses vers étranglés, Olivier Barbarant donne 
à ce procédé littéraire une actualité éclatante.

Élégies étranglées, d’Olivier Barbarant. Éditions du Champ Vallon, 
128 pages, 12,50 euros. 

« À ma table des Deux garçons ne s’attablent que des regrets / J’ai vu ce jour mon père où tout du moins ce qu’il en reste / J’ai pour tout vis-à-vis le spectacle de sa détresse / Je suis assis dans mon passé chaque flaque m’est un reflet / Et le propre de la mémoire est qu’à chaque pas l’on s’y blesse. » C’est dans l’humeur contrariée d’un café aixois que le poète confine ses premières impressions. À travers une vingtaine de poèmes, Olivier Barbarant se met à table avec des morts dont il scande pudiquement l’absence. Il assemble des situations et des pensées qui dévoilent un champ de ruines. La disparition d’être aimés inonde le présent d’un goût de cendres. Ses chants de la douleur s’entrechoquent mais évitent soigneusement les détours plaintifs.

Barbarant trouve en effet le ton et les mots justes pour manifester l’angoisse dont on peut être saisi face à l’effectivité de la mort. Qu’il s’agisse du trépas de ses parents, d’un compagnon emporté par le sida (il partagea un an la vie et la fougue de Rémi Darne, journaliste à l’Humanité) ou de son blâme précoce. « Je fus à vingt ans condamné à mort » confie-t-il dans l’Annonciation. De la porte Saint-Martin au cinéma le Champollion, Paris est un théâtre d’ombres où viennent se loger ses souvenirs. Un frère non désiré, le spectacle de la maladie… Un nuancier de sentiments lui permet d’exprimer subtilement cette part de tragique contenue dans le réel. Le huis clos familial est aussi une scène politique où il fait bon s’aventurer. Si chacun brigue sa vérité, les arguments s’y aiguisent. En dictant à sa nostalgie une couleur et un phrasé, le poète en dévoile les figures et la mobilité.

Quand il perd la « fée de son enfance », le ciel ose cette insolence : « Quand je sortis de l’hôpital / Un odieux soleil m’accueillit / Faisait injure un jour égal / Sur les arbres de Montsouris / Surplombant un monde inchangé / Un ciel de paille et de lumière / Peignant un Paris arrangé / Je venais de perdre ma mère. » La sentence se prolonge au moment de choisir le cercueil : « Au bureau du Quartier latin / L’employé parlait de couleurs / Un bois clair doublé de satin / Va pour champagne à l’intérieur / Malgré son ton de compassion, Tous les mots paraissaient obscènes / On murmurait des additions / Combien pour brûler une reine. »

En forme de chute et dans un long cri d’indignation, le poète s’élève ainsi contre l’agonie d’un peuple : « Plutôt qu’à son chevet de ballets d’experts lui tâtant le pouls / Masques de farce avec la diète et la saignée pour tout remède / La Grèce désastrée attend son Delacroix / Pourquoi les pays préférés sont-ils toujours ceux qu’on égorge. »

De bout en bout, ce récit de la mort se double d’un chant d’amour.

Nicolas Dutent

Article publié le 6 juin 2013 dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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