Il était une fois… le village

 

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Philippe Busser

Le Village, écrit par Catherine Thoyer 
et photographié par Philippe Busser.
Les Éditions du Miroir, 
416 pages, 39 euros. Dans un beau livre récent, Catherine Thoyer a retranscrit un an d’échanges et de rencontres avec les habitants de Montvicq, dans l’Allier. Une entreprise au ton sociologique pertinent, qui traque les nuances et se double d’un récit photographique réussi signé Philippe Busser. 

« Chacun porte en lui un village.  » Cet adage du sociologue Henri Desroche, figure du mouvement coopératif, constitue la trame de l’ouvrage sobrement intitulé le Village, édité par les Éditions du Miroir. La sensibilité avec laquelle Catherine Thoyer, à la rédaction, et Philippe Busser, derrière l’objectif, atteignent leur sujet – Montvicq, Allier, par 46.32 degrés Nord et 2.824  degrés Est – n’est pas sans rappeler la justesse du regard, la pudeur narrative qui imprègne les images, fixes et animées, de Raymond Depardon dans l’épopée documentaire Profils paysans. Ni misérabilisme ni posture compassionnelle maladroite donc, encore moins ce romantisme éculé qu’on prête 
volontiers à nos campagnes. « Il faut l’entendre respirer, ce village et ses habitants. Comme il en part, comme il en vient. Comme il en vit et comme il en meurt. Certains n’en ont jamais bougé. D’autres, tombés par hasard, n’auraient pas cru y rester si longtemps. Il en est d’autres enfin que rien ne retient là. Un village choisi ou subi pour autant de raisons qu’il compte d’individus. »

Une réalité toujours plus fragile 
et ambivalente qu’elle n’y paraît

Voilà l’idée conductrice résumée dans l’avant-propos qui s’impose au fil de 
ces 416 pages. Dans cette fabrique des repères, miroir d’une réalité toujours plus fragile et ambivalente qu’elle n’y paraît, on oscille entre joies et déceptions, défiance et fraternité, solitude et partage. « Le monde agricole est assez individuel même si on travaille ensemble sur des travaux saisonniers, qu’on achète du gros matériel en commun. Les travaux en commun, c’est l’avenir. Durant les périodes d’ensilage, c’est là qu’on est à plusieurs fermes, ça se fait de rang, ferme après ferme. C’est des journées pénibles, tôt le matin, beaucoup de tracteurs, il faut faire attention. Le soir, on mange tous ensemble, on rigole, des fois jusqu’à 2, 3 heures du mat et le lendemain, il faut recommencer. Même fatigués, on rattaque. C’est convivial. L’hiver, entre exploitants, on ne se voit guère » , illustre Christophe, agriculteur promis à « une retraite de misère ». Le village est aussi une terre d’engagements, vécus comme « une seconde nature. Un besoin irrépressible d’être partout, tout faire ». À l’image d’Henri. Ce militant communiste et électromécanicien passé par EDF « s’en va tous les matins chercher son Huma et son pain à l’épicerie au bout de la rue ». Celui qui a contribué à sécuriser la tour Montparnasse se remémore son enfance pour l’occasion : « C’était le contact avec les paysans qui venaient faire ferrer leurs chevaux et leurs vaches. En 1936, mon père était parmi ceux qui animaient le Front populaire, c’était un forgeron de gauche. À six ans, j’ai écrit à la craie sur la porte de mon père : “On fait grève !” pour faire comme dans les usines. On hébergeait les maquisards, on partageait les lits. Je me souviens du petit G. qui a été liquidé le lendemain. »

L’identité communale résulte de la nature du lien social

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Philippe Busser

Simone, ancienne ouvrière qui a traversé la tempête de la Seconde Guerre mondiale avant de subir 
les cadences infernales à l’usine, puis d’atterrir à la confédération CGT pour renforcer le « secteur féminin », décrit son village sans fard. « C’est le lieu où je suis née, où je viens finir ma vie. C’est un village comme tous les autres villages. 
Je ne suis pas d’ici. Je me sens de nulle part. Pas du village ni d’ailleurs. J’ai eu une vie dont je suis contente. J’ai vécu partout. La vie militante, avec toutes les idées qu’on avait en nous, à vivre avec les gens, à m’intéresser, à créer, à participer, discuter, lutter, y compris hors de France. J’ai apporté ma contribution. Je crois l’avoir fait honnêtement », raconte-t-elle.

On croise aussi, parmi la multitude de témoignages contenus dans cet objet sociologique ravivé par un récit photographique de haute tenue, 
des bénévoles, acteurs indispensables de la vie associative et festive, 
la quiétude qui émane d’une famille nombreuse ou encore l’expérience de René, maire de commune sur le tard dont l’épouse ironise sur le fait que « la mairie, c’est un adversaire redoutable. Avec elle, mon mari 
et moi, c’est un ménage à trois ». Au final, « la conviction que l’identité communale résulte surtout de la nature du lien social et des interactions entre les membres de la communauté 
villageoise », selon les mots de la sociologue Édith Bour, se fait jour, presque palpable. Sans rien ôter à 
la profondeur et à la complexité des vécus. De sorte que, comme le fait remarquer Martin de La Soudière, membre du centre Edgar-Morin et chercheur au CNRS, « le présent ouvrage nous conduit loin des terres de la nostalgie aussi bien que de 
la tentation et des pièges de l’idéalisation ».

Nicolas Dutent

Article paru le 30 décembre 2014 dans L’Humanité.

Les façades (Extrait choisi) : « Il ne faut pas se fier aux images. 
Il est de volets fermés pour cause 
de week-end de ski. 
Il est des volets fermés pour garder, 
l’hiver, la chaleur. Diminuer la facture 
de gaz. Les usines sont parties ailleurs. 
Les fortunes diverses creusent l’écart. 
Le village, inamovible, veut se penser 
à l’écart du monde. 
Et c’est le monde qui le rattrape. L’économie de marché. 
La société de consommation. 
L’argent roi. La culture universelle, 
le monde qui le soumet. 
On peut s’arrêter aux façades. 
On peut ne pas vouloir voir. »
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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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