Aristote, continent de la connaissance agrandi

L'éducation d'Alexandre par Aristote de Charles Laplante. Wikimedia Commons

L’éducation d’Alexandre par Aristote de Charles Laplante. Wikimedia Commons

Voilà deux millénaires que l’œuvre du Stagirite est remaniée, traduite, réinterprétée, voire déformée. Une riche actualité éditoriale vient confirmer cette « possibilité de redécouverte » infinie, dont l’influence 
est manifeste dans de nombreux champs du savoir. 

C’est par un heureux hasard qu’Aristote ressurgit sur le devant de la scène philosophique. Si l’intérêt pour le corpus aristotélicien ne s’est jamais réellement démenti, les publications concomitantes des Œuvres en Pléiade et des Œuvres complètes chez Flammarion l’enrichissent de concert. On est saisi par une sorte de vertige tant l’entreprise est titanesque. Si une vue d’ensemble de ce monument de la connaissance – « le maître de ceux qui savent », selon la qualification de Dante – né en 384 avant Jésus-Christ, à Stagire, pouvait faire défaut, poussant à isoler les différents aspects de sa pensée, voilà un tir groupé superbement rectifié.

Pour autant, l’origine trouble et la transmission polémique de ce corpus, dont on a hérité de manière parcellaire et dictée, invitent à la prudence. « L’auteur reste mal connu, et les pages de lui que l’on peut encore lire de nos jours conservent bien des secrets […] La seule chose qui soit vraiment connue soulève plus de questions qu’elle n’en résout », avertit Richard Bodéüs, philosophe belge, dans l’introduction des Œuvres qu’il a rassemblées pour la célèbre bibliothèque de Gallimard. Éthique, Politique, Rhétorique, Poétique, Métaphysique… l’essentiel des traités usités de l’élève assidu de Platon est assorti d’une traduction inédite et d’un nouvel appareil critique.

« Un trésor de leçons 
et d’interrogations »

Le souci de « rendre l’œuvre d’Aristote accessible au lecteur d’aujourd’hui » l’emporte ici sur la volonté de se substituer à la « littérature savante » antérieure. L’historien de la philosophie rappelle à bon escient qu’« Aristote est l’un de ces géants de la pensée antique, reconnaissable à ceci que son œuvre, immense, a triomphé de l’oubli, en ne cessant d’âge en âge d’attirer, sinon de polariser l’attention du monde savant. Les raisons qui expliquent le succès prodigieux de cette œuvre et sa pérennité sont, évidemment, multiples. Selon les époques, elles ont aussi varié, au gré des intérêts du moment ».

Il identifie dans cette réception changeante la force spéculative des textes : « Les formes d’aristotélisme que l’œuvre a inspirées sont innombrables et, parfois, inconciliables entre elles. Avouées, chez ses admirateurs déclarés, mais aussi tacites, chez plusieurs de ses adversaires, elles témoignent, à la source, d’un trésor de leçons et d’interrogations presque inépuisable. » Les topiques d’Aristote se sont en effet diffusés dans des champs très variés, des sciences politiques jusqu’à la physique en passant par la linguistique.

Si Pierre Pellegrin, philosophe et chercheur au CNRS, concède qu’il s’agit d’« un auteur technique et difficile », celui qui a conduit l’ambitieux chantier des Œuvres complètes (regroupant les ouvrages parus en poche dans la collection GF) pointe un renouveau en deux temps : « Aristote n’est plus disqualifié par les catholiques qui l’ont annexé, Thomas d’Aquin en tête, on ne l’a jamais autant cité dans les sciences humaines. Dans les années 1960, il y a eu un second bouleversement que les Anglais ont appelé le “biological turn” : la prise en compte de son corpus biologique qui représente un bon tiers de ses travaux et qui éclaire des notions fondamentales comme la cause, la puissance ou l’acte, dans un jeu de fécondation réciproque avec les autres traités. »

Si cette « révolution biologique » paraît assurée – laquelle « diffère de la mainmise unique de la science universelle de Platon car les différents domaines conservent leur autonomie théorique propre » –, l’empreinte se devine également du côté de la philosophie pratique. « Il y a une révolution moins fracassante mais réelle : on est passé d’une conception d’Aristote comme une sorte de notable centriste et modéré à la François Bayrou à l’idée d’un réformisme radical débouchant sur une constitution excellente. » Phénomène opéré par la combinaison des bons côtés de l’oligarchie et de la démocratie pour atteindre une constitution droite et parfaite. Tandis que les côtés viciés de ces régimes, réunis, aboutissent à « quelque chose d’abominable : une démagogie de la tyrannie ». Parmi les penchants néfastes, relève l’universitaire, « le vice des riches est clair : ils appauvrissent l’État et oppriment les pauvres par l’augmentation sans vergogne de leur richesse. Les pauvres ont eux une intuition fondamentale : un homme libre vaut un homme libre ».

Tout en adhérant à certaines critiques adressées à la philosophie aristotélicienne, dont celle d’avoir été « dans son époque » en légitimant une inégalité foncière faisant que les femmes, les esclaves, les métèques sont exclus de la politique, le commentateur estime en revanche que « son réformisme radical nous parle beaucoup ». « En tenant compte du provisoire et du particulier, il véhicule l’idée que la lutte des classes est le moteur de l’histoire. À quelques endroits Aristote affirme que si l’on ne bride pas les riches, cela finit en tyrannie. Dieu merci il y a une classe dominée dont ils ont peur et qui, elle, fait l’histoire ! » observe-t-il. Quant à son éthique, moderne et laïque, « elle ne fait jamais référence à l’au-delà et prescrit que ce n’est pas la vertu qui importe, mais l’homme vertueux ».

« Vocation politique de l’homme » et philosophie de l’action

Onde circulaire, Aristote se propage aussi dans des zones grises. Si, dans un numéro spécial du Magazine littéraire de 2008, Arnaud Macé insiste sur cette « vocation politique de l’homme » motivée par une philosophie de l’action (praxis), « clef de voûte des activités sociales de l’Homme », le spécialiste en philosophie ancienne s’aventure sur un terrain déprécié mais fertile  : « l’invention d’un paradigme de reconnaissance des arts par Aristote dans la Poétique », dont l’influence permanente « sur nos images et discours semble être une question brûlante ».

Sur la base des travaux édifiants menés par Jacques Rancière dans le Partage du sensible (La Fabrique) ou l’Inconscient esthétique (Galilée), l’auteur décèle les résonances diffuses de ce legs, fût-ce pour le mettre à l’épreuve des langages artistiques récents : « le cinéma, apothéose du régime esthétique, achève définitivement la Poétique d’Aristote, d’un coup fatal. Un coup dont pourtant il renaît de plus belle. Car le cinéma, réalisant immédiatement et mécaniquement ce que la peinture, la poésie, le théâtre ou le roman du XIXe siècle s’évertuaient à produire par des moyens subjectifs, offre sa matière filmée à de nouvelles mises en histoire : là où le poète n’avait de cesse de supprimer son art pour atteindre les choses mêmes ; le cinéma les lui offre de nouveau comme matière de nouvelles compositions narratives ».

Nicolas Dutent

Article publié le 9 décembre 2014 dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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