La fabrique d’un problème musulman

urlDans un ouvrage en forme de brûlot contre les idées reçues, le journaliste Edwy Plenel prend 
la défense des opprimés et des minorités, rejetant un prétendu problème de l’islam en France.

« Depuis quelques années, je suis la campagne qu’on essaie de faire en France contre les juifs, avec une surprise et un dégoût croissants. J’entends une chose en dehors de tout bon sens, de toute vérité et de toute justice, une chose sotte et aveugle qui aboutirait à la pire des abominations, une persécution religieuse, ensanglantant toutes les patries », s’indignait en 1896 Émile Zola dans son article retentissant, Pour les juifs, en première page du Figaro.

En écho à ce geste aussi audacieux qu’anachronique tant l’époque était marquée par un antisémitisme larvé, le journaliste Edwy Plenel livre un salutaire Pour les musulmans. « Si on compare notre époque à celle de l’avant-guerre, on pourrait dire qu’aujourd’hui le musulman, suivi de près par le Maghrébin, a remplacé le juif dans les représentations et la construction d’un bouc émissaire », justifie le cofondateur de Mediapart pour étayer sa démarche. Mais, plaide-t-il, « d’autres “Pour” s’écriront, en défense d’autres minorités, chrétiennes, juives, agnostiques, animistes, sans religion, voire issues de l’islam lui-même, des sunnites prenant le parti des chiites, et inversement. Au-delà de mon pays, j’écris contre cette guerre des mondes dans laquelle on veut entraîner les peuples en fabriquant des haines identitaires dont la religion est l’alibi ».

La tradition des essais humanistes vilipendant un prétendu « choc des civilisations » est vivace et Edwy Plenel apporte ici une pierre à cet édifice. Aux tensions géopolitiques et sociales qui ont tôt fait de réanimer le rejet de l’Autre plus ou moins policé, renvoyant les cultures dos à dos dans un concert de replis mortifère, l’auteur oppose le verbe d’Aimé Césaire, qui déclarait en 1941 dans sa revue Tropiques à la face d’une Europe déchirée : « Le cercle d’ombre se resserre parmi des cris d’hommes et des hurlements de fauves. Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre. »

« Le racisme a subi un profond changement de paradigme »

Cette ombre a plusieurs truchements. Elle est le fait d’une continuité idéologique qui, du Front national à Manuel Valls en passant par Claude Guéant, professe l’incompatibilité de l’islam avec la démocratie. Un réductionnisme sauvage et asséné sans nuance dans les plus hauts lieux de la République. Aussi l’auteur veut-il en finir avec le poncif selon lequel, citant dans le texte l’académicien Alain Finkielkraut fraîchement élu, « il y a un problème de l’islam en France ».

Pour désarmer l’islamophobie rampante qui agite la société française, il mobilise une série d’intellectuels – historiens, poètes, philosophes, grands reporters – capables de réaliser cette entreprise de démystification. Jean-Paul Sartre, Karl Marx, Jean Jaurès, Ryszard Kapuscinski, Valérie Igounet, Édouard Glissant, Serge Letchimy… sont sollicités pour contrer les apories du discours xénophobe. Leurs lumières recoupent les constats de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), qui relève que « le racisme a subi un profond changement de paradigme dans les années postcoloniales, avec un glissement d’un racisme biologique vers un racisme culturel ». Prolongeant plusieurs essais antérieurs, dont l’Islam dans les médias d’Edward W. Saïd – lequel établit que l’« islam ne définit qu’une infime partie du monde musulman, qui compte un milliard de personnes, comprend des douzaines de pays, de sociétés, de traditions, de langues et contient quantité de réalités différentes » –, notre confrère réclame un droit universel à la pluralité.

Pour y parvenir, il démasque les tentatives dispersées d’une essentialisation « en bloc ». Dont la conséquence pratique consiste à figer « tout ce qui ressort, peu ou prou, de l’islam dans une menace indistincte », légitimant au passage « l’exclusion et l’effacement » de nos compatriotes musulmans. Par ce détour nécessaire, l’auteur démontre que « la question musulmane détient aujourd’hui la clé de notre rapport au monde et aux autres ».

Nicolas Dutent

Article publié le 30 septembre 2014 dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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