La révolution numérique est-elle l’ennemi du livre ?

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Table ronde avec François Taillandier écrivain et chroniqueur, Franck-Olivier Laferrère, auteur et éditeur de littérature contemporaine sur support numérique et papier (e-fractions.com) et Jean-Yes Mollier Professeur à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yveline, histoirien spécialiste du livre et de l’édition.

Les faits. La crise que traverse l’économie du livre 
n’est un secret pour personne. S’il est de bon ton d’opposer 
les supports numériques et papier, ce schisme est-il fondé ?

Le contexte. L’édition connaît de profonds bouleversements. Entre l’impunité du cybermarchand Amazon et l’apparition des tablettes, phablettes et autres e-books, la lecture semble être entrée dans une nouvelle ère. Lisons-nous moins, ou différemment ? Quels effets ces changements engendrent-ils dans les habitudes du lecteur et de l’auteur ? Trois regards avisés sur ce débat brûlant.

Une idée répandue circule, à savoir qu’on ne lit plus ou qu’on lit moins, quand on ne sous-entend pas qu’on lit mal. Partagez-vous ce constat dans l’air du temps ?

François Taillandier : Je pense qu’il faut d’abord distinguer différents types ou modes ou comportements de lecture. Acheter un polar pour se distraire dans le train, ou se jeter sur Merci pour ce moment, ou lire un ouvrage parce qu’il est prescrit par un professeur, ce n’est pas la même chose. Il y a des gens pour qui la lecture est un passe-temps occasionnel. D’autres, moins nombreux, fréquentent assidûment librairies ou bibliothèques, suivent l’actualité littéraire, voudront connaître toute l’œuvre d’un auteur. Ou bien ils dévorent de l’histoire, ou s’intéressent aux essais politiques, à la philosophie… Ces lecteurs-là, pour qui c’est une activité importante, ne sont sans doute pas la majorité, mais ils ne l’ont été à aucune époque. Et je pense a priori que depuis le XXe siècle et l’instruction pour tous, leur nombre a plutôt dû s’accroître. Après ça, nous le savons bien, chacun trouve des chiffres à citer pour prouver ce qu’il veut prouver… Je ne suis pas spécialement pessimiste.

Franck-Olivier Laferrère : La première chose serait de s’entendre sur la définition du mot lecture. S’il s’agit de ce secret auquel nous sommes révélés vers six ou sept ans et qui, une fois que nous y sommes initiés, nous permet de décrypter le sens de ces groupes de lettres qui forment des mots et de ces groupes de mots qui forment des phrases et nous pousse à lire tout ce qui nous tombe sous les yeux, je ne crois pas que le plus mauvais statut Facebook soit pire que la notice explicative d’un quelconque shampoing ou d’un quelconque appareil électroménager… Maintenant, s’il s’agit de littérature, et plus encore de littérature contemporaine, j’aimerais beaucoup que l’on me situe cette époque bénie où « on » lisait, lisait plus, et surtout lisait mieux. Je ne crois pas que ce fut celle d’Homère ou de Virgile, ni celle de Ronsard, de Montaigne, de Voltaire, de Sade, de Baudelaire, de Nietzsche, de James Joyce, de Georges Bataille, de John Kennedy Toole ou, plus proche de nous, celle de Roberto Bolano. Non, cet argument, je crois, n’a qu’une seule vocation, justifier la soumission totale et sans condition de l’édition aux dieux du marketing qui, forts de ce constat, de surcroît appuyé sur les outils d’espionnage développés par Amazon ou Kobo pour étudier les habitudes de lecture de nos contemporains, exigent la seule publication de livres faciles au scénario bien ficelé, reproductibles à l’infini, comme la mode récente du « mummy porn » nous l’a montré.

Jean-Yves Mollier : Même si certains ont pu évoquer une crise de la lecture liée à l’apparition de l’écran plat ou une disparition de la « civilisation de la lecture », assimilée à tort au seul livre papier, on n’a jamais autant lu qu’aujourd’hui. Si on oublie un instant nos habitudes et nos préjugés, et si l’on totalise la somme des éléments que l’on parcourt avec les yeux sur nos téléphones portables, nos tablettes, nos ordinateurs, nos journaux et nos livres, on se rend vite compte que le temps de lecture cumulée n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui. La jeunesse japonaise s’est d’ailleurs réconciliée avec la lecture en lisant ses mangas sur téléphones portables, ce qui a donné naissance au genre des keitai shousetsu (roman écrit sur portable), inconnu auparavant. Ailleurs, c’est en utilisant des liseuses que le roman populaire, sentimental ou policier, conserve son public et, déjà, l’encyclopédie papier a disparu au profit de l’encyclopédie virtuelle, tandis que la plupart des revues scientifiques sont passées aux fichiers numériques. Enfin, dans le domaine des dictionnaires de médecine, des guides de voyage et de tous les ouvrages pour lesquels l’actualisation permanente des données est une nécessité, la disparition du papier n’entraîne aucune déperdition du savoir.

L’apparition de nouveaux modes de lecture, qui reposent sur des supports plus variés, représente-t-elle une menace économique pour le secteur du livre ?

François Taillandier : Théoriquement, l’Internet et la tablette de lecture permettent de contourner l’achat à la librairie ainsi que le support papier. En outre, si le lecteur consacre une part de son budget à acheter son e-book, ce sera autant de moins pour les livres eux-mêmes. Il y a donc forcément une remise en question. Éditeurs, libraires, auteurs s’efforcent de garder le contrôle de ces nouveaux circuits et de préserver leur équilibre économique et leurs droits. Si les nouveaux modes de circulation de l’écrit s’imposent, il y aura fatalement une mutation du marché, des reclassements, et quelques dégâts… Cela étant, ça fait quinze ans qu’on nous annonce le triomphe du livre électronique et la fin de la galaxie Gutenberg. Cela ne me paraît pas flagrant. Chaque fois que j’en ai l’occasion, je rappelle ceci : si vous voulez lire, l’édition de poche vous fournit pour pas très cher un nombre infini d’œuvres de partout, anciennes et modernes, en tous les domaines… Et un « Folio », ce n’est jamais en panne, il n’y a pas à le recharger ! Cela étant, je n’ai rien contre les tablettes de lecture, devenues extrêmement confortables.

Franck-Olivier Laferrère : Oui et non. Oui, évidemment parce que si l’on prête au numérique la capacité de réaliser, en ce début de XXIe siècle, la même révolution dans la démocratisation de l’accès à la littérature contemporaine que celle réalisée par le livre de poche dans les années 1960, cela aura obligatoirement des conséquences sur l’économie du livre telle qu’elle existe aujourd’hui. À tout le moins, ce nouveau modèle de diffusion des textes de littérature risque-t-il de fendre le socle économique sur lequel sont appuyés les grands groupes d’édition et qui n’est pas la vente de best-sellers mais la diffusion-distribution des livres imprimés. Soit leur acheminement depuis l’imprimerie jusqu’à la librairie. Cependant, la naissance réelle de ce marché du livre numérique devrait, par le volume élevé de transactions qu’il peut laisser espérer (si l’on accepte une pratique de prix du livre numérique inférieur ou égal au prix du livre de poche), compenser les pertes de la dislocation du maillon diffusion-distribution tel qu’il existe aujourd’hui, tout en bénéficiant largement aux lecteurs, soit à chacun d’entre nous donc, sans pour autant menacer les librairies indépendantes qui, à mon sens, ont vocation à vendre également des livres sur support numérique, le rôle premier d’un libraire étant d’être un « passeur de texte » et non un revendeur d’objets.

Jean-Yves Mollier : Depuis deux siècles, l’économie du livre repose sur la complémentarité d’un certain nombre d’activités au centre desquelles se trouve l’édition. L’imprimerie comme la diffusion et la distribution mais, surtout, la librairie dépendent des commandes passées par l’éditeur, le maître du jeu omnipotent avant les années 2000. Toutefois, l’entrée du livre dans les hypermarchés et les grandes surfaces culturelles, puis la constitution de conglomérats dépendant étroitement des objectifs financiers fixés en amont de l’édition avaient profondément modifié le paysage avant que le numérique ne vienne le perturber de fond en comble. Les entreprises de vente à distance, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux entendent en effet pénétrer ce marché et se l’approprier, Amazon, Google, Facebook et Apple constituant ainsi le nouveau groupe dit des Gafa. La menace, on le voit, ne vient pas des nouveaux écrans mais des énormes entreprises surgies de l’exploitation sauvage de la Toile qui s’entendent pour échapper aux obligations, notamment fiscales, auxquelles sont soumis leurs concurrents. Si elles parviennent à imposer leurs conditions aux éditeurs, aux libraires, et aux États, le monde du livre risque d’en être profondément et durablement affecté.

Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère de lecture ? Si oui, peut-on considérer que l’acte de lire, sur écran ou sur papier, soit le même ?

François Taillandier : On a dû se poser les mêmes questions vers le IIIe siècle de notre ère, lorsque le volumen (un long rouleau de papier autour de deux barres) a été peu à peu supplanté par le codex (pages coupées et reliées). Oui, cela a changé les modes de lecture. C’était plus maniable, on revenait plus facilement en arrière, on pouvait mettre un numéro de page ou une marque. L’écran apporte d’autres circulations : hyperindexation, transfert sur un autre support, interactivité. On connaît le risque : dispersion mentale, perception non plus des œuvres mais de « contenus » ou de « flux ». Mais que de bénéfices : pour écrire mes deux derniers livres, j’ai trouvé sur Internet de vieilles chroniques latines ou médiévales que j’aurais passé des semaines à chercher ! Des choses même plus éditées car il n’y aurait pas assez d’acheteurs… Pour ce qui est de l’auteur, mon expérience personnelle est claire : je n’écris pas les mêmes phrases de la même façon au stylo ou à l’écran. Le processus mental est différent. Je l’ai vérifié. Au stylo, la phrase est plus longue, plus sinueuse, plus prévue en même temps que plus souple. À l’écran, elle est plus sèche. Tout dépend de ce que je veux faire. Au fond, le grand enjeu, pour tout le monde, c’est celui-ci : la technologie est merveilleuse si elle reste subordonnée à la raison et à la décision humaines. Il ne faut pas qu’elle prenne le dessus. Et puis la technologie ne s’avance pas dans la pureté : elle véhicule des intérêts industriels, financiers, mercatiques… Restons lucides !

Franck-Olivier Laferrère : À la première partie de votre question je répondrai oui, ne serait-ce que parce que la lecture comme divertissement culturel qui a longtemps occupé une place quasi hégémonique dans la société est aujourd’hui férocement concurrencée par les industries de l’audiovisuel (cinéma et séries TV) et du jeu vidéo. Sur votre deuxième point, je vous dirai que non, le large basculement vers le numérique de ceux que l’on nomme « grands lecteurs » tendrait à le prouver. Cela étant, je crois que ce n’est pas le moindre bénéfice apporté par le numérique que d’avoir levé le voile qui masquait la confusion du texte et de l’objet derrière le mot livre. Lorsque la littérature est l’objet de notre passion, c’est avant tout le texte qui compte, son support ne devenant que cette variable économique dont nous parlions au début, à la condition que soit préservée la propriété des œuvres achetées sur support numérique pour que, demain, nous puissions transmettre à ceux que nous aimons des bibliothèques mixtes, composées de livres imprimés et de livres numériques. Sur votre troisième point, je vous dirai que, certes, nos habitudes sont modifiées, nos possibilités de lire et d’écrire accrues, cependant, si l’on s’en tient aux actes de lire et d’écrire, qui tous deux exigent le repli et la solitude, je crois qu’ils restent exactement les mêmes en ce sens que, lorsque vient le temps d’écrire ou de lire, comme hier et comme demain, nous nous déconnectons du monde pour pouvoir en jouir réellement…

Jean-Yves Mollier : De même que l’humanité a lu sur les supports les plus divers (tablettes d’argile, pierre ou bois) avant de passer au rouleau (le volumen de l’Antiquité) puis au livre tel que nous le connaissons depuis près de 2 000 ans (le codex), il faut admettre qu’elle lira sur d’autres supports lorsque nos écrans plats auront fait leur temps. Bien entendu, on ne lit pas de la même manière en dépliant un rouleau, en saisissant d’un seul coup d’œil la page du livre imprimé sur papier ou en voyant défiler l’écran de sa tablette. Cela signifie que la réception des textes les plus anciens a subi une profonde modification en s’adaptant au cahier de parchemin ou de papier, et on peut dire la même chose de la lecture d’un livre sur papier bible (un volume de la « Bibliothèque de la Pléiade ») ou dans un format dit de poche. Puisqu’on ne lit pas et qu’on ne reçoit pas le contenu d’un livre de façon identique selon le support qui nous permet de l’appréhender, on doit considérer que l’écran entraîne son propre mode de réception. Le flux, la discontinuité sont souvent invoqués par opposition à la stabilité de la page mais, en contrepartie, l’hyperactivité, la participation encore plus active du lecteur à l’écriture de l’œuvre contribuent à rendre le monde de l’écran excitant et plein d’innovations dont nous n’avons pas encore idée…

Entretiens croisés réalisés par Nicolas Dutent, publiés le 19 décembre 2014 dans L’Humanité.

Accord sur le prêt numérique. Dans le cadre des Assises des bibliothèques, qui se tenaient lundi 8 décembre, un protocole inédit a été signé par la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, la Fédération des collectivités territoriales et huit associations de bibliothécaires, d’auteurs, d’éditeurs et de libraires. Il formule douze « recommandations pour une diffusion du livre numérique par les bibliothèques publiques ».

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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