Un savant bouillon de culture à Aubervilliers

grand_bouillon.jpgRécemment inauguré, un café culturel de la banlieue parisienne propose avec succès de croiser les valeurs de l’économie sociale et solidaire et les préoccupations féministes. 

« Le café met tout en mouvement, les idées se précipitent tels les bataillons d’une grande Armée » écrivait en son temps Honoré de Balzac. Et si les révolutions culturelles partaient des bistrots, lieux par excellence de la sociabilité qui reflètent l’état des mœurs ? C’est le refrain qui hante depuis quelques années les pensées de Marie Audoux. Munie d’un diplôme de manager d’organisme à vocation sociale et culturelle, la quarantenaire au tempérament tenace et discret inaugurait il y a quelques jours, dans le centre-ville grouillant d’Aubervilliers, ville populaire de 74 000 âmes en Seine-Saint-Denis, le café culturel le Grand Bouillon.
« Quand je me suis installée à Aubervilliers il y a six ans, dans ma rue il y avait trois cafés. J’ai senti une certaine défiance. Comme de nombreuses femmes, je n’y étais pas la bienvenue. A l’époque je préparais un mémoire sur les cafés culturels, fruit de deux ans de recherches au Conservatoire National des Arts et Métiers. A l’issue de ma soutenance, on m’a encouragée à passer à une phase grandeur nature » explique cette femme hyperactive à la voix fluette.
Attablée au second étage de l’établissement, près des machines à coudre réduites ce jour-là au silence, Marie confie : « Je suis allé rencontrer les gens, les habitants, les associations… pour voir si cette ville avait besoin d’un espace de sociabilité mixte, participatif, intergénérationnel et prioritaire pour les femmes. Tout le monde a répondu positivement à une proposition alternative au PMU et au café communautaire ».
C’est dans ce sens qu’est fondée l’association vers l’établissement d’un café culturel (AVEC) qui inscrit le principe de gouvernance collective dans ses gènes : « Un appel auprès d’habitants désireux de participer à l’assemblée générale constitutive de l’association a été lancé. L’idée du nom AVEC souligne notre volonté de faire avec d’autres, de construire ensemble. Quand la perspective de pouvoir s’implanter dans un lieu s’est présentée en 2013, on s’est transformé en Association à Vocation d’Exploitation d’un Café culturel pour conserver l’acronyme ». Plusieurs réunions avec le noyau dur de l’association, neuf personnes « membres fondateurs », ont permis de tracer des valeurs et des objectifs communs : la découverte artistique à travers plusieurs ateliers, la transmission des savoirs fondée sur l’éducation populaire, une dimension citoyenne avec la tenue de débats autours des questions de société et un soucis environnemental concrétisé par la valorisation d’une consommation responsable, « respectueuse des savoir-faire et de la nature ».
Un lent travail de prospection, qui relève parfois de l’équilibrisme, a ainsi permis de repérer des produits artisanaux et biologiques « de qualité mais pas trop chers ». Ces mets de premier choix sont désormais proposés à la carte à des prix relativement accessibles. Leurs noms, soigneusement rédigés à la craie, figurent sur l’écriteau qui surplombe le bar. Un joli revirement de l’histoire pour Marie,  fière d’avoir écumé pendant deux ans le marché aux côtés de « Guillaume, fromager local, dont nous proposons aujourd’hui les produits ». Elle espère à l’avenir pouvoir relever le défi de la démocratisation du bio, « en cherchant notamment à l’implanter dans les quartiers populaires ».
Au Grand Bouillon, tout est affaire de collectif. A commencer par la réhabilitation des lieux qui a mobilisé pas moins de cinquante bénévoles, nécessitant six mois de chantier, dix tonnes de gravats et 1900 heures de travail. Pierres apparentes, éclairage tamisé, décoration épurée, matériaux bruts… ce lieu accueillant emprunte des éléments de la modernité tout en célébrant son histoire. Son nom, déjà, conserve la trace du passé : « un jour, coincé par une sciatique, notre graphiste a emprunté des livres à la bibliothèque et a découvert au travers d’une carte postale d’époque qu’il s’agissait d’un grand bouillon, une cantine populaire plutôt destinée aux contremaîtres : on y vendait des huîtres et des escargots. Nous avons aussi appris que rue du Moutier, Hô Chi Minh aidait son oncle photographe » se remémore la militante associative. Quant à l’actuel propriétaire des murs, âgé de 93 ans, « mémoire vivante du métier de cafetier », on murmure que sa mère aurait caché des juifs pendant la résistance.
Patrimonial, le lieu est tout autant soucieux de se tourner vers son environnement présent. Il accueillera prochainement une permanence du centre d’action sociale, un conseil de quartier, un réseau de chercheurs, des temps d’échange sur l’urbanisme. « Des voisins sont très inquiets d’être délogés avec l’arrivée de la ligne 12, d’autres y voient une opportunité immobilière » glisse-t-elle.
Les bonnes volontés ne suffisent pas à accoucher d’un tel dessein. Si la levée de fonds s’est passée sans véritables embûches pour AVEC, lauréate de plusieurs concours publics, c’est que l’ensemble des financeurs a été au rendez-vous : dotations croissantes de la municipalité, participations de la région, subventions de l’Etat et de la communauté d’agglomération Plaine Commune. Toutefois, précise Marie, « ce montage qui repose sur l’économie plurielle nous oblige à générer nos recettes propres. Si notre but est non lucratif, nous faisons face à la réalité du marché et la raréfaction des fonds publics ».
Celle qui a toujours été au service des artistes à travers les postes administratifs qu’elle a occupé (syndicat du cirque de création, institut français de Berlin, galerie  privée, résidences) propose logiquement une animation culturelle chaque vendredi. Des respirations dans la nuit qui alterneront vernissages, marionnettes, théâtre, performances et concerts acoustiques.
Pour l’heure, le café polyvalent tient sa première agora. Rien d’étonnant, dans pareil endroit, que le premier hôte soit le collectif Place aux femmes, dont l’action principale consiste à labéliser les cafés où les femmes se sentent bien. « Ici, les femmes se sentent chez elles, AUSSI » stipule le logo apposé sur les vitrines des brasseries accueillantes.
Une soixantaine de personnes a pris place dans le vaste rez-de-chaussée et les discussions éparses prennent  fin aussitôt que Yéléna Perret, chargé de mission droits des femmes à la ville d’Aubervilliers, introduit les échanges, sous des regards approbateurs : « Cette invitation est très symbolique. L’objectif est de réhabiliter la place des femmes dans les cafés. Si les moyens pour y arriver peuvent différer, les objectifs sont partagés. On a souvent l’idée que l’espace public est mixte. Mais la mixité n’implique pas l’égalité. Entre les hommes et les femmes, les usages et les manières d’agir ne sont pas les mêmes. Pour les femmes, cet espace est purement utilitaire. Pour les hommes, il est récréatif ». Si la route sera longue avant d’opérer le changement de mentalités escompté, des progrès sont déjà constatés : « notre action, c’est de produire un choc, car la présence des femmes dans certains cafés révèle leur absence, nous imposer dans ces lieux permet de déclencher une réflexion. Certains cafés désormais nous réclament et d’autres accueillent plus de femmes » constatent Monique et Nadia, membres fondatrices de ce collectif composite. « Notre principal acte de résistance, c’est de vivre normalement, d’aller et venir sans crainte dans l’espace public. Nous prouvons que c’est possible » abonde Josiane Doan, retraitée au verbe haut. Dans un coin d’Aubervilliers, à l’abri des projecteurs et le tumulte retombé, féminisme et économie sociale et solidaire semblent faire bon ménage. Nicolas Dutent
Article publié le 30 octobre 2014 dans L’Humanité.
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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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