Aligre, l’allégresse fait son marché

La place d'Aligre et le marché Lenoir (du nom de l'architecte) vers 1900 (ancienne carte postale)

La place d’Aligre et le marché Lenoir (du nom de l’architecte) vers 1900 (ancienne carte postale)

Les séries d’été de l’Humanité : Un lieu, une histoire.Le marché d’Aligre est un lieu de solidarités, réputé pour son foisonnement culturel. Son histoire est imbriquée avec celle du faubourg Saint-Antoine, rendu mythique pour sa participation à l’essor artisanal et industriel de la capitale et comme creuset des révolutions.

Le 27 avril 1776, Gabrielle-Charlotte de Beauveau, abbesse, conclut en présence de maître Gibert l’acte de vente des 13 740 toises sur lesquelles le marché et sa place allaient être édifiés, sur un terrain alors composé d’enclos et de marais. Avec l’aval de l’abbé de Citeaux, la construction du marché Beauveau-Saint-Antoine est confiée aux architectes Lenoir et Goupy. Le marché fut inauguré le 5 avril 1781. S’ensuit une « ronde des métiers » qui verra le marché investi par les producteurs des campagnes environnantes délivrant leurs marchandises par charrette ou à dos de cheval. Les boulangers forains, dits tameliers, et la communauté des bouchers y occupent une place de choix. Les métiers secondaires foisonnent : chandeliers, mesureurs (grain), crieurs, jaugeurs (liquide), cuisiniers (viande), jardiniers (légumes, fruits), langueyeurs (porcs vivants), courtiers (inspection des viandes) et tueurs (abattage) sont garants de la qualité des produits et de leur vente réglementée. Les feiniers approvisionnent le faubourg Saint-Antoine en foin et la présence de fripiers, de meubles et de vêtements se banalise. Cette confrérie jouera un rôle important, conditionné au fait de fournir de la friperie et des produits de récupération à moindre coût pour les nécessiteux.

Sous les effets de la Révolution (les biens et terres dépendant de l’Abbaye Saint-Antoine-des-Champs voisine sont séquestrés, le bâtiment transformé en hôpital), le marché va changer de tutelle pour devenir le marché Lenoir. Il deviendra propriété de la Ville de Paris le 30 janvier 1811. Une ultime reconstruction, dont la réalisation est confiée à l’architecte Daubenton, s’achève en 1846. Le marché adopte définitivement le nom de marché d’Aligre en 1867, rendant hommage à la chancelière d’Aligre, « bienfaitrice et fondatrice de l’hospice des Enfants-Trouvés ». La rue attenante consacre son mari, Étienne François d’Aligre, premier président du Parlement de Paris.

Dans les années qui suivent, le marché poursuit son intense activité marchande. Au point qu’il tente de concurrencer les Halles, se faisant surnommer « le second ventre de Paris ». Outre un commerce de bouche florissant, chiffonniers et brocanteurs imposeront un langage, univers argotique, qui marquera l’identité de ce marché. Ce qui singularise Aligre, c’est la prodigalité de ses habitants et commerçants, qui ont eu toujours à cœur de créer une communauté qui embrasse les autres, intègre les particularismes sans les effacer. On y fête collectivement kermesses, repas de quartier, fêtes nationales et religieuses (chrétiennes, juives, musulmanes).

« La grande force d’Aligre, c’est son cosmopolitisme », atteste Martine Cotrel, retraitée épanouie du quartier et ancienne conservatrice de la bibliothèque Faidherbe-Chaligny. Dans cet élan est créée, en 1954, l’association la Commune libre d’Aligre, « structure d’entraide et de solidarité, notamment en faveur des personnes âgées et des enfants ». M. Jeanson, commerçant du marché Beauveau, deviendra son président et le maire honorifique d’Aligre. Il fera perdurer l’esprit de solidarité de l’après-guerre en venant en aide aux populations en difficulté des environs. L’association assure encore aujourd’hui l’animation (sociale, culturelle, sportive) du quartier.

Aligre a soif d’indépendance. Depuis 1981, les ondes d’Aligre FM (93,1), vestige des radios libres, se diffusent tel un souffle de liberté, éditoriale et économique. Cette vocation culturelle semble résonner avec la tradition émancipatrice en vigueur depuis le XIXe siècle dans le faubourg Saint-Antoine. En 1899 naissait, au 157, un théâtre du Peuple et de la Coopération des idées dirigé par Georges Deherme. Un hebdomadaire, éponyme, défend l’idée d’« un journal populaire d’éducation et d’action sociales, au service des universités populaires, des syndicats, coopératives, sociétés de secours mutuel, etc. ».

Le marché d’Aligre est aussi lié, pour des raisons géographiques et corporatistes, aux mouvements insurrectionnels qui ont agité le faubourg. On y recrute, pendant la Révolution française, les « vainqueurs de la Bastille », on y érige de tout temps des barricades. Les mouvements de grève de la coalition des tailleurs, les émeutes de subsistance contre la spéculation et l’augmentation du pain ou des loyers, la révolte des ébénistes, les complots contre les autorités royales et impériales, plusieurs faits de la Commune de Paris… partent d’ici.
​ ​
Un haut lieu de la commune de paris.  Aligre a ​ainsi ​été le théâtre de combats violents pendant 
la semaine sanglante de mai 1871. Dans l’Histoire de 
la Commune de Paris de 1871, de Prosper-Olivier Lissagaray, on lit ceci : « La rue d’Aligre et la rue Lacuée rivalisent de dévouement. Retranchés dans les maisons, les fédérés ne cèdent ni ne reculent. Et grâce à leur sacrifice, la Bastille disputera pendant six heures encore ses vestiges de barricades et ses maisons déchiquetées. Chaque pierre 
a sa légende dans cet estuaire de la révolution. »

Aligre est aussi une histoire de flux et de migrations. Le marché accueille au début du XIXe siècle les campagnes du Cantal et du Limousin qui répondent à l’appel des faubourgs. Puis cette immigration, facilitée par la proximité des gares de Lyon et d’Austerlitz, devient celle « des enfants des crises économiques et des oppressions politiques », nouveaux venus « de la Yougoslavie, de l’Espagne et du Portugal, de l’Italie… et enfin, avec les avatars de l’aventure coloniale, de l’Afrique et notamment du Maghreb ».

Malgré une gentrification menaçante, le marché demeure un des moins chers, et de ce fait un des plus fréquentés et vibrants de la capitale. Aligre refuse pourtant son dévoiement dans un Paris monumental. De tout temps, c’est avant tout celles et ceux « au travail », primeurs, brocanteurs et commerçants, qui font sa renommée. Pour effleurer cette allégresse, il suffit de se rendre à la brasserie La Grille : des serveurs et un patron truculents prennent soin des travailleurs du marché et des curieux en transit. Le café Le Penty, sous la vigilance de son tenancier emblématique Jojo, affiche des prix modiques malgré la hausse du droit d’accise. Une population étudiante et riveraine y afflue. À l’opposé de la rue d’Aligre, un grainetier résiste aux sirènes du progrès dans sa boutique pittoresque. Après avoir traversé la place et longé ses étals flamboyants vous tomberez, à l’intersection de la rue Crozatier, sur les stands de Sabah, épicerie joyeuse où échouent les denrées et l’humeur intacte de la Méditerranée.

Nicolas Dutent

Article publié le 16 août 2013 dans L’Humanité.

  • Sources et remerciements: « Le marché d’Aligre », ouvrage édité à l’occasion de la célébration des 200 ans d’existence du marché, « Paris ouvrier, des sublimes aux camarades » d’Alain Rustenholz, « L’Histoire de 
la Commune de Paris de 1871 » de Prosper-Olivier Lissagaray, « Mémoire des rues Paris 12e arrondissement 1900-1940 » de Ghali Beniza Sari, www.parisrevolutionnaire.com, Martine Cotrel (conservatrice en chef de la Mairie de Paris), Clarisse Boisseau (médecin généraliste du quartier), Laure Godineau (Historienne).
Publicités

À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :