Le mal-être des chercheurs transformés en orpailleurs

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Elzo Durt, graphiste et designer pour Le Monde.

Syndicats et enquêtes récentes établissent que les chercheurs sont de plus en plus sous pression. En cause, une baisse du temps de travail consacré à la recherche, un poids accru de la hiérarchie et des outils de contrôle, et la course aux publications et à l’obtention de contrats. 

« Le métier de chercheur, c’est de chercher de l’argent. C’est une source de déprime, on est dans un truc qui n’a plus rien à voir. Mais est-ce qu’on peut faire de la recherche sans argent  ?. » Ce témoignage anonyme, extrait d’une étude qualitative de « psycho-dynamique du travail » conduite en 2012 par Christophe Demaegdt et Marc Guyon, résume la tension à laquelle le milieu de la recherche publique est confronté depuis plusieurs années. Si la France jouit d’un réseau d’établissements publics à caractère scientifique et technologique (EPST) dynamique et varié (CNRS, Inra, Inserm…), de récents travaux pointent un glissement alarmant  : celui de scientifique, tourné vers la recherche fondamentale ou appliquée, vers celui de chercheur d’or, les prérogatives initiales du chercheur n’ayant cessé de perdre du terrain sous l’effet du new public management et des modifications brutales de son cadre de travail.

« Les chercheurs sont sommés de devenir des entrepreneurs (…). Ils doivent aujourd’hui satisfaire un ensemble de tâches administratives et commerciales pour obtenir la possibilité, toujours éventuelle, de pouvoir avoir un contrat – lequel leur permettrait d’obtenir un budget – et sont soumis à des règles de gestion contraignantes et à des lourdeurs administratives », constatent les auteurs de l’enquête remise au comité de pilotage du partenariat Cnam-CNRS.

Autant d’occupations qui détournent le chercheur de sa vocation et œuvrent « contre ce qui a de l’importance pour lui ». Il devient ainsi fréquent qu’un chercheur consacre la moitié de son temps à courir après des financements. Une situation encouragée par l’« inversion de la répartition financière entre financement récurrent et financement sur appel à projets qui a accompagné la création de l’Agence nationale de la recherche ». Cette entité, créée par Nicolas Sarkozy pour imposer à la recherche les préceptes de la compétitivité, exerce un contrôle permanent. Puissance financière, cette agence planifie les sujets jugés scientifiquement prioritaires, à l’aune de l’innovation et du libéralisme économique.

D’après les syndicats, seuls 15 % des projets déposés par les chercheurs seraient retenus par l’ANR. « S’il existait précédemment des systèmes par appel d’offres au CNRS (…), ces systèmes ne concernaient qu’une partie marginale du financement de la recherche, le financement dit récurrent garantissait un socle de recherches indépendantes », peut-on lire dans la même étude. Un climat délétère dans lequel, « du fait de la baisse du récurrent (…), la mise en concurrence porte sur la dotation principale et non sur la dotation marginale ». Les conditions d’attribution de cet argent, « floues » quand elles ne reposent pas sur la seule finalité opérationnelle, représentent une source d’inquiétudes et d’interrogations permanentes.

Elzo Durt, graphiste et designer pour Le Monde.

Elzo Durt, graphiste et designer pour Le Monde.

Or, relève Patrick Monfort, secrétaire général du SNCS FSU et chercheur au CNRS, « la recherche ne peut pas présager du résultat. Un laboratoire de recherche n’est pas un bureau d’études ». Pour ce professionnel, « on ne peut pas exiger de ce métier un retour sur investissement, ni des résultats obligatoirement utiles ». La répartition de ces financements s’avère un creuset d’inégalités : « La réduction des soutiens de base entraîne une course au financement : certains laboratoires reçoivent beaucoup, d’autres très peu. Cela engendre de la souffrance, ajoutée à la situation d’échec si vos recherches ne sont pas considérées prioritaires. » Si la notion de plaisir liée à l’exercice de la recherche reste à ses yeux bien présente, « celle-ci a été mise sous pression par des procédés qui exigent plus d’efficacité et de productivité. Les chercheurs ont été progressivement dessaisis de l’organisation de leur travail. Le laboratoire idéal d’il y a trente ans, où les équipes pouvaient s’organiser librement et déterminer ensemble leur programme, c’est terminé ».

Dans un tel contexte, « l’accentuation du mal-être des chercheurs et des personnels est inexorable », renchérit Daniel Steinmetz, secrétaire général du SNTRS CGT. Dans un communiqué de février, son syndicat s’alarmait de la « survenue, pour le seul mois de janvier 2014, de trois suicides de personnels travaillant dans des laboratoires et l’administration du CNRS ». S’il reste prudent sur les facteurs qui ont conduit à ces drames, le syndicaliste constate que « deux de ces collègues étaient en congés maladie » et que les conditions de travail se sont durcies avec « la mise en place de procédures copiées sur les entreprises : le time-reporting, les évaluations lourdes, la taylorisation de certaines tâches »… Dans l’étude menée auprès de chercheurs du CNRS, les auteurs corroborent le fait que « les nouveaux dispositifs d’évaluation fonctionnent sur d’autres principes que ceux relevant de la reconnaissance et mettent l’accent sur les jugements de rentabilité. L’utilité est alors définie en fonction de ce qui est considéré comme étant valorisable (utilité économique, brevets, augmentation de la bibliométrie…) ».

Des formes d’évaluation qui excitent « les rivalités, la méfiance et tendent à produire un climat concurrentiel et de l’individualisme ». Cet individualisme « stratégique » a été exacerbé par la création de la prime d’excellence scientifique (PES), qui récompense un individu et non le travail d’une équipe. Les laboratoires sont, eux, soumis à une notation scolaire et stigmatisante (A, B, C), à la manière dont les agences de notation évaluent la fiabilité financière des pays. Là encore, « un affaiblissement du sens accordé au travail » est observé.

Signe de l’arbitraire et de l’isolement que ces évolutions peuvent engendrer, un chercheur évoque sa mise au placard « par un directeur de laboratoire qui ne s’intéresse pas à (ses) recherches ». Au motif d’être « hors projet », ce scientifique prolifique regrette que « l’invention ait pris le pas sur la recherche fondamentale ». Il dit se cogner à une « gestion managériale autoritaire » et à une nouvelle philosophie dans les laboratoires : « Celle du chef donneur d’ordres qui détermine le projet dont ses collaborateurs seront les exécutants. » Un non-sens pour ce chercheur inquiet, qui considère qu’il « faut laisser aux gens la possibilité de laisser courir leur imagination, sans quoi on ne trouve rien ».

Nicolas Dutent

Article publié le 17 mars 2014 dans L’Humanité.

NEW PUBLIC MANAGEMENT. Selon la définition de l’Enap (École nationale d’administration publique), « il est attendu des gestionnaires de l’administration publique qu’ils mobilisent les principes et les outils de gestion propres aux entreprises privées (…). En plus de s’appuyer sur la gestion par résultats, la concurrence entre les unités administratives et les incitations individuelles à la performance, le nouveau management public met l’accent sur l’efficience, le contrôle des coûts, la qualité des services offerts aux clients et la flexibilité organisationnelle ».

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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