« Revoir Paris » avec Benoît Peeters et Jacques Derrida

revoir_paris_extrait A l’occasion de la publication des albums « Revoir Paris », dont le contenu est rassemblé et décliné actuellement en exposition, nous proposons un entretien sonore avec le biographe de Derrida qui retient six axes : Frontières, Villes-refuges, Hospitalité, Identité, Grand Paris et Utopie. 

L’exposition Revoir Paris présentée à la Cité de l’architecture et du patrimoine a été l’occasion d’un pari. Celui de faire dialoguer l’œuvre de Jacques Derrida – et à travers elle la longue série d’interrogrations philosophiques qu’une réflexion éthique et critique sur la ville entraîne dans son sillage – et le dessin. Si on reconnaît dans Benoît Peeters un spécialiste d’Hergé, un écrivain, un critique, un fin connaisseur de Paul Valéry, le scénariste de la série Cités obscures (Casterman) co-construite avec son ami dessinateur François Schuiten… son nom est désormais indissociable de celui du philosophe de la déconstruction auquel il consacrait en 2010 (Derrida, Flammarion) la première biographie, aussi conséquente qu’ambitieuse. Suivant un séquençage sonore établi à partir des planches exposées et des thèmes retenus – et sur la base des errances de Kârinh, la protagoniste de la nouvelle aventure du binôme Peeters/Schuiten, et de la vision futuriste de la ville-lumière en 2056 – l’objectif est avant tout de faire interagir les langues : la bande dessinée, les essais et l’urbanisme. En tentant de rester fidèle à cette manière de traquer les intersections, le sous-texte (des images cette fois) et l’inaperçu qui n’a jamais quitté l’intellectuel des marges, plus que jamais ici actuel et politique.

1. FRONTIÉRES

Paris sous cloche. Illustration : Casterman 2014. Peeters/Schuiten

« La frontière comme vaccin à l’épidémie de murs […]

Le prédateur déteste le rempart. La proie aime bien […]

Quand l’espace sans limite s’unifie au point de devenir tout entier zone frontière, alors le monde entier devient zone irritable […]

Moins d’état masque son corollaire : plus de mafia ».

Régis Debray, Eloge des frontières (Nrf Essais, Gallimard)

« La frontière inclut et exclut à la fois, définit une « identité » par l’identification d’une bordure en principe intangible, délimite le droit de propriété, trace une limite supposée indivisible entre le « propre » et « l’impropre ». Une frontière n’exclut pas, en principe, le passage, tout passage, mais elle prétend le contrôler, elle le surveille, le règle, elle peut l’interdire, l’empêcher. La frontière est alors le lieu des affrontements, du face-à-face, de front. Cependant, malgré les institutions qui en assurent la garde, douanes, disciplines, définitions, habitudes de pensée, et même les barrières les plus subtiles en forme de schibboleth, il y a toujours des passages clandestins… et la déconstruction qui travaille à déstabiliser l’assurance quant à toutes ces oppositions binaires, à démonter l’évidence apparente de leur « naturalité » ou « nécessité ontologique », est aussi nécessairement déconstruction des frontières. »

Marie-Louise Mallet, dans un hommage à Jacques Derrida organisé par l’Université d’été de l’Association Jan Hus.

« … d’une part celles qui séparent les territoires, les pays, les nations, les Etats, les langues et les cultures, d’autre part les partages entre les domaines du discours, par exemple la philosophie, les sciences anthropologiques voire la théologie […] enfin, et troisièmement, […] les lignes de séparation, de délimitation ou d’opposition entre les déterminations conceptuelles »

Jacques Derrida, identification de trois types de frontières, ou « limites frontalières » dans Apories (Editions Galilée).

2. DE LA VILLE

L'expo de Paris-illuminations au Champs de Mars.

« Expérience et expérimentation donc. Notre expérience des villes-refuges alors ne serait pas seulement ce qu’elle doit être sans attendre, à savoir une réponse d’urgence, une réponse juste, en tout cas plus juste que le droit existant, une réponse immédiate au crime, à la violence, à la persécution. Cette expérience des villes-refuges, je l’imagine aussi comme ce qui donne lieu, un lieu de pensée, et c’est encore l’asile ou l’hospitalité, à l’expérimentation d’un droit et d’une démocratie à venir. Sur le seuil de ces villes, de ces nouvelles villes qui seraient autre chose que des « villes nouvelles », une certaine idée du cosmopolitisme, une autre, n’est peut-être pas encore arrivée […]

Plus qu’un banal chapitre de convention dans une littérature de droit international (…) c’est un « appel audacieux à une véritable innovation dans l’histoire du droit d’asile ou devoir d’hospitalité ».

Jacques DerridaCosmopolites de tous les pays, encore un effort !(Editions Galilée).

3.HOSPITALITÉ

Le Groom de Robida. Illustration : Casterman 2014. Peeters/Schuiten

L’hospitalité « pure et inconditionnelle » n’est pas « régulée par les conditions préexistantes d’une puissance accueillante et qui n’a d’hospitalité que le nom. L’hospitalité elle-même, dans son événement d’accueil et de l’arrivant reste inconditionnelle : une hospitalité ne doit pas choisir l’arrivant (comme le font cyniquement les politiques d’immigration). Même la tolérance, qui est hospitalité jusqu’à un certain point (le douteux seuil de tolérance) n’est pas hospitalité et en serait même le contraire ».

François Raffoul, extrait de la publication collective Derrida, l’événement déconstruction (Temps modernes)

« En tant qu’elle touche à l’ethos, à savoir à la demeure, au chez-soi, au lieu du séjour familier autant qu’à la manière de se rapporter à soi et aux autres, aux autres comme aux siens ou comme à des étrangers, l’éthique est hospitalité, elle est de part en part co-extensive à l’expérience de l’hospitalité, de quelque façon qu’on l’ouvre ou la limite. »

Jacques Derrida, à propos d’un des objectifs du Parlement international des écrivains et des principes d’« une nouvelle charte de l’hospitalité ».

4. IDENTITÉ

Les halles de Baltard et le Paris perdu. Illustration : Casterman 2014. Peeters/Schuiten

« Le propre d’une culture, c’est de n’être pas identique à elle-même. Non pas de n’avoir pas d’identité, mais de ne pouvoir s’identifier, dire « moi » ou « nous », de ne pouvoir prendre la forme du sujet que dans la non-identité à soi ou, si vous préférez, la différence avec soi. […]

Il n’y a pas de rapport à soi, d’identification à soi sans culture, mais culture de soi comme culture de l’autre, culture du double génitif et de la différence à soi. […]

Comme toute histoire, l’histoire d’une culture suppose sans doute un cap identifiable, un telos vers lequel le mouvement, la mémoire et la promesse, l’identité, fût-ce comme différence à soi, rêve de se rassembler […] Mais l’histoire suppose aussi que le cap ne soit pas donné, identifiable d’avance et une fois pour toutes… »

Jacques Derrida De l’Esprit, Heidegger et la question (Editions Galilée)

« L’imminence, en 1939, ce n’était pas seulement une terrifiante configuration culturelle de l’Europe construite à coups d’exclusions, d’annexions et d’exterminations. Cette imminence fut aussi celle d’une guerre et d’une victoire après lesquelles un partage de la culture européenne allait se figer, le temps d’une quasi-naturalisation des frontières dans laquelle les intellectuels de ma génération ont pratiquement passés leur vie d’adulte. Le jour d’aujourd’hui, avec la destruction du mur de Berlin, la perspective de la réunification de l’Allemagne, une perestroika encore indécise et les mouvements si divers de « démocratisation », les aspirations légitimes mais parfois très ambiguës à la souveraineté nationale, c’est la réouverture, la dénaturalisation de ces partages monstrueux. C’est aujourd’hui le même sentiment d’imminence, d’espoir et de menace, l’angoisse devant la possibilité d’autres guerres aux formes inconnues, le retour à de vieilles formes de fanatisme religieux, de nationalisme et de racisme ».

Paul ValéryRegards sur le monde actuel et autres essais (Folio Essais, Gallimard)

5.GRAND PARIS

Le Grand Paris et au-delà, survol. llustration : Casterman 2014. Peeters/Schuiten

« Où fait-il bon même au coeur de l’orage

Où fait-il clair même au coeur de la nuit

L’air est alcool et le malheur courage

Carreaux cassés l’espoir encore y luit

Et les chansons montent des murs détruits »

Louis Aragon, Extrait du poème Paris (1944)

6.UTOPIE

A. Robida. Le XXème siècle. Sur les toits.

La « construction de l’Utopie est, par tradition, la construction d’un modèle, lequel dessine une forme parfaite. Ainsi l’Utopie part de quelque chose et ne s’exerce qu’à partir d’une imperfection, qu’elle entend réparer. En ce sens le bâtisseur d’Utopie est un ravaleur, sinon de ruines, du moins de structures désormais inefficaces et périmées  […] ce qui manque dans le monde »

Edouard Glissant, extrait du discours prononcé à l’Université de Bologne lors de la remise de son Doctorat Honoris Causa, 2004.

« L’impossible dont je parle souvent n’est pas l’utopique et donne au contraire son mouvement même au désir, à l’action et à la décision, il est la figure même du réel. Il en a la proximité, l’urgence »

Jacques DerridaPapier machine (Editions Galilée)

Article de Nicolas Dutent et Sylvie Bodin publié le 1 décembre 2014 sur le site internet de L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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