Marco Politi : « Le pape François parle avec la réalité en main »

Photo : Agence Anne et Arnaud

Photo : Agence Anne et Arnaud

Le journaliste italien Marco Politi, fin connaisseur du Vatican, fait paraître aux éditions Philippe 
Rey un ouvrage édifiant intitulé « François parmi les loups » (1). Dans une prose agréable, l’ancienne plume de La Repubblica, passée à il Fatto Quotidiano, retrace le parcours du nouveau pape réformateur, tiraillé entre ferveur populaire et attentisme des institutions. 

Votre livre François parmi 
les loups joue d’un paradoxe : 
si le nouveau pape jouit d’une ferveur populaire certaine, la défiance des institutions du Vatican se réveille. Le rigorisme de la curie est-il l’obstacle tenace que doit surmonter « le Pape des pauvres » ?

Marco Politi « J’ai l’impression que Jésus-Christ a été enfermé à l’intérieur de l’Église et il tente d’en sortir. » La phrase que le pape François a employée quelques jours avant son élection, à l’occasion d’une rencontre avec les cardinaux pour discuter de la situation de l’Église, est devenue le sillon de son pontificat. Ce qui rend ce pape très populaire, c’est précisément cette vision d’une Église qui accompagne les hommes et les femmes de l’époque contemporaine dans leurs angoisses, leurs drames et leurs problèmes. C’est en somme une Église de la tendresse et de la miséricorde. S’il ne prône pas de changer la doctrine, il ne veut pas pour autant d’une Église fossilisée dans une vision doctrinaire. Il y a un vieux cardinal qui confiait il y a quelques mois à l’historien Andrea Riccardi : « Ce pape a rempli les parvis, les places, les lieux de culte, maintenant c’est mieux qu’il s’en aille avant de ruiner l’Église. » Ce nouvel élan, cet esprit évangélique du pape, cette Église pauvre (comme le nom François l’indique) dans ses attitudes mais aussi transparente sur les questions financières, son opposition à la cléricalisation de l’Église, à l’idée du pouvoir clérical, notamment des évêques dépeints comme des princes de la Renaissance, sa volonté de placer des femmes à des postes de responsabilité, de décision et d’autorité… tout cela a bouleversé beaucoup de gens, à tous les niveaux de la hiérarchie. Une partie de la curie est conservatrice, une autre partie est favorable à la réforme. C’est d’ailleurs grâce aux réformateurs de la curie que les supporters de François ont gagné lorsqu’il a été élu. La majorité de la curie, a fortiori la majorité des présidents des conférences épiscopales, n’est cependant pas prête à le suivre dans cette révolution. Il y a certes des adversaires déclarés, des « loups » conservateurs, mais il y a une opposition qui se joue dans les coulisses et qui s’exprime à travers une campagne de délégitimation sur Internet. Beaucoup de sites sont très agressifs contre le pape, l’accusant d’être populiste, démagogue, paupériste, de diminuer la sacralité et la primauté de la papauté. Il y a quelques jours dans un journal italien de droite, il Foglio, on écrivait que le processus d’autodestruction de l’Église continuerait avec ce pape. Quelques mois après son élection, des catholiques conservateurs ont de même écrit un article incendiaire : « Pourquoi ce pape ne nous plaît pas ». La passivité des grandes organisations laïques d’obédience catholique représente aussi un danger pour le pape. Ces organisations réclamaient par le passé plus de liberté. Maintenant que le pape leur a donné une liberté totale, elles se taisent.

Le crédit dont dispose le pape dans une large partie du peuple croyant, et au-delà, suffira-t-il à vaincre l’attentisme des institutions de l’Église  ?

Marco Politi Je suis un observateur, donc je ne fais jamais de prophétie. Il est normal qu’il y ait des conflits à l’intérieur de l’Église, cela a toujours été le cas. Rappelons les éclats dont le concile Vatican II a été l’occasion. Mais il y avait alors une mobilisation, des rebus, des intellectuels, des groupes formés. Aujourd’hui, en dépit de cet attentisme, il y a un grand nombre de catholiques et de non-catholiques qui sont satisfaits du pape. Certains catholiques, qui s’étaient éloignés de l’Église et non de la foi, sont revenus dans leurs paroisses. Une grande partie des croyants et des non-croyants l’écoutent lorsqu’il s’exprime à la télévision, on ne change plus immédiatement de chaîne au moment du discours du pape. Cette ferveur individuelle ne se transforme pas pour autant dans une participation active au mouvement de la réforme. Il y a là un risque pour le pape François : le danger n’est pas tant l’opposition ouverte (par exemple, le livre rédigé par des cardinaux avant le dernier synode), disons loyale, mais les marées. Les marées peuvent applaudir et ne rien faire, laisser le temps s’écouler. Après Benoît XVI, l’institution a été démystifiée. Sa démission a été un acte de courage, de clairvoyance, de lucidité et en quelque sorte une désacralisation. On a mis au premier plan l’élément humain du pape, le fait qu’il est un serviteur qui doit être dans les conditions de servir. S’il ne peut plus servir, alors il doit laisser sa place. Cette démythologisation est suivie par François, qui a déjà prévenu qu’il devrait un jour démissionner. L’horloge tourne. Reste que quand on a brisé l’image d’une papauté statufiée, il est difficile de revenir au règne d’une papauté autoritaire qui appartient désormais au passé. D’un côté le pape a déjà gagné en changeant la perception et le rôle de la papauté, d’un autre il y a une grande incertitude dans les structures organisées du monde catholique. Les discours très durs qu’il a prononcés devant la curie à Noël dernier, en parlant par exemple d’un « Alzheimer spirituel », d’un « narcissisme du pouvoir », d’un «exhibitionnisme mondain»… constituent des reproches violents contre la bureaucratie du Vatican. Cela lui vaut une montagne de difficultés.

Ne lui reproche-t-on pas finalement d’exorciser des tabous, de mettre au jour des non-dits dans l’Église  ?

Marco Politi Le pape François parle avec la réalité en main. Il ne fait pas de discours abstraits. On retrouve là son expérience personnelle. Il parle toujours des hommes et des femmes concrets. C’est bien un changement d’attitude de l’Église qu’il veut stimuler. Sur l’avortement ou la vie homosexuelle, il ne change pas sur le fond le positionnement de l’Église mais il lui fait adopter un autre comportement, non autoritaire. Il veut faire grandir cette maturité parmi les prêtres, les évêques et le peuple de Dieu. Dans ce processus il rencontre de forts obstacles. Quand on donne la démocratie, on donne aussi le droit aux oppositions de se faire entendre. J’étais en Union soviétique lorsque Gorbatchev était au pouvoir : sitôt que le dirigeant a accordé la liberté au Comité central de s’exprimer, les adversaires ont commencé à parler ouvertement. Les adversaires du pape profitent de cette liberté de parole. 
Sur le long terme, le pape est convaincu de l’importance d’ouvrir une dynamique, de créer une atmosphère, disons conciliante, qui à la fin triomphera.

En quoi, dans ses pratiques, par les débats aussi qu’il a fait émerger dans le dernier synode, le pape François est-il atypique  ? Qu’est-ce qui le distingue sur le fond de son prédécesseur  ?

Marco Politi Le grand paradoxe est qu’il y a une relation personnelle et humaine excellente entre le pape Joseph Ratzinger et le pape François. Certains ennemis actuels du pape François vont de temps en temps se plaindre à Benoît XVI, mais ce dernier ne réagit jamais à cette provocation. Il est convaincu d’avoir bien fait en démissionnant et il appuie son successeur. Il existe cependant une grande différence entre les deux. Benoît XVI est un intellectuel et un théologien, un prêcheur de premier rang aussi, mais il n’a pas le tempérament d’un dirigeant, tandis que François n’aime pas les grands débats théoriques : il voit plutôt l’Église comme un grand hôpital de camp ! Son Église ne fait pas d’analyses de sang, elle ne regarde pas d’où tu viens ni à quelle religion ou à quel courant philosophique tu appartiens. François met au premier plan le choix de la conscience entre le bien et le mal. La manière d’aider ou de secourir les personnes lui importe davantage que les principes abstraits. Par ailleurs, si Ratzinger a compris que l’Église ne peut plus être gouvernée comme une monarchie, il n’a rien fait pour la changer. François a, lui, commencé à créer des institutions, des consultations du type conseil des neufs cardinaux… pour revitaliser le synode comme instrument effectif des débats, lieu de la démocratie, place où on formule des propositions. De même, Ratzinger disait que les femmes sont importantes mais il n’a pas eu le courage de dire, contrairement à François, que l’Église doit placer des femmes à des postes où on exerce l’autorité. S’il doit attendre la réforme de la curie, François veut nommer des femmes à la tête de certains conseils et départements. Sur la question sociale et le néolibéralisme, François est aussi plus net que Ratzinger. Le pape actuel parle d’un fossé entre les riches et les pauvres qui s’agrandit de façon catastrophique, insoutenable. Quant aux abus sexuels, si Ratzinger a défendu une ligne plus sévère, en faisant en sorte d’éloigner le problème, François a pour sa part lancé des procès ecclésiastiques, voire pénaux. Sur les finances du Vatican, si Ratzinger encourageait une banque plus transparente, François a fait appel à des forces extérieures pour faire contrôler et examiner tous les comptes courants. Sur le dialogue interreligieux, des changements ont aussi vu le jour. Si une forme de soupçon primait il y a encore peu à l’égard de l’islam, François est dans la ligne de Jean-Paul II et renoue avec un dialogue actif avec le monde musulman. François est avant tout un homme d’action.

François perpétue-t-il, dans son approche empirique de la réalité sociale, des valeurs de l’épiscopat latino-américain  ?

Marco Politi Il ne faut pas idéaliser l’épiscopat latino-américain. Depuis les dernières décades, on y trouve de tout : des réformateurs martyrs, des conservateurs, des évêques engagés comme des fonctionnaires. Ce n’est donc pas un bloc progressiste comme tel. Dès les années 1970-80, François était contre la théorie de la libération parce qu’il n’aimait pas le mélange entre christianisme et marxisme. S’il répète qu’il a connu des marxistes qui étaient des hommes et des femmes vertueux, notamment une de ses enseignantes enlevée par le régime militaire, il était méfiant contre cette confusion des genres. L’expérience personnelle de François est basée dans une mégalopole, Buenos Aires, le centre d’une globalisation, qui comprend plusieurs religions et intègre plusieurs couches sociales. Certains quartiers ressemblent à l’Italie, d’autres à la France ou à l’Allemagne, d’autres encore à des bidonvilles. C’est là qu’il a eu une vision très concrète de la cruauté du système néolibéral. Comme archevêque, il a dénoncé clairement toutes les formes de servitude. Cet esclavage moderne est aussi bien celui des femmes séquestrées dans des bordels clandestins, le précariat qu’on trouve dans les usines clandestines, les ravages de la misère… Cela ne se passe pas dans le tiers-monde mais dans le « premier monde », sous nos yeux. Il s’oppose frontalement à ces inégalités, ce message de dévoilement de la réalité ne plaît pas aux milieux néolibéraux ou capitalistes.

Quels sont les alliés dont dispose le pape François en vue de cet aggiornamento  ?

Marco Politi Son meilleur allié est la passion populaire. Deux jours après son élection, lorsqu’il a célébré sa première messe sur la place Saint-Pierre, il y avait des gens qui disaient merci et pas seulement vive le pape. Son style et son projet pastoral sont donc partagés par beaucoup de fidèles, ils répondent à leurs exigences. Le peuple a une sorte d’instinct incroyable. Il a tout de suite compris deux choses : ce pape est original et il va rencontrer beaucoup de résistances, la structure va le refuser. J’ai été frappé par une observation d’une pèlerine qui me relatait que, lorsqu’il le pape dit bonjour, il se met à hauteur d’homme. Quand il dit bon appétit, il suggère que des gens ont du mal à constituer un repas. La grande force de ce pape est de se présenter comme un disciple du Christ accessible, sans calcul médiatique. Lorsqu’il a refusé de siéger dans le fastueux appartement qui lui était réservé, il refusait en même temps la petite cour des intermédiaires, ces intellectuels gourous souvent conservateurs qui prétendent avoir accès à la pensée du pape.

Le salut de l’Église semble aussi passer pour ce pape par un dialogue renouvelé avec le monde non croyant…

Marco Politi Le pape a pointé la nécessité d’ouvrir un dialogue clair et franc avec les athées. Ratzinger voulait un dialogue avec les « chercheurs de vérité » et le parvis des non-croyants, mais il a toujours considéré qu’il manquait quelque chose aux athées, comme s’ils étaient mutilés. François n’a, lui, jamais supposé qu’il y ait un handicap dans l’athéisme. Ce qui caractérise une personne pour lui, ce n’est pas tant l’étiquette qu’il brandit mais la manière concrète dont il se positionne dans le monde.

Entretien réalisé par Nicolas Dutent, publié le 13 février 2015 dans L’Humanité.

(1) Francois parmi les loups, 
Editions Philippe Rey, 250 pages, 18 euros.
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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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