Derrida, veilleur de la démocratie à venir

jacques-derridaPhilosophe inclassable, Jacques Derrida est décédé il y a dix ans. Ce théoricien de la déconstruction lègue à ses contemporains une œuvre multiple et inépuisable qui défiera longtemps les commentateurs.

« L’exemplarité de Derrida reviendra comme celle de Socrate depuis l’annonce et comme la hantise de son retour, comme l’annonce et l’épreuve nietzschéenne de ce fait qu’il n’y a que du retour. C’est aussi ce que n’aura cessé de dire et ne cessera de répéter la déconstruction. Comme ce père mort qu’il interrogea dans ses innombrables textes hantés par Freud, le fantôme va revenir de celui qui a tellement parlé du fantôme et de son immanquable retour : nous entrons dans le revenir de Jacques Derrida ». Il y a dix ans, déjà, le philosophe Bernard Stiegler anticipait, dans un numéro de Rue Descartes (PUF), l’irrésistible attraction que son directeur de thèse allait opérer sur la modernité.

La partie n’était pas gagnée d’avance. C’est peu dire que les relations de Jacques Derrida avec le milieu universitaire furent passionnées, ambivalentes, tumultueuses même. Cet enfant de l’exil, juif des faubourgs d’Alger qui vécut comme un « tremblement de terre » son exclusion de l’école par le régime de Vichy, déclara d’ailleurs dans nos pages, au seuil de la mort : « Je n’ai jamais fait de longs séjours aux États-Unis, le plus clair de mon temps ne se passe pas là-bas. Cela dit, la réception de mon travail y a été effectivement plus généreuse, plus attentive, j’y ai rencontré moins de censure, de barrages, de conflits qu’en France. »

Agrégé, normalien passé par la case « Louis le Grand », il ne taira pas sa déchirure d’avoir été un « mal-aimé » de l’université française. Après un passage furtif à la Sorbonne, il enseigne à l’Ecole Normale Supérieure mais sa candidature au Collège de France échoue, malgré le soutien amical de Pierre Bourdieu. Une main sera tendue par l’interdisciplinaire Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS). Outre-Atlantique en revanche, on lui tend les bras : Yale, Corneil, Irvine… la prestigieuse université de Cambridge le consacre même docteur honoris causa au printemps 1992.

Derrida est aujourd’hui le philosophe français le plus traduit dans le monde. Plusieurs décennies auront été nécessaires pour vaincre les résistances et l’aveuglement de ses pairs. Violente, souvent injuste, la frilosité de ses contemporains – quand elle ne vire pas à la défiance – tient indéniablement à la manière dont ce philosophe iconoclaste, hermétique aux postures totalisantes, proposait de questionner les textes, même majeurs, sous un jour radicalement nouveau.

« La fonction principale de l’enseignement de la philosophie est de permettre aux gens de devenir conscients, de savoir dans quel type de discours ils sont engagés » affirmait-il, en 1981, dans un entretien réalisé par Richard Kearney dans « Derrida, l’événement déconstruction », excellente publication de la revue sartrienne Les Temps modernes. Mais, ajoutait-il, « il n’y a aucun système d’enseignement ou de transmission de la connaissance qui puisse garder sa cohérence ou son intégrité sans, à un moment ou un autre, s’interroger philosophiquement, c’est-à-dire sans reconnaître ses prémisses sous-textuelles ».

Si le temps a fait son œuvre, les contresens touchant au continent Derrira n’ont pas manqué de fleurir. Ses détracteurs ont ainsi cru déceler une entreprise de destruction. Ses continuateurs, nombreux, explorent un territoire sans frontières fixes, à la recherche du sinueux, du refoulé, de l’opacité, de l’inaperçu que recouvrent les écrits. Loin de détruire, Derrida veut en effet « coller » les textes au plus près. Pour mieux en définir l’épaisseur ? Il fuyait assurément l’évidence, c’est là son crime. N’est ce pas cette infraction, au fond, qui irrite autant qu’elle fascine ?

L’insistance avec laquelle il expliquait, pour caractériser la déconstruction, qu’« un texte n’est un texte que s’il cache au premier regard, au premier venu, la loi de sa composition et la règle de son jeu. Un texte est d’ailleurs toujours imperceptible » sonne comme une transgression, insupportable aux yeux des défenseurs hardis des traditions logiques et analytiques. Les discours absolument clairs et certains, les systèmes inébranlables, les lois immuables… se retrouvent cloués au pilori.

Derrida ose même ériger ce « non-lieu » à partir duquel il souhaite questionner la philosophie comme un principe vital : « chaque culture, et chaque société, a besoin d’une critique extérieure ou de déconstruction comme une part essentielle de son développement » plaidait-il, soucieux d’apporter « une réponse positive à une altérité qui nécessairement l’appelle, le somme ou l’encourage ».

D’Husserl, il aura hérité cette « prudence méthodique, une technique rigoureuse pour démêler et formuler les questions ». « Derrida est tout à la fois un penseur de la vérité, de la justice, de l’aporie, du supplément, de la crise, de l’impossibilité de la fondation et de la décision simple… à travers la reformulation incessante que ces notions exigent » résument Joseph Cohen et Raphel Zagury-Orly, respectivement enseignants à Dublin et Tel-Aviv, proches de l’intellectuel français « des marges ». « Il s’intéresse au mouvement de la réponse, c’est une philosophie de la nuance, de l’hétérogénéité, de la patience et de la réserve. Dès que ses concepts sont lâchés, on sent la terre trembler. C’est un désir de sens au delà du sens, sans que cela nous conduise pour autant à une impasse ou un cul-de-sac » renchérissent-ils.

Dans un hommage fameux que les Lettres Françaises consacrent à Derrida en 1972, Roland Barthes écrit à son endroit : « il a déséquilibré la structure, il a ouvert le signe : il est pour nous celui qui a décroché le bout de la chaîne ». Dans ce même numéro, Jean Genet soutient que « l’habituel et grossier dynamisme qui conduit une phrase à la suivante semble être remplacée, chez Derrida, par une très subtile aimantation qui se trouverait non pas dans les mots, mais, sous eux, presque sous la page ». L’écrivain, dont la parole est rare, invite dans sa lettre à le lire « doucement. Rire doucement de l’entrée inattendue des mots. Accepter d’abord ce qui nous est offert de bonne grâce, la poésie. Alors le sens nous sera rendu, en récompense, et très simplement, comme dans un jardin ».

La difficile appréhension de Derrida tient au fait – déroutant de prime abord – que les notions qu’il manie échappent aux catégories communément admises. « Différance », par exemple, lui a permis d’avancer le terme de « non-concept » et de disséquer la langue dans le rapport complexe entre écriture et parole. D’autres legs philosophiques hantent les recherches contemporaines. A l’instar du « don », dont il considère que, « s’il se faisait connaître comme tel au grand jour, un don destiné à la reconnaissance s’annulerait aussitôt. Le don est le secret lui-même ». De même, la « dissémination », si elle ne « peut se rassembler dans une définition, c’est c’est que la force et la forme de sa disruption crèvent l’horizon sémantique ». La « trace », à son tour, permet « le procès de la signification ». « Marque de l’élément passé », déjà creusée « par la marque de son rapport à l’élément futur », elle apparaît comme « le simulacre d’une présence qui se disloque, se déplace, se renvoie, n’a proprement pas lieu, l’effacement appartient à sa structure ».

Même sur le terrain plus inattendu de la politique, Derrida s’avère fécond. Jacques Rancière a eu raison de rappeler que s’il est périlleux d’établir des liens nets entre ses travaux et sa praxis politique, il nous laisse en héritage de riches développements sur « la démocratie à venir ». Ses réflexions critiques sur l’éthique apparaissent aussi comme salutaires dans cette période de rejet grandissant de la figure de l’Autre. Sous la plume de François Raffoul, l’étude de son « hospitalité pure et  inconditionnelle » est édifiante. Inspirée de Levinas, celle-ci n’est pas « régulée par les conditions préexistantes d’une puissance accueillante et qui n’a d’hospitalité que le nom. L’hospitalité elle-même, dans son événement d’accueil et de l’arrivant reste inconditionnelle : une hospitalité ne doit pas choisir l’arrivant (comme le font cyniquement les politiques d’immigration). Même la tolérance, qui est hospitalité jusqu’à un certain point (le douteux seuil de tolérance) n’est pas hospitalité et en serait même le contraire ».

Avec ses lumières et ses obscurités, Derrida « déborde » la philosophie. Ecrire sa vie, comme s’y est risqué Benoît Peeters, auteur d’une biographie ambitieuse et très documentée (Derrida, Flammarion), « c’est écrire l’histoire d’un homme fragile et tourmenté, évoquer une exceptionnelle série d’amitiés, retracer une série d’engagements politiques courageux, en faveur de Nelson Mandela, des sans-papiers ou du mariage gay, relater la fortune d’un concept – la déconstruction – et son extraordinaire influence, bien au-delà du monde philosophique, sur les études littéraires, l’architecture, le droit, la théologie, le féminisme, les queer studies et les postcolonial studies ».

Astreignante, sismique, précaire, hérétique mais inépuisable… l’œuvre de Derrida continue de nous hanter. Tel un spectre ? Elle est une invitation permanente, de la part de celui qui se déclarer en guerre contre lui-même, à penser contre nous-mêmes.

Nicolas Dutent

Article publié le 7 octobre 2014 dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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