Le musée de l’Histoire de I’immigration bouscule nos repères

Photo : Bottari Truck, œuvre de KIMSOOJA © Musée de l’histoire de l’immigration

Photo : Bottari Truck, œuvre de KIMSOOJA © Musée de l’histoire de l’immigration

Sous l’impulsion des équipes en place et de son nouveau président, Benjamin Stora, le musée de l’Histoire de l’immigration de la porte Dorée, à Paris, fruit de la société civile et d’engagements universitaires (Gérard Noiriel, Marie-Claude Blanc-Chaléard), a enrichi ses collections permanentes.

Une façade monumentale sculptée dans le pur style Art déco épouse le discours iconographique de l’Exposition coloniale de 1931 à Paris. La lecture du bas-relief est limpide : une France impériale domine les continents dont les richesses abondantes, affluant d’Afrique et d’Asie, s’étalent à ses pieds. Véritable démonstration de force, 
la « tapisserie de pierre » réalisée par Alfred Janniot occupe une surface de 1 130 mètres carrés. Dans ses fondations mêmes, le musée de l’Histoire de l’immigration de la porte Dorée est en prise avec les affres de son passé. Aussitôt arrivé dans le hall fastueux, le contraste est saisissant. Road to exile, œuvre de l’artiste camerounais Barthélémy Toguo, évoque subtilement l’« épreuve de la traversée en haute mer, sur la houle précaire d’une vague de bouteilles vides ». Enchevêtrement de ballots en pagnes wax, théières de fortune suspendues à une barque en bois… il est question de l’océan tragique et de cet « aller vers » incertain que représente l’exil.

Le parcours de migrant universel depuis le XIXe siècle à nos jours

Depuis la rentrée, l’établissement présente une nouvelle muséographie. L’exposition permanente « Repères », divisée en neuf sections, fait peau neuve : « Parmi les axes d’amélioration, on a fait en sorte de rendre le parcours plus lisible. Le parti pris qui était au départ celui d’une déambulation libre pouvait donner une impression de décousu. Nous avons réalisé un découpage thématique et non chronologique, avec l’idée de reproduire un parcours de migrant universel depuis le XIXe siècle », commente Hélène Bouillon, chargée des collections historiques. Forte de ce renouveau, l’institution devrait faire taire les critiques éparses lui reprochant une certaine opacité et une fréquentation atone. Tout l’intérêt de la démarche engagée repose dans le croisement des regards et l’enrichissement des collections par le biais de dons ou d’achats d’œuvres. La gastronomie et la bande dessinée font ainsi leur entrée. Le millier d’objets glanés dans la dernière période offrent, avec des statuts différents, un triple déchiffrage : ethnographique, historique et artistique.

Voyage avec les migrants clandestins, du Sahara à la Grande Bleue, Odyssée moderne, Sarah Caron

Voyage avec les migrants clandestins, du Sahara à la Grande Bleue, Odyssée moderne, Sarah Caron

Ces approches complémentaires prennent toute leur dimension dans l’exposition phare, « Repères ». On se réjouit de la place confortable accordée aux récits photographiques. Les reportages de Gérald Bloncourt, Jacques Windenberger, Hervé Donnezan et Jacques Pavlovsky sont rassemblés dans la section « Le temps des voisins » et cristallisent leur attention sur l’émigration européenne. Un admirable portrait d’immigré algérien, le regard inquiet sur un ferry qui le conduit à Marseille, côtoie des images d’exilés belges et portugais habitées par le silence, l’agitation ou le doute. Sur le quai de la gare de Perpignan, une femme fraîchement arrivée pour les vendanges superpose des valises sur son crâne, un enfant déboussolé est à sa traîne, enserrant sa peluche. Près des vitrines où reposent de multiples correspondances, Sarah Caron suit des clandestins partis du Sahara pour rejoindre la Grande Bleue. Ad Van Denderen documente, lui, les frontières, espaces de l’attente et du risque où s’ébauche la régulation policière et judiciaire. Plus métaphoriques, les voitures cathédrales de Thomas Mailaender sont « sans destination ni port d’attache, coincées dans le temps du transit ».

Côté installations, on retiendra celles de Kader Attia qui campe plusieurs générations de migrants à travers les détails modestes et symboliques du quotidien. Le Bottari Truck, de Kimsooja, magnifie les bojagis, tissus traditionnels coréens transfigurés en baluchons pour suggérer l’errance. Comme le montre Pierre Boulat, la fin du voyage est rapidement suivie par l’investissement des cafés, lieux de sociabilité. Une édifiante séquence sur les lieux de vie permet de restituer la terrible épreuve des bidonvilles, puis le cycle des cités, grâce aux clichés de Paul Almasy et Mathieu Pernot qui impriment la ségrégation spatiale. Karim Kal fixe l’expérience du manque et les genres de la solitude avec sa série « Miroirs », « l’impossible conjugaison du je » dans un foyer.

La diversité des «déracinés» 
au cours de la résistance

Des archives impressionnantes permettent dans la foulée d’apprécier la diversité des engagements des « déracinés » : au sein de l’armée, au cours de la résistance et au travail. Le four électrique de Boris Taslitzky est à ce titre une fresque du labeur emblématique. Elle ouvre la voie à l’histoire des luttes scrutée à travers plusieurs supports. La photographie de Jean Pottier – un cimetière de tickets poinçonnés recouvre le sol d’un métro après un meeting bondé à la Bourse du travail – est éloquente. À quelques encablures, la galerie des dons témoigne du « parcours de la personne centré sur les objets en apparence banals » comme l’explique sa responsable Stéphanie Mahieu. Fluidifiée, la scénographie des collections permanentes est à l’image des panneaux rétroéclairés qui ponctuent la visite, elle juxtapose à la rigueur scientifique un souci constant de pédagogie et de contextualisation. Tandis que le fond de l’air, sur la question brûlante de l’immigration, devient irrespirable, ce précieux travail mémoriel sera-t-il enfin reconnu par une inauguration officielle ?

Nicolas Dutent

Article paru le jeudi 23 octobre 2014 dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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