Only Lovers Left Alive : Vampires à la recherche du temps perdu

PANDORA FILM

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Avec Only Lovers Left Alive, le réalisateur new-yorkais Jim Jarmusch livre un film profond et désenchanté sur la difficulté de morts-vivants à habiter ce siècle. 

« S’il fallait réciter la litanie des atrocités zombies de l’histoire, on serait encore là au lever du soleil », lance Eve à Adam. Étendue dans un fauteuil profond et décrépit, la goule enlace sa « suicidaire et romantique fripouille ». Le dernier film de Jim Jarmusch, Only Lovers Left Alive, est un conte métaphysique dont les protagonistes, un couple de vampires marginal et bohème, ont traversé les siècles et se heurtent à la violence des modernes. Si leur romance a résisté au tumulte, les génies qui, hier, peuplaient leurs discussions n’ont eux pas survécu. Ils ornent désormais les murs de leurs intérieurs baroques et sophistiqués. Ces grands absents côtoient d’autres vestiges : livres en cascade, vinyles de légende et instruments s’enchevêtrent au milieu de meubles patinés. Enfermés ou dehors, les époux érudits errent la nuit, indolents et superbes, dans les villes magnétiques de Detroit et Tanger où ils ont élu domicile. Pour Adam, musicien virtuose et secret, la promesse d’éternité est un bagage encombrant. Il soulage sa pulsion de mort sur les cordes de quelques antiquités : une Gibson centenaire, une Gretsch onduleuse, une Supro rutilante de 1959…

Sur ces bijoux sonores, couplés à des amplis Marshall, il compose des mélodies lancinantes et funèbres. Ses créations répondent aux guitares, électriques et envoûtantes, que le réalisateur mélomane distille au fil d’une bande sonore mâtinée de rock expérimental, de luth et de violon. Si la musique adoucit les mœurs, elle est un refuge au-delà duquel Adam peine à trouver un remède à sa désolation. Eve, beauté diaphane et perméable à la beauté des choses, tente pourtant de le réconcilier avec le royaume des vivants. Mais dans cet univers dominé par la « peur qu’ont les zombies de leur propre imagination », il n’y a décidément que Ian, mortel attachant et serviable de l’industrie musicale, qui trouve grâce à ses yeux. Ces dandys mélancoliques se tiennent donc à distance de leurs contemporains, peu inventifs et menaçants lorsqu’ils contaminent l’eau… et le sang, consommé comme un élixir dans des coupes en cristal ou des flasques en argent.

La ruine n’épargne pas les paysages. Dans une séquence crépusculaire et un Detroit quasi désert, les amants éternels se perdent dans la ville au volant d’une vieille américaine. La lune est pleine, comme un immense réverbère, elle éclaire des avenues spectrales et régulières. Dans cet empire automobile réduit à néant, les logements vides sont autant de réponses au déclin industriel. Dans le Michigan Theater, dépouillé de ses lustres et de son prestige, haut lieu de la culture transformé en parking, les vampires cherchent la lueur du passé. On peut y lire la métaphore angoissée d’un monde brutalisé et livré aux inconséquents. À la façon dont Ava, la sœur candide et impétueuse, ne peut s’empêcher de détruire l’objet même de son désir.

Nicolas Dutent

Article publié le 19 février 2014 dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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