Le retour des absents

Photo : Lapi/Roger-Viollet Rapatriement de femmes de déportés de Ravensbruck. Paris, mai 1945.

Photo : Lapi/Roger-Viollet
Rapatriement de femmes de déportés de Ravensbruck. Paris, mai 1945.

Le 11 avril 1945, le camp de Buchenwald était libéré. Paris commémore le retour des survivants. Une exposition en plein air leur est consacrée. 

« Quel point commun y a-t-il entre une jeune déportée de dix-neuf ans, un ouvrier spécialisé requis dans les usines allemandes et de nombreux prisonniers de guerre  ? La réponse ne tient pas dans un inventaire à la Prévert. Elle fut pourtant entièrement contenue dans un seul mot : retour. Toutes ces personnes rentrent en France en 1945. Derrière les nombreuses et importantes différences de condition, de sexe, d’âge, de condition sociale, semble se dessiner le masque unificateur du rapatrié. » Dans son édifiant ouvrage les Exclus de la victoire, l’historien François Cochet est un des rares universitaires à analyser le choc du retour, fait ambivalent et complexe.

En ce matin d’avril dominé par un soleil éclatant, c’est au tour des élus de la ville de Paris et d’anciens déportés de célébrer le 70e anniversaire du « retour des absents », concomitant avec celui de la libération du camp de Buchenwald, le 11 avril 1945. Devant ce parterre regroupé au pied de la passerelle Solférino, Catherine Vieu-Charier, adjointe à la maire de Paris chargée de la mémoire, rappelle que « d’avril à juin 1945, la France et Paris retrouvent les absents qui furent enlevés à leur famille par un régime obscurantiste et collaborant, celles et ceux – résistants, soldats, prises de guerre, juifs presque tous exterminés – qui reviennent de l’enfer des camps d’extermination, de l’ignominie des camps de prisonniers, de l’humiliation du STO ou de l’intégration forcée ». « Dans les mois qui suivent la libération de Paris et la restauration de la République, poursuit l’élue communiste, le retour des absents s’organise. Il s’agit de redonner à ces femmes, à ces hommes, une place parmi les vivants. »

« Nous étions des morts revenus 
par hasard »

L’actuel musée d’Orsay, qui expose le génie impressionniste et l’art occidental, est le creuset de récits historiques. Cet édifice a abrité successivement le Conseil d’État et la Cour des comptes, avant d’être détruit en 1871, pendant les événements de la Commune de Paris. Il est connu que, depuis la reconstruction de Victor Laloux, la gare d’Orsay fit office de terminus pour la Compagnie du chemin de fer de Paris à Orléans, acheminant les visiteurs de l’Exposition universelle de 1900. On sait peut-être moins qu’avant d’abandonner sa fonction de transport, ce monument fut un lieu stratégique du retour des rescapés, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.

« Combien de femmes et d’hommes débarquèrent dans le hall de la gare ? » renchérit à la tribune Jean-Marc Todeschini, secrétaire d’État aux Anciens Combattants. « Nouvellement libres mais portant dans leur cœur le poids de tous ceux qui ne reviendraient pas et qu’ils avaient vu mourir. Car, ce qui séparait les morts des rescapés, ce n’était que quelques jours. » « Nous étions des morts revenus par hasard », écrit Violette Maurice, rescapée de Ravensbrück. Ils étaient plus de 930 000 prisonniers de guerre, 650 000 travailleurs requis, 40 000 déportés politiques et résistants et 2 500 déportés juifs.

Dans le sillage de cet hommage, est inaugurée, sur les berges de Seine, une exposition en plein air. Réalisée à partir de plusieurs fonds photographiques, elle retrace un « épisode peu connu », selon les mots de l’historien Jean-Pierre Azéma : affiches du gouvernement français provisoire de la République française et réclames du comité local de l’accueil attestent de l’ampleur de la mobilisation pour organiser ce retour. Une photographie grand format de la collection AFP montre une foule dense à l’arrivée de prisonniers de guerre à la gare d’Orsay, transformée par 500 ouvriers en « centre frontalier ». Au total, une trentaine d’images reflètent l’humeur de l’époque, plus contradictoire qu’elle ne paraît. Si la joie prédomine, cette émotion est concurrencée par le fait que « depuis leur départ, le pays a beaucoup changé. L’éloignement, la captivité, l’expérience concentrationnaire ont profondément transformé les rentrants : les familles, les proches doivent se préparer à accueillir d’autres hommes, d’autres femmes que celles et ceux qu’ils ont connus ».

L’enfer des camps s’imprime dans les corps et dans les esprits. Ici, un revenant esseulé sur le parvis de la gare de l’Est. Là, le corps décharné d’un prisonnier du camp de Vaihingen, dont le regard absent suggère une violence sourde, tétanisante. Un rescapé arbore dans Paris l’uniforme rayé des « enfants chéris », muni d’une pancarte : « Je viens d’Auschwitz, seul survivant sur 1 000. »

La gravité se mêle à l’éloge de la victoire. Entre les témoignages des retrouvailles et des prises en charge sanitaires, plusieurs panneaux relatent le goût retrouvé de la liberté. La place de l’Opéra est le théâtre de cette allégresse qui gagne le pays. Le 1er juin 1945, le « millionième rentrant », Jules Carron, y est acclamé comme un héros. Dans le même décor, une composition réunit des soldats américains posant sur leur jeep et des Parisiens reproduisant le V de la victoire lors du passage du dernier convoi des rapatriés d’Allemagne. Plus loin, deux anciens prisonniers saisis sur le vif renouent avec la quiétude à la terrasse de l’hôtel Lutetia.

On voit défiler sous nos yeux un peu de notre mémoire collective évanescente. Victor Hugo n’arguait-il pas que  «  les souvenirs sont nos forces. Ils dissipent les ténèbres. Quand la nuit essaie de revenir, il faut allumer les grandes dates comme on allume les flambeaux » ?

Nicolas Dutent

Article publié le 13 avril 2015 dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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