Jean-Paul Sartre nous permet-il de penser les mouvements sociaux aujourd’hui ?

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Jean-Paul Sartre, lors d’une conférence pour la paix au Vietnam. PARIS-JOUR/SIPA

Par Fabrice Flipo, philosophe, auteur 
de « Nature 
et politique » 
(Éd. Amsterdam), Hervé Oulc’hen, philosophe, université de Liège, 
BeIPD-Cofund et Alexandre Féron, doctorant 
en philosophie 
à l’université Paris Panthéon Sorbonne.

  • Une analyse sociale par Fabrice Flipo, philosophe, auteur 
de Nature 
et politique 
(Éd. Amsterdam)

Sartre n’a rien écrit sur l’écologie politique, ni sur les questions écologiques, à part quelques passages relatifs aux « contre-finalités » dans l’usage de la nature qui peuvent être diversement interprétés. Mais André Gorz, un auteur qui est aujourd’hui l’un des seuls à être reconnus en philosophie politique comme penseur de l’écologie politique, admettait tout devoir à Sartre. En effet, cet auteur propose une lecture des mouvements sociaux en termes de séries et de groupes qui s’avère fort utile. Ce sont deux régimes de l’action. Les « séries » ou « collectifs » désignent les situations qui se répètent, avec les mêmes gestes, les mêmes problématiques : l’ouvrier devant sa machine, face au patron ; le colonisé face au colon ; le Palestinien face aux autorités israéliennes ; l’écologiste face à l’expansion industrielle, etc. Les règles sont stabilisées, et l’individu doit composer avec, sans réellement pouvoir les changer. Le monde semble ossifié, tout est lesté d’inertie. Pour le meilleur et pour le pire, puisque cela concerne aussi bien une situation mafieuse qu’une société autogérée, qui reproduirait chaque jour des réunions. L’inertie vient de la division du travail, dont les effets sont collectifs. Elle vient aussi du fait que personne ne sait vraiment à quoi tiennent les autres, et s’ils sont prêts à changer.

Cette situation n’est pas fatale, quand l’ordre établi génère trop de contre-effets, alors les collectifs peuvent « fondre » en groupes. Dans le groupe, les individus sont constamment en médiation les uns par les autres, avec une évolution constante des règles et des fonctions, matérielles et symboliques. Le groupe provoque nécessairement un certain désordre, il doit être opportuniste, comme pendant les révolutions ou la guerre d’Espagne, ce qui ouvre à la nouveauté mais interdit toute régularité et prévision. L’individu transforme activement le système de règles dans lequel il vit, doit sans cesse réinterpréter son positionnement en fonction des effets des autres, et réciproquement. Une telle situation ne dure jamais très longtemps, la fusion débouche sur de nouvelles règles et de nouvelles séries, passant d’abord par l’organisation et la spécialisation fonctionnelle au sein des groupes, puis l’institu-
tionnalisation.

Groupes et séries sont naturellement deux extrêmes, la plupart des situations réelles se situent entre les deux. Une réunion est une fusion partielle, ainsi qu’une assemblée générale. Le capitalisme fond sans cesse, il se recompose, réécrit les règles, mais conserve un certain nombre d’objectifs qui permettent de dire qu’on a toujours affaire à la même chose : rendements et exploitation, comme Marx l’a bien décrit. Dans ce contexte syndicalisme et mouvements écologistes agissent à deux endroits différents. Les premiers engagent la « lutte des classes » autour de la défense du travail, contre les assauts du capital. Le travailleur à temps partiel ou l’autoentrepreneur qui gagne 800 euros par mois d’un côté, M. Gattaz, ses 400 000 euros par mois et ses bénéfices délocalisés de l’autre. Les seconds agissent dans l’ordre de la consommation : les vélos, les paysans bio et les maisons en paille d’un côté, le lobby automobile, routier, agricole et bétonneur de l’autre.

L’analyse sartrienne est limpide et rend les choses intelligibles, y compris dans les désaccords récurrents entre les deux mouvements. Sartre a bel et bien réussi dans son entreprise : fonder une intelligibilité du social qui ne soit plus la lutte des classes, mais qui ne l’oublie pas non plus.

 

  • Faire usage du commun par Hervé Oulc’hen, philosophe, université de Liège, 
BeIPD-Cofund

La notion de « commun » s’est imposée aujourd’hui comme un principe politique fondamental des mouvements sociaux, renvoyant surtout à des pratiques revendicatrices et instituantes (1). Sur cette question, l’apport de Sartre est loin d’être négligeable. En effet, c’est l’un des enjeux majeurs de Critique de la raison dialectique que de montrer comment l’action commune produit des formes de subjectivité et des objectifs communs qui ne lui préexistent pas. Opérant des va-et-vient perpétuels entre l’élaboration d’une grammaire abstraite de l’action collective et le concret de situations historiques dûment choisies (la Révolution française, le mouvement ouvrier français, la formation du système soviétique), Sartre distingue plusieurs manières d’être sujet au sein d’un rassemblement.

Le commun n’aura pas le même sens selon le type de rassemblement humain auquel on a affaire. Dans les collectifs que Sartre qualifie de « sériels », le commun ne se trouve que du côté de l’objet, unité fuyante et subie d’une multiplicité de conduites interchangeables : l’objet commun (comme le bus qu’il faut prendre à telle heure) rassemble les individus en les massifiant, en les renvoyant à leurs solitudes d’usagers. Or dans tout collectif d’usagers, comme dans toute praxis individuelle la plus élémentaire, il y a déjà l’ébauche d’une attitude de refus. Soit l’exemple de Sartre : des personnes font la queue devant un boulanger en période de disette, unies et massifiées par un objet censément commun (le pain), et désignée chacune comme excédentaire par l’état de rareté historiquement produit (en l’occurrence, le fait brut qu’il n’y a pas assez de pain pour tout le monde). À l’inverse des rassemblements indirects qu’induit notamment l’usage des mass media, on a affaire à un « rassemblement direct », où « la possibilité d’une brusque praxis unitaire (l’émeute) est immédiatement donnée » (2). Cette possibilité peut demeurer non verbale, elle n’en est pas moins réelle, dans la mesure où elle saisit les contradictions objectives de la situation.

Une telle attitude de refus ne se ramène pas au format d’une pratique éclairée par une axiologie du « bien commun », ni à la figure idéalisée d’un citoyen ou d’un sujet de droit support de cette pratique. Il y a une profonde ambivalence de la figure de l’usager qui tient à sa structure dialectique : d’usagers d’un objet commun qu’ils subissent dans des circonstances historiques données, les sujets d’un rassemblement direct se retrouvent être les usagers d’un commun qu’ils inventent et définissent par leurs pratiques. Ainsi, le groupe en fusion (premier moment logique du groupe qu’examine Sartre) produit tour à tour chaque sujet de l’action en cours comme un « tiers régulateur », sommé ici et maintenant d’inventer le moyen d’incarner l’unité vivante du commun avec tout l’excès de sens pratique qui s’y dépose. Le « commun » du groupe est cependant exposé à un devenir contradictoire, qui le fait retomber dans l’inertie avec le serment, l’institution et la bureaucratie, dont pâtissent les « individus communs » produits par l’action en cours.

Les groupes sont logiquement et historiquement traversés par une hétérogénéité d’usages du commun dont ils n’ont de cesse de redéfinir les modalités pratiques. C’est toute la force des analyses de Sartre que d’avoir su rendre compte de la diversité de ces usages et des formes de subjectivité qui s’y nouent, en montrant leur potentiel critique de négation de l’état de chose existant, sans pour autant jamais chercher à les idéaliser, ni du côté de l’institution et du citoyen, ni du côté du serment et du sacré, ni, enfin, du côté du pur spontanéisme.

(1) Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, 
de Pierre Dardot et Christian Laval. La Découverte, 2014.
(2) Critique de la raison dialectique, tome I, 
de Jean-Paul Sartre. Gallimard, 1985.

 

  • Théorie des classes sociales par Alexandre Féron, doctorant 
en philosophie 
à l’université Paris Panthéon Sorbonne

Jean-Toussaint Desanti disait que Critique de la raison dialectique était l’un des plus grands livres de philosophie du XXe siècle. Pourtant, plus de cinquante ans après sa première publication (1960), cette œuvre reste très largement inconnue. Nous voudrions ici donner quelques indications sur la théorie des classes sociales qu’il propose.

Pour Sartre, tout phénomène social se définit par la manière dont il organise les rapports entre les individus. Une classe sociale est une articulation complexe entre trois modes de structuration : la « sérialité », « l’institution » et le « groupe ». Les individus se structurent d’abord selon ce que Sartre appelle la « sérialité », laquelle détermine leur « être-de-classe » (proche de la classe « en-soi » de Marx). Il s’agit des caractéristiques, habitudes ou pensées communes qu’ils acquièrent du fait qu’ils vivent dans les mêmes conditions matérielles et ont le même type d’activité. Mais cette « identité » commune ne produit pas pour autant une solidarité : les individus sérialisés sont isolés les uns des autres et dans un état d’impuissance.

Sur le fondement de cette sérialité s’érigent deux autres structures. Les « institutions » d’une classe (syndicats, associations, partis, mais aussi l’État, dans le cas de la classe dominante) prétendent la représenter, c’est-à-dire parler au nom de ces individus isolés. Les institutions, qui se caractérisent par des règles de fonctionnement déterminées et une division du travail, permettent à la classe d’agir, de formuler des pensées communes, et de développer un sentiment d’appartenance de classe (la constitution de la classe « pour-soi » de Marx). Enfin, nous trouvons des « groupes » qui prétendent également agir au nom de la classe. Ces individus qui sont organisés en vue d’une action commune portent le sentiment d’appartenance au degré maximal : l’autre y est alors perçu comme un frère de lutte. On trouve cette fusion et fraternité aussi bien dans les grands mouvements de révolte (manifestations, occupations, combats) que dans de petits groupes fortement intégrés.

La forme concrète que prendra une classe sociale à un moment de l’histoire sera déterminée par la manière dont seront articulées ces trois composantes – articulation qui est le produit de leur interaction, mais aussi de la lutte des classes. Car dans la lutte des classes, l’objectif n’est pas tant d’exterminer l’autre classe que de la rendre incapable d’agir en tant que classe. Or, pour y parvenir, il faut briser le lien entre les individus sérialisés et les institutions et groupes. Soit en agissant sur les institutions et groupes de la classe adverse : en les transformant en structures qui servent sa propre classe, en les détruisant (légalement ou physiquement), ou en déployant une propagande de manière à les faire apparaître comme n’étant pas représentatifs de leur classe. Soit en prenant pour cible les individus sérialisés de la classe adverse : en transformant leurs conditions d’existence, on change leurs besoins, leurs pensées, leurs exigences, c’est-à-dire leur être-de-classe, de telle sorte qu’ils cessent de se sentir représentés par les anciens groupes et institutions. Pour Sartre, des phénomènes aussi divers que le taylorisme, le crédit à la consommation ou les mass media (radio, télévision) doivent ainsi être compris comme des manières pour la classe bourgeoise de changer l’être-de-classe du prolétariat et de neutraliser ses possibilités d’action dans la lutte des classes.

Alors que le capitalisme contemporain est parvenu à discréditer non seulement l’idée de lutte des classes mais même celle de l’existence de classes sociales, les analyses de Sartre nous fournissent des outils conceptuels pour repenser ces notions et nous aider à comprendre notre situation présente.

Double page débats et controverses organisée par Nicolas Dutent, publiée le 6 mai 2015 dans L’Humanité.

Une journée d’étude. Le 11 mai 2015 se tiendra à l’université Paris Diderot un colloque qui mettra 
en lumière la pensée de Sartre 
sur les mouvements sociaux. 
Classes sociales, écologisme 
et mouvement ouvrier, concept de commun, sérialité et libération, Althusser vivant et bilan du gauchisme seront les thèmes forts de cette journée d’étude.

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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