Le récit d’une danseuse en guerre contre les idées reçues

Charlotte au cours d'une manifestation pour la défense des annexes 8 et 10 du régime d'intermittent du spectacle

Charlotte au cours d’une manifestation pour la défense des annexes 8 et 10 du régime d’intermittent du spectacle

Alors que les intermittents du spectacle se mobilisent aujourd’hui pour sauver leur statut, l’Humanité vous propose le témoignage de Charlotte, qui, depuis trois ans, a choisi la voie de l’intermittence pour « diversifier ses expériences artistiques ». Son quotidien est celui d’une jeune artiste passionnée et précaire. 

«J’ai débuté la danse à cinq ans avec une formation classique. Comme la plupart de mes collègues, j’ai su très tôt que je voulais devenir danseuse professionnelle. Mes études, mes vacances, mes week-ends, tout était guidé par cette passion », raconte Charlotte, attablée à la terrasse d’une brasserie parisienne. Sous un ciel clair, la ville commence à frémir. La veille de notre rencontre, cette danseuse radieuse et affable de vingt-trois ans était à Genève pour passer une audition. Sur place, il lui a fallu tenter de s’imposer devant les recruteurs d’une compagnie suisse qui auditionnaient ce jour-là « 250 postulants pour retenir 5 élus ». Ce type de déplacements, « ruineux mais indispensables », la jeune artiste formée par un danseur de l’Opéra de Paris en effectue une trentaine par an. À ses frais, bien sûr. Sans quoi elle ne pourrait prétendre au régime d’intermittent qui exige de se battre pour effectuer « 507 heures sur dix mois, condition à l’ouverture et la reconduction de mes droits ».

Lorsqu’elle n’est pas liée à un employeur, cette danseuse tenace occupe le plus clair de son temps à s’entraîner ou à démarcher les compagnies : « Les périodes non travaillées, je les passe à envoyer des CV, à courir les auditions ou à constituer mon réseau, un exercice essentiel. » Quand elle n’est pas sur les routes ou retenue par un projet, Charlotte suit aussi des séances intensives pour entretenir et enrichir sa technique. « Il faut se maintenir à niveau car le métier de danseur suppose une polyvalence extrême : plus on arrive à gérer les styles de danse, plus on a d’opportunités de contrats », reprend-elle.

Un investissement qui ne la met pas à l’abri des coups durs : « Les périodes où je n’arrive pas à cumuler mes heures, ça ne pardonne pas. En 2013, j’ai perdu mon régime d’intermittente entre juillet et décembre. J’ai dû retourner vivre deux mois chez mes parents et trouver un job d’hôtesse pendant plusieurs semaines. » À côté de ces aléas, il lui faut composer en permanence avec « un marché du travail hypertendu et une compétition féroce dont certains employeurs se servent pour nous payer au rabais ». Un quotidien haletant qui renvoie dans les cordes « la caricature insupportable de l’intermittent qui reste chez lui en attendant d’être indemnisé. La réalité c’est que derrière l’aboutissement artistique, il y a un engagement considérable ». Pour « réparer l’image des intermittents », elle ne rate pas une occasion de démonter la campagne de désinformation orchestrée par le patronat, notamment par l’entremise des réseaux sociaux, et n’hésite pas à prendre la parole lors des assemblées générales des syndicats du spectacle et de l’audiovisuel.

Si elle a tout d’une artiste épanouie, Charlotte est consciente de la crise culturelle qui se profile et milite, à sa manière, pour « la survie d’un régime qui considère les artistes à leur juste valeur et leur permette d’exercer leurs métiers à temps plein ». Dans la bouche de ceux qui érigent les intermittents au rang de privilégiés, elle décèle « une grande méconnaissance, en totale contradiction avec ce que je vis et ce que je vois autour de moi : des intermittents surinvestis et précaires ».

Nicolas Dutent

Article publié le 27 février 2014 dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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