Poètes grecs, vos papiers !

Ce que signifient les Ithaques. 
20 poètes grecs contemporains, choix et traduction 
de Marie-Laure Coulmin Koutsaftis. Le Temps des Cerises. 297 pages, 20 euros.

Ce que signifient les Ithaques. 
20 poètes grecs contemporains, choix et traduction 
de Marie-Laure Coulmin Koutsaftis. Le Temps des Cerises. 297 pages, 20 euros.

Cette anthologie bilingue se lit comme un acte de soutien pour libérer la parole d’un pays.

« Plutôt qu’à son chevet des ballets d’experts lui tâtant le pouls / Masques de farce avec la diète et la saignée pour tout remède / La Grèce désastrée attend son Delacroix  ». Dans son recueil Élégies étranglées, Olivier Barbarant campe dans une plainte admirable la tragédie hellénique. On ne dira jamais assez l’acuité avec laquelle les poètes saisissent le pouls fébrile de l’époque. Outre la littérature hexagonale, il est utile de (re)lire les poètes grecs contemporains.

Marie-Laure Coulmin Koutsaftis est de ces traducteurs tenaces qui popularisent leurs écrits. Par l’entremise des éditions Le Temps des Cerises, elle a diffusé, avec Gérard Pierrat, les derniers chants de Yannis Ritsos (Tard, bien tard dans la nuit) et coordonné cette anthologie. Ce geste éditorial n’est pas neutre et représente « en ces temps dramatiques pour le pays, un acte de soutien et de solidarité, une manière d’affirmer que la voix des artistes grecs ne va pas se perdre dans le fracas des ruines ; c’est faire retentir cette langue dans la nuit européenne qui s’abat, pour contribuer à alimenter le feu et attendre l’aube, oui, l’aurore aux doigts de rose, notre aube des lendemains qui chantent », défend la traductrice.

Ce projet embrasse la richesse, la variété et la complexité d’une langue millénaire. Il exprime habilement cette tension entre « la langue démotique, le grec parlé au quotidien, et la langue pure, archaïsante, dans laquelle les Grecs de plus de 45 ans ont appris à écrire ».

Parmi ces conteurs du monde grec, Titos Patrikios, recroquevillé nostalgiquement sur de vieilles photographies, tente «  d’agrandir les visages / de distinguer l’expression de chacun / volontaire, inébranlable, révoltée / couverte de sang, joyeuse » au milieu des foules uniformes des manifestants. Au détour d’un chemin, Yiorgos Skouroyiannis est surpris par la pluie  : « À sa manière maladroite et musicale à elle / elle m’a grondé / Elle a tellement rafraîchi mon cœur / que je l’ai entendue / – comment le croire ? –  / applaudir en chantant. »

Dans une prose imprégnée de mythologie, Katerina Anghelaki-Rooke retravaille un thème cher à Andréas Embirikos et Dante  : « Quelle inclination pour le paradis ! / Comme si l’arbre attendait / un homme divin tout bleu / comme quand on dessine un voyage lointain / avec le doigt sur la carte / comme un poème surgissant tout chaud / en passant à travers dieu sait / combien de larmes, s’élève irrésistible / l’exaltation de la mort. » Le style de Yannis Kondos emprunte dans sa forme lapidaire et percutante aux haïkus : « Le ver dans le silence de la nuit / crée sa musique et son labyrinthe. »

À travers plusieurs instantanés, Dinos Siotis dépeint une nation bradée et cette vie folle lors que s’ouvrent « les fenêtres et que se dispersent les cendres de la consolation dans le vent de la salle à manger ». Pour Michalis Ghanas, la nuit est un tremplin de l’âme  : « Dernière herbe / Dernier vent sur la terre / Mère obscure / Ton cœur chaud bat encore. »

Tandis que Dimitra Christodoulou regarde un mendiant désarmé « Devant le Vieux des jours Son créancier », Yorgos Markopoulos décrit l’Autre refoulé  : « L’étranger c’est le soir qu’il connaît, la cité, quand elle dort / Le matin il repart avec l’air acide / de celui qui cherchait quelque chose et ne l’a pas trouvé / Toi qui l’as ­autrefois aimé / quand tu le verras passer devant ta porte / donne-lui un peu de cette ancienne tendresse. »

Si cette anthologie est habitée par un présent fragile, « les boutons nous abandonnent / comme les illusions » (Athina Papadaki), partout le lyrisme défie l’austérité. À l’instar de Lefteris Poulios interpellant Kostis Palamas  : « Malheureux gueulard, ma prodigue / lignée. Quelle grécité prônais-tu avec feu / et vacarme, monté sur la cime de l’espoir / quand soudain la nuit a surgi comme un couteau / de sa gaine. Et tu es resté sur ton fauteuil / paralysé par la vision d’une petite aurore / qui s’embuait. »

Nicolas Dutent

Article publié le 25 février 2015 dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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