L’islam politique existe-t-il ?

Islam-politique

Les points de vue de Ghaleb Bencheikh, islamologue 
et docteur 
en sciences,  Michel Wieviorka, sociologue 
et directeur d’études 
à l’EHESS, François Burgat, politologue, directeur de recherche à l’Iremam à Aix-en-Provence et Alain Touraine, sociologue et directeur d’études 
à l’EHESS.

  • La conception religieuse de la politique est surannée par Ghaleb Bencheikh, islamologue 
et docteur 
en sciences

301015 Image 1Notre nation a connu une terrible épreuve en début d’année civile. Et le temps de l’analyse doit succéder à celui du panurgisme émotionnel. Plusieurs décryptages ont fait concurrence. Des lectures sociologisante, politique, géostratégique, psychologique, millénariste et théologique ont été présentées doctement. Et, tout en reconnaissant à chacune d’elles sa pertinence propre, nous affirmons qu’aucune n’est susceptible d’épuiser seule le sujet. C’est pour cela qu’il faut plus de distanciation et de hauteur pour une vision panoptique des choses. Certes, il y a des facteurs endogènes propres aux contextes islamiques et des raisons intrinsèques qui sont venues les alimenter et les aggraver. Mais le drame réside dans la politisation de la religion, et surtout dans le discours martial puisé dans la partie belligène du patrimoine religieux islamique – conforme à une conception du monde dépassée, propre à un temps éculé –, qui n’a pas été déminéralisée ni dévitalisée. Plus qu’un aggiornamento, c’est à une refondation de la pensée théologique islamique qu’il faut en appeler. En finir avec la « raison religieuse » et la « pensée magique », s’affranchir des représentations superstitieuses, se soustraire à l’argument d’autorité, déplacer les préoccupations de l’assise de la croyance vers les problématiques de l’objectivité de la connaissance relèvent d’une nécessité impérieuse et d’un besoin vital. L’on n’aura plus à infantiliser des esprits ni à culpabiliser des consciences. Les chantiers sont titanesques et il faut les entreprendre d’urgence : le pluralisme, la laïcité, la désintrication de la politique d’avec la religion, l’égalité foncière et ontologique entre les êtres par-delà le genre, la liberté d’expression et de croyance, la garantie de pouvoir changer de croyance, la désacralisation de la violence, la démocratie et l’État de droit sont des réponses essentielles et des antidotes primordiaux exigés. La relation triangulaire entre la démocratie, la religion et les droits de l’homme est centrale dans la pensée subversive qu’il faut élaborer. Elle est d’autant plus fondamentale qu’il faut savoir transgresser tous les tabous qui l’entravent et l’encombrent. Cette pensée héritière de l’Aufklärung et des secondes Lumières dans le sillage des maîtres du soupçon aura à déconstruire tout un patrimoine sclérosé. Elle saura déplacer les études du « sacré » vers d’autres horizons cognitifs et porteurs de sens. Le recours à la batterie de disciplines des sciences de l’homme et de la société ainsi que l’outillage intellectuel aiguisé pour les maîtriser constituent le mode opératoire qu’il faut adopter. Ce n’est pas une raison de s’enferrer dans le patrimoine religieux lorsqu’il s’agit de produire du droit et d’établir la norme juridique. Cette norme est une émanation rationnelle des hommes s’appliquant aux hommes. C’est tout simplement la « déjuridicisation » de la révélation. Parce que la conception religieuse de la politique est surannée, ses implications dans la vie actuelle sont révolues. Il est temps pour les musulmans de donner une assise doctrinale à l’ensemencement de la matrice laïque par l’idéal éthique de fraternité et de solidarité, tout en sortant de la prison d’un temps présent calqué sur le modèle immuable et autarcique du tout-religieux. L’aspect formel et technique de l’organisation de la Cité est une entreprise neutre exclusivement humaine. Il en résulte qu’il ne doit pas y avoir une doctrine politique qui soit, à proprement parler, purement coranique, en dépit des versets dits sentencieux, principiels, prescriptifs ou normatifs. La modernité est à ce tribut et elle ne pourra advenir que lorsque la théologie aura déblayé en amont une pensée de la liberté. Aussi le progrès sera-t-il la conséquence heureuse du passage opéré du tout-théocratique au tout-démocratique où l’impératif absolu du respect de la conscience humaine est non négociable. Il est le préalable à toute œuvre de démocratisation, à commencer par la liberté d’esprit au niveau individuel comme une révolution opérée dans les mentalités, avant de prétendre mener celle des nations entières. Le libre choix politique va de pair avec le libre examen métaphysique.

 

  • Les deux logiques de l’islamisme radical par Michel Wieviorka, sociologue 
et directeur d’études 
à l’EHESS

301015 Image 2Pour réfléchir aux événements récents qui ont marqué la France, avec notamment les tueries des 7 et 9 janvier 2015 à Paris (rédaction de Charlie Hebdo, puis supermarché casher de la porte de Vincennes), il est bon de croiser deux perspectives complémentaires. La première les inscrit dans une histoire mondiale, globale ; la deuxième envisage leurs sources sociales, politiques, culturelles, en s’interrogeant sur les conditions qui ont rendu possible le passage à l’acte, et sur les processus de dé-subjectivation et de re-subjectivation qui ont abouti à la violence. L’ère du terrorisme global a été inaugurée dans la foulée de la révolution iranienne, avec les attentats de 1982 au Liban : l’action terroriste devenait religieuse (le djihad), planétaire, sans limites. Un sommet a été donné par les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, le 9/11 dont les auteurs ne venaient d’ailleurs que du sol américain. Le terrorisme d’al-Qaida était structuré sur un mode pyramidal. Le phénomène s’est ensuite différencié selon trois lignes de pente principales. La première est passée par des attentats spectaculaires à Madrid (mars 2004), à Londres (juillet 2005), Casablanca, Bali, Istanbul, etc., qui étaient le fait de personnes vivant dans le pays concerné et qui exprimaient ainsi une haine de l’Occident et le sentiment de n’avoir aucune place dans la société. Puis sont venus ceux qui ont été qualifiés, le plus souvent de façon trop rapide, de « loups solitaires ». La violence extrême, ici, semble disjointe de toute appartenance à une organisation, elle est hyperlocalisée, en même temps que son sens l’inscrit dans des logiques planétaires. Enfin, troisième logique, on assiste à la construction de quasi-États terroristes, avec Daesh ou Boko Haram. Dans tous les cas, le terrorisme islamique est donc diversifié, et, si sa portée est planétaire, ses actions sont locales. Et il fait sens, pour beaucoup, il suscite des sympathies, même si peu nombreux sont ceux qui passent à l’acte. Au départ, ce qui caractérise ceux qui deviennent acteurs est la perte de sens. Celle-ci provient d’abord d’un échec de la société à leur offrir une place : crise économique, chômage, exclusion, difficultés des « banlieues », carences de l’éducation, déstructuration de la famille, racisme vécu et discriminations subies, etc., sont en jeu. Le terrorisme global n’est pas la folie meurtrière de quelques fous de Dieu, mais l’action devenue inhumaine de ceux qui, de par le monde, sur fond de décolonisation ratée et d’absence de perspective, incarnent l’impossibilité de construire leur existence. Mais si une trajectoire terroriste peut aussi être inaugurée à partir d’un milieu social sans problèmes – famille aimante, appartenant aux couches moyennes, pas de difficultés scolaires particulières, etc. –, si elle peut résulter d’une conversion à l’islam, c’est que la perte de sens, la dé-subjectivation peuvent aussi exprimer autre chose que la fermeture de la société : une aspiration à un absolu, le refus de vivre en consommateur passif, la soif de s’engager. La dé-subjectivation est ensuite comme renversée par le sens qu’offre l’islam radical, via Internet, certes, mais aussi du fait de rencontres concrètes dans les mosquées, en prison, lors de voyages à l’étranger. La religion n’est pas le terreau initial, mais plutôt l’aboutissement. Le terrorisme global prospérera aussi longtemps que les conditions seront réunies pour permettre la rencontre des deux logiques : d’une part, des aspirations à trouver une place dans la société, et à y donner un sens qu’aucune autre idéologie que l’islamisme ne semble capable de proposer ; et d’autre part, en des lieux spécifiques, ici et ailleurs, la capacité de personnes et de groupes de prendre en charge ces aspirations, de les organiser et de les transformer en action.

 

  • Songer à nous réformer tous au lieu de ne penser qu’à réformer l’autre par François Burgat, politologue, directeur de recherche à l’Iremam à Aix-en-Provence

Prenons le temps de noter que lorsque pour soulager nos angoisses « orientales », nous concentrons notre attention sur « l’islam politique » de l’autre, nous cherchons loin de nous l’origine de turbulences auxquelles nous sommes pourtant, à bien des égards, étroitement associés. Pour s’accorder ensuite sur l’avenir de « l’islam politique », il faut se mettre d’accord sur un certain nombre de ses prémisses. J’ai pour ma part proposé de longue date de considérer que, globalement, l’origine de l’attrait persistant pour le lexique politique « musulman » qui s’est manifesté dans le prolongement de la décolonisation était avant tout de nature identitaire. Ce « parler musulman », on l’a souvent oublié, a été brutalement périphérisé, voire « folklorisé », par l’irruption conquérante de la culture du colonisateur. Dans le sillage des indépendances, la fascination que suscite la référence islamique tient donc moins dans cette hypothèse à son caractère « sacré » que, bien plus largement, à son caractère « endogène ». De cette matrice identitaire découlent au moins trois conséquences.

– À la différence de celui du besoin de « s’opposer », le besoin de « parler musulman » n’est aucunement territorialisé socialement. Il peut donc concerner potentiellement n’importe quelle catégorie sociale. Exit, de ce fait, les causalités « pathologisantes » de nature seulement économique (« ils sont islamistes parce qu’ils ont la jambe économique cassée »).

– L’usage du lexique islamique détermine les frontières d’un « parler musulman », mais aucunement celles d’un identique « agir » musulman. On sait la capacité de la référence religieuse à légitimer des postures aussi diversifiées que – s’agissant de la chrétienté – les tribunaux de l’Inquisition et le « soufisme » contemplatif de saint François d’Assise. Le lexique musulman peut lui aussi légitimer – comme le démontre la diversité des styles de deux « islamistes » tels que Ghannouchi et Baghdadi – un très vaste spectre de modes d’action. L’origine des trajectoires de radicalisation ne saurait donc être recherchée dans le dogme (ou le rapport au dogme) des acteurs mais plus prosaïquement dans les très banales variables politiques, locales, régionales ou mondiales, de l’environnement où ils évoluent. Elles sont très généralement liées à de profonds dysfonctionnements des mécanismes de représentation politique et de distribution des ressources, matérielles mais également symboliques.

– L’islamologie normative (la discipline de ceux qui croient pouvoir dire « le vrai islam ») apporte très peu à la compréhension et moins encore au traitement des crispations radicales qui préoccupent acteurs et interlocuteurs du monde musulman. L’énoncé d’une norme islamique et la désignation de ses contrevenants ont certes, raison pour laquelle nous en sommes si friands, le délicieux avantage de limiter l’attribution des responsabilités aux seuls adeptes de cette religion. Cette « illusion éducative » nous porte à désigner les victimes de l’illusoire « maladie de l’islam » comme souffrant d’un simple déficit de connaissance : les djihadistes n’auraient pas lu « la bonne sourate », ou « pas jusqu’au bout ». Ou bien, les pauvres, ils n’y « comprendraient rien ». Il suffirait ainsi de parfaire l’éducation religieuse de quelques millions de musulmans pour en finir avec les radicalismes qui déchirent les scènes musulmane ou mondiale. Le traitement de ces conduites « musulmanes » de rupture et de violence pourrait donc se passer de la prise en compte de leur matrice politique (bi ou multilatérale). Et l’on pourrait oublier ce qui pourtant devrait être une incontournable évidence : pour résorber ces très profonds malentendus, il faut aujourd’hui songer impérativement à « nous » réformer (tous) au lieu, encore et encore, de ne penser qu’à réformer l’autre.

 

Djihadistes et musulmans en France par Alain Touraine, sociologue 
et directeur d’études 
à l’EHESS

301015 Image 0Ne mélangeons pas deux problèmes, complémentaires mais différents : le premier, le plus important, est celui du djihadisme. Il faut trouver ses causes et son sens dans le monde islamique lui-même. Le second est celui de la participation de jeunes Français, nés musulmans ou convertis, à des actions commandées par des groupes djihadistes et qui peuvent se dérouler en France, ou au contraire par un départ vers des zones de formation et d’entraînement à des actions djihadistes. Je ne crois pas qu’on puisse expliquer le départ d’un millier de jeunes de France vers le djihad par les mauvaises conditions de vie et surtout de traitement dont les musulmans seraient victimes, conduites de rejet ou d’exclusion dont les causes profondes se trouveraient dans l’héritage colonial. Je comprends qu’un public français attache plus d’importance à ce qu’il voit directement, mais dans un livre très récent Nilüfer Göle vient de rappeler que les « musulmans ordinaires » sont des millions et que rien ne permet d’affirmer que les djihadistes sont seulement la pointe la plus radicale ou extrême de l’ensemble de la population musulmane en France. Ce qui renforce encore la séparation de ces deux problèmes est que les musulmans en France sont avant tout l’objet d’une arabophobie dont on peut penser qu’elle a des origines coloniales, et surtout dont le Front national a été depuis longtemps l’expression principale, tandis que l’action des djihadistes provoque des réactions, le plus souvent hostiles mais qu’il faut nommer islamophobes et non arabophobes. Bien que beaucoup de témoins insistent sur la faible formation religieuse de djihadistes, il est clair qu’ils se mobilisent contre un ennemi défini comme impie, donc en termes religieux. Je défends l’idée que les mouvements djihadistes actuels, surtout depuis al-Qaida et dans le cas de l’« État islamique », sont des réactions à l’échec de tentative de modernisation économique et politique, alors que bien des tentatives, pendant une période antérieure, celle de Bandung et de Nasser autant que celle de Soekarno, de Zhou Enlai et de Nehru, intervenants très écoutés du rassemblement des non-alignés à Bandung, avaient réussi à construire et à moderniser des États nationaux. Après la disparition de l’Union soviétique, ces mouvements qui reposaient sur l’alliance du tiers-monde avec le monde communiste contre le premier monde, européen et nord-américain, tendent à disparaître. C’est aussi le moment où la position dominante de la Grande-Bretagne au Moyen-Orient est remplacée par celle des États-Unis. On assiste dans cette période récente à de grands échecs des mouvements nationalistes, en particulier en Irak, en Syrie, au Yémen et aussi en Libye, en Somalie, en Algérie, dès les années 1990, et au Mali. L’échec de ces nationalismes, extrême dans le cas de l’Irak, a provoqué le remplacement d’un projet économique et social national par le rejet de sa propre société jugée responsable des échecs de la nation et du peuple dominé. L’historien Luizard a même défini l’« État islamique » comme un piège, c’est-à-dire comme un ensemble d’actions destinées à provoquer la haine, le scandale et la volonté de vengeance chez les Occidentaux, qui seraient amenés ainsi à s’engager dans des conditions qui les conduiraient à une défaite catastrophique. Les djihadistes occidentaux sont mus par leur identification avec ceux qui pensent avoir été jetés dans l’échec et devoir se venger. Au contraire, dans l’ensemble de la population musulmane dans les pays européens, le facteur le plus important est la conscience de l’isolement et du rejet dont sont victimes les musulmans, surtout de la part des autorités car les modes d’intervention de l’État créent en France, plus que dans d’autres pays, des barrières qui aggravent les conflits. Il faut donc chercher dans le monde arabe la cause des mouvements djihadistes et en France les causes du rejet dont une majorité de la population musulmane se sent victime.

Double page débats et controverses organisée par Nicolas Dutent, publiée le mercredi 25 avril 2015 dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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