Chroniques IHH #2

Cover-Crystal-AKH2  Je suis en vie, Akhenaton, Def Jam. Le tropisme nippon n’a jamais quitté le temple d’IAM, comme en témoigne le titre du dernier album solo d’Akhenaton. Par un joli détour Je suis en vie renvoie au roman d’Eiji Yoshikawa, La Pierre et le Sabre, récit biographique d’un samouraï éminent du Japon féodal. Le guerrier intrépide, frappé par le spectacle absurde du sang et une révélation existentielle, formule un jour cette sentence en son for intérieur : « Je suis en vie ». Telle est la trame de cette livraison qui, si elle ne tutoie pas les sommets atteints par Métèque et Mat ou Sol Invictus, construit une fresque tout à fait réussie. A 46 ans, la force tranquille du rap français fait la démonstration, appuyé par le mythique label Dej Jam, que sa verve est vivante et que son flow est toujours affuté. Après un mitigé Soldats de fortune, qui brilla cependant grâce au titre fleuve La Fin de leur monde offert dans la version collector, « Chill » s’entoure de quelques acolytes pour offrir un « ballet de la vie » tranchant avec certaines représentations communes, antiennes usées et néanmoins agissantes. Consumérisme, misogynie larvée, idoles grotesques, relents xénophobes, loi abrutissante du marché… parmi ces critiques, certaines n’épargnent pas le rap français, qui compte lui aussi son lot d’aliénations, de courtisans et d’arrivistes. Pour célébrer le « deuxième sexe », il paraphrase ainsi Aragon – « comme disait le poète en somme : sois femme ma fille car la femme est l’avenir de l’homme » – clouant au pilori la vision dégradante de modèles féminins dont la présence n’est tolérée dans les clips que sous la forme de déhanchements vulgaires devant des 4X4 rutilants. Parmi les étincelles que comportent cet opus, on retiendra le sobre « Sooo Bad », rappé efficacement sur des notes de batterie, le lancinant « Je suis en vie », le propos intimiste quoique universalisable de « Souris, encore », un « deuxième chance » pénétrant, les élans graves et planants de « Oriundi », la clôture (provisoire ?) vibrante du périple verbal « Mon Texte le Savon » ou encore les pensées militantes et désolées de « Little Brother » : « Je me revois main dans la main avec ma mère dans les manifs/les piquets de grève, les camarades syndicalistes/avec les étudiants qui brodaient des peace and love sur leurs futals pour que cesse la guerre du Vietnam » scande-t-il. La distance entre rap mainstream – faut-il dire aligné ? – et rap conscient se creuse, dans cette tourmente AKH a choisi son camp, sur le fil d’une narration qui balance entre désenchantement et optimisme. Le verbe s’élève, ravivé par des productions efficaces bien qu’inégales. En forme d’apothéose, l’album ferme le bal sur « Immacolata », hommage discret au poète perse Omar Khayyam qui a façonné ses rimes, tel un spectre savant et bienveillant. KT-SquareEverybody down, Kate Tempest, Big dada. Il n’est pas vain de rappeler que Kate Tempest a été gratifiée en 2012 du prix de poésie Ted Hugues pour son recueil Brand new ancients. Avec Everybody down, l’anglaise livre un diamant brut et creuse le sillon d’une discographie dans laquelle l’instrumental s’efface devant la loi du verbe, au risque, ici et là, d’imprimer un fond sonore trop répétitif. Car ce sont les mots qui triomphent dans cet opus à la sobriété assumée, mélange de prose, d’envolées éléctro et de rythmes entêtants. Dans un des rares reportages consacré à cette rappeuse prometteuse et diserte, l’intéressée prévenait d’ailleurs : « La façon dont j’appréhende la littérature, la poésie, la musique, est toujours la même. Entre William Blake et RZA, j’ai le même ressenti. On peut apprendre tout ce qu’il y a à savoir de l’humanité en écoutant et en lisant ce qu’ils font. Je veux être la plus simple, la plus claire, la plus limpide. à l’évidence, les auteurs que je lis ont ces qualités ». Munie d’un flow monocorde et d’une plume incisive, cette digne héritière de l’« oral storystelling » dissèque son quotidien avec un spleen communicatif. Conversations, états d’âme et descriptions de la banlieue Sud de Londres s’entrecroisent, scandés dans le pur esprit du spoken word. Un vent de liberté souffle sur l’Angleterre, il a 27 ans. NehruvianDOOM, MF DOOM et Bishop Nehru, Lex Records. UnknownLa révolution repartira-t-elle de New York ? A tout juste 18 ans, Bishop Nehru est en mesure de pouvoir assurer la relève et c’est peu dire qu’il sait s’entourer et faire fructifier son talent. Autodidacte précoce bercé aux jazz et imprégné de l’imaginaire EastCoast, il a déjà reçu les faveurs de ses pairs. Le mythique Wu-Tang lui a offert d’ouvrir leur tournée anniversaire, il s’est fait remarquer sur l’antenne de Hot97 et Nas l’a signé sur le label indépendant Mass Appeal Records. “Il est encore jeune, il est intelligent et talentueux. Mais il lui reste beaucoup de choses à apprendre pour survivre. Et l’homme qui compte l’instruire, c’est Doom !” déclame une voix off aux accents publicitaires, en ouverture du titre Caskets, extrait de NehruvianDOOM, projet musical édité par Lex Records qui scelle la collaboration entre le prodige et l’inclassable MFDOOM. A travers neuf titres, les acolytes distillent un rap savoureux, tantôt sombre (Darkness, So alone, OM), tantôt énigmatique (Comming for you, Greats Things), il convainc tout autant dans ses phases enjouées (Mean the Most, Greats Things). Le duo se promène littéralement sur la mesure. Flow précis et indolent, rimes percutantes lâchées sur des orchestrations entraînantes et soignées, cet album porterait-il les germes et la fraîcheur d’un renouveau à venir ? Nicolas Dutent

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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