Les murmures de la langue

1-30-Roland-BarthesLe centenaire de Roland Barthes sera célébré en novembre prochain. L’occasion d’une actualité éditoriale foisonnante, de quoi affiner la connaissance d’une œuvre.

Par-delà la déférence, les conversions et les récupérations soudaines, les anniversaires ont, indiscutablement, un double mérite  : ils précipitent des actes éditoriaux – inédits, republications, biographies – et, dans un même geste, affinent notre connaissance d’une œuvre.

Cette transmission s’opère par différents biais  : lectures nouvelles, complémentaires ou concurrentes, 
(re)découverte d’écrits épars, occultés ou minorés, restitution des querelles interprétatives qui imputent à tout discours, triomphe, dans la postérité immédiate, de certains moments de l’écriture au détriment d’autres, résonances multiples… Roland Barthes, dont le centenaire sera célébré en novembre prochain, n’échappe pas à la règle. L’actualité éditoriale du sémiologue français, à bien des égards décisif dans la pensée ­moderne, se cristallise autour du geste biographique de Tiphaine Samoyault.

À partir d’archives délaissées, sa biographie de Roland Barthes propose de décrypter « les engagements, les refus, les désirs d’une figure intellectuelle centrale ». Ce chantier vise à détailler « la qualité des objets dont il a parlé, les auteurs qu’il a défendus, les mythes qu’il a épinglés, les polémiques qui ont fait sa célébrité, l’écoute des langages de son temps ».

Outre cette entreprise rigoureuse qui arrive à son heure et sera présentée, en présence de l’universitaire, le 26 janvier à la Maison de la poésie à Paris, les Éditions Points nous offrent plusieurs réjouissances. À travers une série de republications survenues l’année dernière, cette collection de poche « Essais » invite, pour une somme modique, à (re)lire des textes de statuts divers. L’Empire des signes, agrémenté de délicates reproductions, est l’ouvrage majeur (à l’instar de la Chambre claireles Fragments d’un discours amoureuxle ­Bruissement de la langue) qui reparaît.

«  Une critique idéologique portant 
sur le langage de la culture dite de masse  »

« Texte et image, dans leurs entrelacs, veulent assurer la circulation, l’échange de ces signifiants – le corps, le visage, l’écriture –, et y lire le recul des signes », explique l’essayiste. Dans son sillage Mythologies se veut « une critique idéologique portant sur le langage de la culture dite de masse », tandis que Barthes soumet l’industrie et les pratiques culturelles de l’habillement, avec Système de la mode, à une analyse sémantique radicale. Le Degré zéro de l’écriture est lui aussi remis en circulation.

Dans l’émission Morceaux choisis (France Culture, 1964), il en résume la thèse, à savoir l’impossible écriture blanche, avec toute la saveur de son verbe. Celui qui considère que « l’écriture classique est une écriture de classe, la langue d’une classe minoritaire et privilégiée », déclare : « On n’arrive jamais à produire une écriture libre, neutre, transparente qui supprime l’héritage des siècles. La littérature se définirait historiquement comme une sorte de procès, de marche ­incessante, d’échecs en échecs. Mais, comme disait Montaigne, il est des défaites triomphantes à l’envi des victoires, qui font le sens d’une entreprise. »

Enfin, les Écrits sur le théâtre, sous la direction de Jean-Loup Rivière, paraissent cette semaine et affrontent, combinés à une approche critique de la dramaturgie, la lourde question : « Comment faire un art à la fois accessible et difficile ? » Autant de lieux où Barthes fait vibrer la langue.

Tiphaine Samoyault : « L’écriture devient une promesse »

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« Roland Barthes », de Tiphaine Samoyault. À partir d’un matériau inédit, cette monumentale biographie éclaire d’un jour nouveau 
les engagements de Roland Barthes, figure centrale de la pensée de son époque.

Comment comprendre l’expression «  enragé du langage  », qu’emploie Maurice Nadeau à propos de Roland Barthes dans Combat, en août  1947 ?

Tiphaine Samoyault Lorsque Nadeau rencontre Barthes, grâce à Georges Fournie, trotskiste comme Nadeau et qui, à sa sortie de Buchenwald, s’était retrouvé au sanatorium de Leysin avec Barthes, il est stupéfait par l’intelligence du jeune homme. Il faut dire que, pendant toutes les années de sana (presque six ans), Barthes n’a cessé de lire, d’écrire, d’accumuler des milliers de fiches, en particulier sur Michelet et sur Marx. Tout son rapport au monde passe par les mots, et il est conscient que le bouleversement du monde après 1945 incite à promouvoir un autre rapport au langage. Nadeau lui demande d’écrire pour la page littéraire qu’il tient dans Combat. Il offre ainsi à Barthes un espace privilégié : le journalisme issu de la Résistance qui va l’introduire très vite dans le milieu intellectuel. En retour, Barthes lui propose une réflexion d’avant-garde sur la responsabilité de la littérature, en dialogue direct avec Sartre. « Enragé du langage » veut dire que Nadeau a bien compris l’ambition de Barthes de rendre inséparables pensée et écriture.

Vous montrez aussi la manière dont Barthes, dans les années 1960, poursuit son travail de découverte de la littérature, et conjugue alors l’étude des classiques, du contemporain et de l’avant-garde…

Tiphaine Samoyault Pour Barthes, il n’y a pas de franche opposition entre classiques et modernes. Aimer la littérature, pour lui, c’est aimer sa modernité, sa manière de dire le monde à neuf, sa puissance d’expression et de préfiguration : aussi bien Racine que Michelet, Baudelaire que Cayrol, Proust que Sollers. Même si, par goût, Barthes préfère lire Proust, il ne veut pas exalter son œuvre contre la littérature présente. On le sait, personne n’a été aussi extraordinairement attentif que Barthes à son époque, à tous ses signes ; il entreprend de critiquer tout ce qui relève du tout fait, du prêt-à-penser, de la doxa. Et souvent, c’est la littérature qui l’aide à le faire. La position du moderne n’est pas une place, ni une idéologie, mais la conviction d’une capacité de la littérature à poursuivre son action sur le monde. Il est tout simplement moderne, c’est la raison pour laquelle on le lit toujours. Son œuvre peut être un antidote aux pressions médiatiques proposant des images négatives, des fantasmes délirants et la ­destruction de toute communauté politique.

Que représente pour Barthes l’année 1977, avec son entrée au Collège de France, et la coupure déchirante, avec la mort de sa mère  ?

Tiphaine Samoyault Il y a plusieurs années charnières dans sa vie : l’année 1955, où il s’engage aux côtés de Sartre contre Camus ; 1966, celle de la polémique avec Picard et de la découverte décisive du Japon ; 1977 est celle de la parution des Fragments d’un discours amoureux, moment de forte reconnaissance publique, qui met en scène un autre genre de déchirement, celui de la passion amoureuse. Cette césure ouvre aussi sur autre chose, sur une vie nouvelle, une « Vita nova », comme il le dit après Dante. La mort d’Henriette Barthes précise le désir d’écrire : ­l’obsession de lui laisser un monument traverse toutes les notes de cette période. Une équivalence se forme entre la mère et la ­littérature, dans ce projet de roman précisément intitulé Vita nova, que la mort accidentelle en 1980 vient interrompre. Les deux dernières années sont ainsi, pour Barthes, celles où l’écriture devient un engagement, une promesse, le désir intense (sans doute le dernier fantasme) de réaliser une œuvre qui soit ce monument.

  • Roland Barthes, de Tiphaine Samoyault. Éditions du Seuil, 720 pages, 28 euros.

Article de Nicolas Dutent et entretien d’Aliocha Wald Lasowski publiés le 19 janvier 2015 dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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