Le transclasse, figure occultée

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Dans un ouvrage édifiant publié aux Presses universitaires de France (PUF), la philosophe Chantal Jaquet, spécialiste de Spinoza 
et du corps, réussit à combler un impensé de la théorie de la reproduction sociale.

Chantal Jaquet aime surprendre. Après avoir bâti une philosophie de l’odorat dans un ouvrage éponyme qui décrypte ce sens méprisé, la philosophe se livre à une synthèse remarquable à travers Les transclasses ou la non reproduction. Avec ce souci d’intelligibilité qui présidait déjà à la rédaction de son esthétique olfactive, l’universitaire s’attaque à un chantier non moins ambitieux : enrichir la pensée de la reproduction qui a gouverné les débats du 20e siècle, essentiellement dans le champ de la sociologie.

Le but recherché est bien « l’apport interdisciplinaire » que la philosophie peut produire sur les théories de la reproduction et de l’héritage, terrain déminé aussi bien par Platon (hexis) que les travaux récents de Louis Althusser et Nikos Poulantzas sur le caractère déterminant du milieu scolaire et de la classe sociale de départ dans ces processus. Il s’agit surtout ici, sans la renier, d’étendre la notion d’habitus telle que définie par Pierre Bourdieu, dont le sens diffère de celui retenu par Thomas d’Aquin, Marcel Mauss ou Norbert Elias.

Dans le Sens pratique, le fils de postier qui s’est hissé professeur au Collège de France en propose une définition : « Les conditionnements associés à une classe particulière de conditions d’existence produisent des habitus (…) en tant que principes générateurs de pratiques et de représentations qui vont être objectivement adaptées à leur but sans supposer la vision consciente de fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre (…) sans être le produit de l’action organisatrice d’un chef d’orchestre ». Aussi rigoureuses et charnières soient ces thèses, l’auteure constate que l’étude de la non reproduction – et à travers elle les exceptions à la reproduction – n’a pas fait l’objet de recherches philosophiques concluantes ni exhaustives. « Politiquement empoisonné », ce sujet apparaît en effet comme le « point aveugle » de la conception bourdieusienne.

Afin d’ancrer son propos dans une matière vivante, la philosophe identifie une série de situations empruntées à la littérature et l’auto-socio-biographie (Richard Wright, Annie Ernaux, Didier Eribon, Richard Hoggart, Jack London, John Edgar Wideman, Stendhal, Nella Larsen…) qui, à la fois combinées et singulières, lui permettent de déployer une approche de la « complexion » (ou « ingenium »), concept hérité de Spinoza qui sous-tend une « chaîne de déterminations qui se nouent pour former la trame d’une vie singulière ». Ces termes « gardent de la notion de génie l’idée d’originalité, mais la dépouillent de toute dimension innée et transcendante pour mettre l’accent sur la production historique d’un tissage industrieux en relation avec un milieu ».

Cheminant, elle insiste sur l’importance minorée des affects et de la honte sociale dans le parcours du transclasse, entendu comme « passing », transit entre deux mondes. Cette démarche suppose la déconstruction de certains mythes, à commencer par la figure commode du self made man et la vision biaisée d’une identité stable. La conception étroite d’une source unique à la non reproduction (famille, école, ambition) est également mise à nu. Si l’auteure déploie toute une ingénierie pour rendre compte finement du mouvement, des tiraillements et des ambivalences à l’œuvre chez le transclasse, elle ne déserte pas pour autant le terrain politique. Ainsi conclut-elle son ​traité​ par ces mots limpides : «  Les diverses formes de non reproduction et les combats auxquels elles donnent lieu peuvent donc s’enchâsser sans se chasser et faire front sans s’affronter, si elles prennent actes de l’irréductibilité. Bien qu’il puisse incarner une figure d’émancipation par rapport à une condition stigmatisée, le transclasse n’est pas l’avenir de l’homme car l’objectif n’est pas de passer solitairement les barrières de classe, mais de les abolir pour tous ».

Nicolas Dutent

Article publié le 13 novembre 2014 dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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