Tetris, la fabrique de la culture durable

Tetris1La salle de spectacle et pôle de création (concerts, danse, théâtre, cirque, arts plastiques et visuels), s’est installée sur les vestiges d’un fort militaire qui a mué en friche, au côté d’un réseau d’acteurs regroupant écoles de musique, pépinière d’entreprises, archives municipales, ateliers, Sonik… 

À l’entrée du fort de Tourneville, au Havre, construction en briques et silex qui culmine à 140 mètres au-dessus de la mer, des affiches de Pierre Gattaz arborant un nez rouge nous accueillent, appuyées d’un message : «  Le clown du Medef ne nous fait pas rire.  » Au Tetris, gisement de culture dont la physionomie dénote dans l’enceinte de ce bâtiment édifié au XIXe siècle, la Fête de la musique fut cette année retentissante : l’ensemble du personnel s’est mis en grève « en soutien aux précaires et intermittents » opposés à la nouvelle convention Unedic. Dans la cour de l’ancienne caserne militaire, cernée par d’immenses platanes, le nouveau-né des salles de musiques actuelles (Smac) normandes s’étend sur 2 000 m2. La façade, empilement de conteneurs maritimes, est à l’image de ses occupants : hospitalière et innovante. Ce geste architectural est un clin d’œil à Aleksey Pajitnov, concepteur du jeu vidéo éponyme qui propose d’« assembler différentes formes et couleurs pour construire un même objet ».

Fait assez inédit, la maîtrise d’ouvrage a été confiée à l’association Papa’s Production qui anime ce lieu de rencontre interdisciplinaire à la croisée de la création et de l’économie sociale et solidaire. « On a contrôlé le chantier de A à Z et la ville du Havre s’est porté caution, cela a permis de réduire les coûts de 30 % et de gagner en efficacité. Conçu par deux architectes havrais, le Tetris est sorti de terre en dix-huit mois. On est au bout du monde donc si tu n’es pas malin, tu restes les pieds dans l’eau toute la journée » résume Franck Testaert, quarantenaire truculent et directeur des lieux. « Notre premier réflexe a été de nous tourner vers les acteurs locaux et de leur demander : “Que voudriez-vous voir à l’intérieur du Tetris ?” », précise l’ancien régisseur, héritier de la culture punk rompu aux concerts sauvages et aux lieux autogérés. Pointant, à l’issue de la consultation, l’intégration au projet d’une salle d’exposition réclamée par les artistes plasticiens en résidence, un système d’accroche plafonnier pour les « circassiens », un sol praticable pour les danseurs, un « snack » ouvert à tous avec une politique tarifaire accessible (le plat est à 6 euros)… Si le Tetris a adopté un financement « croisé » plutôt classique – réparti à égalité entre subventions et prêt au Crédit coopératif –, son mode de gouvernance peut se targuer de trancher avec les pratiques habituelles. « Toutes les décisions, à commencer par la grève du week-end dernier, se prennent collectivement. Il n’y a pas de système pyramidal, le rapport à un propriétaire ou un chef est supplanté par la défense d’un outil commun. Dans ce sens, on se dirige vers la création d’une société coopérative d’intérêt collectif (Scic) qui repose sur le principe “une personne égale une voix”. »

Agir sur le terrain des inégalités professionnelles

Cette éthique imprègne le rapport du lieu à son environnement. L’aile ouest du fort a été creusée pour créer un passage entre la friche réinvestie et la cité HLM voisine, partenariat avec son centre social à la clé. Cette vigilance est aussi écologique : récupération du papier et de l’eau de pluie pour alimenter les sanitaires, installation de 300 m2 de panneaux solaires, orientation du bâtiment vers le sud pour économiser la chaleur et la lumière, tri sélectif, mise en place d’un jardin potager participatif et d’un compost, circuits courts privilégiés… jusqu’au café, équitable et bio. En signant, sous l’égide du réseau HF 
Normandie, une charte de bonnes pratiques en matière de parité, Papa’s Production (11 femmes, 9 hommes) s’engage par ailleurs à agir sur le terrain des inégalités professionnelles.

Fazette Bordage, militante énergique qui accompagne l’émergence de nouveaux territoires de l’art, a été missionnée pour assurer l’« atterrissage » du Tetris. Elle salue « une nouvelle génération de lieux de culture qui ne sont pas finis. Ils interviennent dans des champs esthétiques variés et valorisent autant les pratiques amateurs que professionnelles. Ces endroits refusent délibérément de fonctionner comme des établissements qui se contentent de diffuser de la culture ou de remplir des salles. Eux ont compris qu’ils ne peuvent se focaliser sur eux-mêmes et prônent la co-construction entre collectivités et acteurs culturels ». Mais, prévient la professionnelle enthousiaste, « cela ne peut réussir qu’à condition de laisser les acteurs aller au bout de leur créativité. C’est-à-dire compléter l’intelligence par de la sensibilité ». Nicolas Dutent

Article publié le 1 juillet 2014 dans le cahier Economie sociale et solidaire de L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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