Au nom du père, 
du fils et du Piss Christ

Immersion (Piss Christ) d’Andres Serrano

Immersion (Piss Christ) d’Andres Serrano

Immersion (Piss Christ), d’Andres Serrano, est vandalisée chaque fois qu’elle est montrée. 
Un geste qui exprime la mésinterprétation totale d’une œuvre et le climat d’une époque.

« L’écrivain engagé sait que la parole est action. Il sait que les mots, comme dit Brice Parrain, sont des pistolets chargés. S’il parle, il tire  », écrit Jean-Paul Sartre, en 1948, dans les Situations II. L’expérience de l’Américain Andres Serrano, auteur d’Immersion (Piss Christ), photographie hautement polémique datée de 1987 et extraite de sa série Body Fluids, semble démontrer que les images peuvent à leur tour, par-delà leurs intentions propres, mettre le feu aux poudres. Et refléter, fût-ce à travers les réactions les plus viles, un certain état du monde. S’il est subversif, Serrano dégaine toujours avec élégance. En représentant un crucifix de fortune qui baigne dans un liquide jaunâtre – dont le titre seul révèle qu’il s’agit de son urine –, l’artiste pouvait s’attendre à un retour de flamme, rien ne laissait cependant présager la violence de l’incendie qui couve depuis vingt ans sitôt que cette œuvre est exposée.

À l’instar de ses précédents travaux, où il se révèle un génial portraitiste dans ses récits argentiques qui mettent en scène des nus délicats de personnes âgées, le détail de corps saisis dans une ambiance mortuaire ou les visages qu’il donne à voir de l’Église, de ses compatriotes, de la Comédie-Française en passant par des marginaux de New York, des membres du KKK et plus récemment des anonymes de Cuba… son Piss Christ est irréprochable sur le plan plastique. Tant dans la combinaison harmonieuse des tons ocre, or et rouge que dans l’allégorie messianique fondue dans du Plexiglas et mise en valeur par le Cibachrome. Est-ce donc la présence nébuleuse du liquide biologique qui confère à ce geste une dimension attentatoire que l’artiste, chrétien revendiqué, récuse lui-même ? Ou la critique voilée de « l’industrie milliardaire du Christ-des-bénéfices » ? « C’est seulement le titre – Piss Christ – qui amène l’idée de blasphème en évoquant le compissage. La transgression passe donc ici par les mots », tranche Nathalie Heinich, sociologue de l’art. « Mes titres ont un caractère littéral et sont tout bonnement descriptifs. Si je réalise un monochrome de lait ou de sang, j’appelle cela lait ou sang. L’intitulé ne contient aucune hostilité envers le Christ ou la religion », explique de son côté l’artiste, dans un entretien accordé à Libération.

Pourtant, à peine sortie de son écrin en 1989 pour orner les murs du Southeastern Center of Contempory Art, la photographie heurte les esprits : un visiteur ose porter plainte contre le musée et la controverse s’invite au Sénat américain. Quatre ans plus tard, alors que l’université d’Alabama projette d’acquérir l’œuvre, elle doit faire face à la fronde de certains étudiants. Un avant-goût de la violence, fanatique celle-là, qui allait s’abattre. En 1997, deux adolescents la prennent pour cible en Australie. En 2005, des donateurs se retirent du financement d’une exposition intitulée « America » en découvrant que l’artiste y expose. Des néonazis séviront l’année suivante en Suède, détruisant la moitié des accrochages de l’artiste. En 2011, présenté dans l’hôtel particulier qui abrite la collection Lambert à Avignon dans le cadre de l’exposition « Je crois aux miracles », le cliché subit les assauts d’un commando catholique muni de marteaux, tournevis et pics à glace, qui s’extirpe des lieux aux cris de : « Vive Dieu ! » Un acte encouragé par l’archevêque local, personnalité irascible qui déclenche des manifestations suivies par le Front national. Un appel émanant de l’Institut Civitas recueille plusieurs milliers de signatures. « Je suis persécuté au téléphone. J’ai reçu 30 000 e-mails des intégristes. Cette ignorance, cette intolérance. C’est le Moyen Âge qui revient à grands pas », s’était alors indigné le galeriste et marchand d’art Yvon Lambert. Ironie du sort, plus la polémique enfle, plus la cote de l’œuvre augmente, son prix atteint des sommets chez Christie’s.

Pour expliquer ce déchaînement des passions, les mots les plus justes reviennent sans doute à Daniel Arasse, historien de l’art et spécialiste de la Renaissance italienne, qui considère que, « si provocation il y a chez Serrano, c’est qu’il exige de nous que nous regardions, droit dans les yeux, ce qu’on a de plus en plus tendance à écarter, à ne plus envisager ». Nicolas Dutent

Article publié le 7 août 2014 dans la série d’été Ces oeuvres qui ont fait scandale de L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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