​​​L’invention du cinéma : ​​e​t​​ les Lumière furent !

Louis et Auguste Lumière

Louis et Auguste Lumière

À l’occasion du 120e anniversaire du Cinématographe, le Grand Palais accueille une exposition itinérante consacrée aux inventeurs et industriels Louis et Auguste Lumière. Une immersion réussie dans la fabrique de la technique et de l’esthétique du cinéma.

Des flots continus de travailleurs jaillissent d’un hangar ombrageux. Dans ce joyeux tohu-bohu filmé au cours de journées ensoleillées, on distingue, selon les mises en scène, des ouvrières en corsages blancs coiffées de larges chapeaux, la carriole des patrons tirée par des chevaux, le chien du concierge qui s’agite en tous sens et des bicyclettes conduites par des hommes arborant moustache et canotier.

Le 9 mars 1895, Louis Lumière tourne un plan fixe de 50 secondes à la sortie de l’usine familiale lyonnaise. C’est la séquence fondatrice de Sortie d’usine, rejouée à plusieurs reprises entre les mois de mai et juillet – dont une fois après la messe – qui ouvre l’exposition « Lumière ! Le cinéma inventé ». Tandis que les images de ce théâtre muet défilent en noir et blanc, le bourdonnement si caractéristique du projecteur qui emplit la pièce rappelle à nos sens combien le Cinématographe Lumière, dont nous fêtons le 120e anniversaire, a préfiguré le cinéma.

Une des vues de Sortie d'usine

Une des vues de Sortie d’usine

C’est au Grand Palais, lieu du triomphe de cette invention à l’Exposition Universelle de 1900, que les commissaires d’exposition Thierry Frémaux et Jacques Gerber nous proposent une traversée passionnante dans l’aventure Lumière. Si le « 7e art », selon l’expression du critique Riccioto Canudo, s’est imposé à notre quotidien avec la force d’une évidence, les occasions d’apprécier l’histoire concrète des hommes et des objets qui ont permis son avènement ne sont pas si nombreuses. Cette commémoration nous immerge dans les rouages complexes de cette « écriture moderne dont l’encre est la lumière » (Jean Cocteau).

Depuis la lanterne magique, ancêtre des appareils de projection, jusqu’au Kaléidoscope de l’américain Edison (visionneuse qui s’adresse à un spectateur unique) en passant par le Thaumatrope, jouet optique, et le Zootrope, littéralement « roue de la vie »… la généalogie de ces inventions fait témoigner au fil des siècles un désir convergent de raconter et de projeter des histoires. Il faut attendre l’année 1894 pour que la solution capable d’insuffler le mouvement à des images fixes voie le jour.

C’est le jeune Louis, esprit prodige, qui offre la synthèse permettant de combiner les fonctions de prise de vue et de projection en un seul appareil : « Pour imprimer des déplacements successifs réguliers, il met au point un mécanisme très similaire à celui de la machine à coudre, qui fait successivement avancer et s’immobiliser le tissu, le temps que le point soit réalisé ». Comme l’attestent de nombreuses archives, l’année suivante sera charnière. Le brevet du Cinématographe Lumière, n°245.032, est déposé le 13 février 1895. Un mois plus tard, les frères Lumière présentent leur premier film devant les membres de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale et la fin de l’année est couronnée par la projection publique payante au Salon indien du Grand Café (actuel Hôtel Scribe).

Jacques Grange a reconstitué, d’après une interprétation libre, le décor orientalisant de cette ancienne salle de billard qui accueille la soirée historique du 28 décembre 1895. Le choc produit par les dix films programmés est immédiat et les trente trois spectateurs repartent subjugués. La séance alterne entre autofictions (Le repas de bébé, Les ForgeronsLa mer) et burlesque (Le Saut à la couvertureLe jardinier l’Arroseur arrosé). Cette pièce est le cœur névralgique de l’exposition autour duquel s’organise la scénographie bien pensée de Nathalie Crinière.

La première projection publique des inventeurs du cinématographe eut lieu au Grand Café, boulevard des Capucines, le 28 décembre 1895. Un jour souvent considéré comme celui de la naissance du 7e art.

La première projection publique des inventeurs du cinématographe eut lieu au Grand Café, boulevard des Capucines, le 28 décembre 1895. Un jour souvent considéré comme celui de la naissance du 7e art.

Tout en restituant fidèlement le mouvement qui a fait de la vision d’images animées « une expérience non plus individuelle mais collective », les sections orientent notre regard vers une autre révolution : les nouveaux procédés photographiques. Outre les pellicules, instantanés réalisés au 1/250e de seconde et appareils d’époque, on est frappé par le caractère visionnaire des autochromes, diapositives composées de millions de particules, qui fixent la vie en couleur.

Cette célébration ne se borne pas au récit des prouesses techniques. Elle relate notamment la corrélation entre génie scientifique et essor industriel, et la méthode hissant une production artisanale à une production à grande échelle. La découverte de l’émulsion sèche améliorée et le succès concomitant des « étiquettes bleues », plaques photographiques instantanées au gélatino-bromure d’argent, dessinent l’avenir et la prospérité de la famille Lumière. Alors que l’usine Lyon-Montplaisir (reproduite en maquette) occupe en 1895 une surface de 6000 m2 et emploie 260 ouvriers, « en 1913, 800 employés sur 4 hectares produisent plaques de verre, papiers sensibles et produits chimiques, et l’entreprise réalise un chiffre d’affaire supérieur à 10 millions de francs ».

L’avant-gardisme des Lumière tient donc autant à leur ingéniosité qu’à une forme de prescience économique, reflétée par les stratégies commerciales. Plusieurs rangées d’écrans agrègent les récits visuels que les opérateurs, aventuriers propagandistes formés par la société, rapportent de leurs campagnes promotionnelles à travers le monde. Films et affiches publicitaires  rappellent combien le destin des Lumière est imbriqué à celui des pionniers de l’industrie cinématographique. Pathé, Gaumont et Méliès n’ont-ils pas, chacun à leur manière, donné naissance à la société du spectacle ?

La plongée à 360° dans le Photorama, l’expérimentation (sans lunettes !) du cinéma en relief et la diffusion de la totalité des 1422 « vues Lumière » sur une surface unique, sorte de vitrail animé, sont quelques arguments forts de ce parcours sensible. La réception de l’héritage Lumière par nos contemporains occupe de même une place appréciable : un documentaire captivant recueille les impressions de professionnels suite au passage de l’argentique au numérique (et l’abandon consécutif du format 33 mm) tandis que sur plusieurs murs, des artistes interrogent le statut de l’archive, de la caméra et du réel.

Au final, cette exposition inventive et pédagogique rend palpable la formule d’Henri Langlois, artisan fondateur de la Cinémathèque française, selon laquelle « il fut un temps où le cinéma sortait des arbres, jaillissait de la mer, où l’homme à la caméra magique s’arrêtait sur les places, entrait dans les cafés où tous les écrans ouvraient une fenêtre sur l’infini. Ce fut le temps de Louis Lumière ».

Nicolas Dutent

Article publié le 7 avril 2015 dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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