Le récit d’un passeur de mots adepte « des petits pas »

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PIerre Pytkowicz

Sébastien Wespiser, libraire parisien charismatique, évoque l’économie du livre et la complexité de son métier 
en rebondissant sur la polémique qui enfle depuis la sortie de Merci pour ce moment de Valérie Trierweiler.

« J’accueille chaque livre vendu comme un enfant auquel tu offres une fraise Tagada. » Arborant une barbe généreuse et grisonnante, un béret élégant vissé sur son crâne lisse, des lunettes rondes qui adoucissent un visage dont émane autant de bonhomie que de malice, Sébastien Wespiser, libraire hyperactif, pourrait être l’un de ces personnages complexes qui habitent les romans de James Ellroy. « Lire améliore la vie. La lecture nous donne des armes, pour mieux voter, pour se défendre des agressions de certains prédateurs. Mon métier, c’est aussi une manière de faire de la politique », lâche d’emblée ce quarantenaire hédoniste, fumeur de Gauloises et dévoreur de polars. C’est ici, dans l’ambiance feutrée du Thé des écrivains, lieu polyvalent où il prodigue ses bons conseils à quelques encablures de la place des Vosges, à Paris, que le professionnel a accueilli, circonspect, la polémique de la rentrée littéraire, Merci pour ce moment, brûlot marketing aux intentions ambiguës de la journaliste Valérie Trierweiler. Secondée par ses « assistants éditoriaux », l’ex-« première dame » étale des bribes de l’intimité du couple qu’elle formait avec François Hollande. Dans l’intérieur tamisé où les mots se mêlent délicieusement aux saveurs du monde, point de trace de ces pages explosives.

La vitrine et les étagères lui préfèrent papiers précieux, essais et romans inspirés. « Le carton qui contenait une dizaine d’exemplaires de Merci pour ce moment est resté fermé plusieurs heures au milieu de la boutique. Nous avons sans doute vendu les derniers exemplaires de la capitale. » Si les premières pages ont suffi au libraire pour établir « le caractère pathétique de ce livre qui n’en est pas un », il n’a pas souhaité rejoindre la fronde médiatique de certains de ses confrères opposés à sa commercialisation. Sébastien s’en justifie, dans une gesticulation non feinte : « Tout le monde ne peut pas lire Kant au petit déjeuner ! Mon principe est de faire venir à la lecture des gens de tous horizons, de tous milieux. Méfions-nous de ce mépris de classe, cette pédanterie sidérante véhiculée par des libraires qui n’ont pas besoin de vendre des livres. Ils ne s’adressent qu’à 0,3 % de la population : des copains qui leur ressemblent et haïssent les autres. » Ces protestations – « isolées », selon le Syndicat de la librairie française, qui relève dans un communiqué que si « chacun est libre de composer son assortiment selon ses goûts et sa clientèle, rien n’est pour autant plus éloigné des libraires que la censure, fût-elle commerciale » – gonflent dès le week-end du lancement du dernier-né des Éditions des Arènes.

Le premier à dégainer est Damjan Petrovic, responsable de la librairie L’Imaginaire, à Lorient, qui installe derrière sa caisse un écriteau : « Nous n’avons pas le livre de Trierweiler » et relaye son geste sur les réseaux sociaux. Buzz immédiat ! « Nous sommes libraires, nous avons 11 000 livres », ironise un vendeur. « Désolé, nous n’avons plus le livre de Valérie Trierweiler, mais il nous reste des ouvrages de Balzac, Dumas, Maupassant », charrie un autre. Le mouvement Non merci pour ce moment est né et stimule l’imagination de ses instigateurs. En contrepoint, des réactions acerbes d’internautes fustigent l’élitisme « hypocrite » des libraires frondeurs dont plusieurs admettent qu’ils ne rechignent pas à vendre d’autres best-sellers – Marc Levy ou Guillaume Musso en tête –, fût-ce pour constituer leur trésorerie.

Un quotidien sur le fil qui oblige 
aussi à défier l’impunité des cybermarchands

« La morale est un terrain glissant et quand j’entends parler de résistance à travers cette polémique, je pense que les gens qui l’ont vraiment vécue doivent se sentir blessés », murmure le libraire de la rue des Minimes. Lui privilégie la loi du silence : « Tuer un livre, c’est l’ignorer. Je le mets dans un carton, je le renvoie à l’éditeur et il n’existe plus. » Très vite pourtant, la réalité du métier rejaillit, dans une colère rentrée : « Un libraire n’est pas déconnecté du réel. L’économie du livre est fragile et n’échappe pas à la crise globale. » « En vendant un Trierweiler, dont il est fallacieux de dire que cela vampirise les ventes, je peux proposer un Don Quichotte, de Cervantes, organiser mes stocks, encaisser pour les jours à venir, réaliser quatre-vingts rencontres en huit mois avec des auteurs, parfois à perte, défendre mes sélections, embaucher, prendre le temps de faire découvrir les 700 pages de Rouge ou Mort, de David Peace, ou l’Odeur du Minotaure, un joli premier roman », énumère-t-il. Un quotidien sur le fil qui oblige aussi à défier l’impunité des cybermarchands : « Si on ne vend pas ces livres à succès qui nous permettent de prendre des risques, c’est Amazon, dépourvu de ligne éditoriale, qui s’en charge, lui qui ne paye déjà ni impôts ni loyer ! ».

Le combat de Sébastien, ancien manager de rock et kiosquier à l’Assemblée nationale, est toujours celui de la lecture : « Elle est aujourd’hui fragmentée et la concentration diminue, mais on n’a jamais autant lu ! On lit différemment. » Ce fils d’agriculteur, « mon père pouvait perdre l’intégralité du travail d’une année en dix minutes à cause d’un orage », glisse-t-il au terme de notre rencontre, est un passeur de culture épanoui. « Si, une fois par semaine, j’accompagne un lecteur vers d’autres horizons, de nouveaux paysages, je suis un homme heureux », explique-t-il, plus confiant dans « la politique des petits pas » que des coups d’éclat.

Nicolas Dutent

Article publié le 16 septembre 20147 dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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