Essais : une rentrée entre ombre et lumière

Malgré une apparente bonne santé, le secteur affiche des résultats contrastés. Photo : Vincent NGUYEN / Riva Press

Malgré une apparente bonne santé, le secteur affiche des résultats contrastés.
Photo : Vincent NGUYEN / Riva Press

En dépit d’une baisse inexorable du temps consacré à la lecture, de la mainmise d’Amazon qui bouleverse l’économie du livre, et plus largement le commerce des biens culturels, l’offre éditoriale des sciences humaines et sociales demeure fournie et impose d’innover.

Amazon est « un cancer, son but avoué est de supprimer les intermédiaires, d’en finir avec les libraires, puis d’en finir avec l’édition ». Éric Hazan, éditeur engagé à la tête de la Fabrique, ne mâche pas ses mots pour identifier la tourmente qui frappe son secteur. Invité par le site d’entretiens critiques Hors-Série, le professionnel devait concéder qu’« Amazon est notre premier client, comme c’est le premier client de tous les éditeurs », fustigeant l’obligation de se soumettre au cybermarchand omnipotent, le refus de vente demeurant un « délit correctionnel ». Dans cette tempête – le spectre de la faillite hantait récemment encore Aden en Belgique, les Éditions du croquant et les librairies Chapitre en France, pour ne citer qu’eux – le vocabulaire de la résistance est limpide : « On ne saurait trop inciter les gens qui lisent à acheter leurs livres dans les librairies. »

La profession est prise entre une proposition éditoriale riche et l’érosion lente des ventes

À l’instar de la littérature pourtant, les éditeurs d’essais nous offrent une rentrée réussie sur fond de crise. L’offre est grandissante, pléthorique même, et l’appétence des lecteurs comme des médias pour ces ouvrages ne se dément pas. Pas plus que ne se tarit le nombre de collections, hébergées au sein de grandes maisons d’édition ou de petits indépendants. Le monde des essais est cependant difficile à caractériser, tant il rassemble de catégories et varie en formes. Selon les classements et les critères retenus, on y range aussi bien Mémoires, témoignages, biographies, analyses, reportages, documents… qu’écrits universitaires brassant toutes les disciplines. D’où un panorama en trompe-l’œil. Dans ses chiffres clés de l’édition 2013, basés sur les données 2012, le Syndicat national de l’édition (SNE) constate que le secteur des sciences humaines et sociales réalise une progression de 11,9 %, tiré vers le haut par les ventes en droit et en sciences économiques. Une apparente bonne santé.

Dans le détail, le secteur « essais, documents et actualités » affiche des résultats contrastés : un recul de 0,7 % en valeur est observé, imputable aux baisses de ventes des reportages et documents ainsi que des Mémoires, témoignages et biographies, respectivement de – 3,4 % et – 11,3 %. Les essais, analyses et critiques progressent, eux, de 7,4 % en valeur et de 1,9 % en volume. Dans ce paysage mouvant, le format de poche (réduction du pouvoir d’achat oblige ?) continue sa percée, gonflée par les locomotives que représentent les auteurs vedettes. En forme de réponse à ces temps troubles et une demande citoyenne, les essais portant sur la crise multiforme qui nous fait face – environnementale, sanitaire, financière, éducative, démocratique – envahissent les présentoirs. Rejoints par une somme de travaux sur les grandes figures de la gauche et les différents courants qui la traversent.

La profession est ainsi prise entre deux feux : une proposition éditoriale étonnamment riche dans la période et l’érosion lente des ventes. « Le diagnostic est connu depuis longtemps : la chute des ventes a été très brutale dans le secteur à partir de la fin des années 1970. Elle se poursuit. Les libraires sont inquiets, donc les mises en place se réduisent », résume Rémy Toulouse, directeur littéraire de La Découverte, éditeur réputé d’essais.

Les motifs de satisfaction sont à chercher ailleurs : « Il faut se réinventer à travers des publications exigeantes mais lisibles par un public non spécialiste. Comme chaque rentrée, les sélections reposent sur un mélange de hasard, de rencontres, de goûts et de désirs. Trois grands axes toutefois se dégagent : la place accordée à l’histoire abordée de manière critique et sociale, l’étude des nouveaux mouvements sociaux, ça fuite en permanence et démontre que la politique est partout, et le dépassement de la critique du néolibéralisme par une approche plus spéculative et prospective. Ce qui revient à développer les possibles en germes dans le présent. »

Nicolas Dutent

Article publié le 8 septembre 2014 dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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