Didier Eribon : « Les grands écrivains sont souvent de grands théoriciens »

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Photo : Francine Bajande

Dans son dernier essai, « Théories de la littérature, Système du genre 
et verdicts sexuels » (PUF, 112 pages, 12 euros), le philosophe Didier Eribon  revisite la théorie de la sexualité en s’appuyant les aperçus existentiels, politiques et théoriques qui prolifèrent dans certaines œuvres littéraires (Proust, Gide, Genet). En pointant les « discours concurrents qui font vaciller sa prétention au monopole interprétatif », l’essayiste démontre qu’elle est le terrain d’une bataille permanente.

« Les grands écrivains sont souvent de grands théoriciens », écrivez-vous. Insister sur la puissance analytique de la littérature, est-ce une manière d’affirmer qu’elle offre un matériau précieux pour atteindre la complexité du monde social ?

Didier Eribon : La littérature offre un matériau très riche puisqu’elle peut explorer des phénomènes en allant jusqu’aux détails les plus ténus, jusqu’aux complexités les plus enfouies dans les relations sociales, jusqu’au plus profond des psychismes individuels, des histoires collectives… Mais en parlant de « théories de la littérature », j’ai aussi voulu insister sur le fait que les textes littéraires proposent leurs propres théorisations, et ces théorisations sont souvent très puissantes. Et c’est évidemment  le cas chez Proust, chez Gide, chez Genet, comme chez tant d’autres auteurs d’hier et d’aujourd’hui (qu’on pense à James Baldwin ou Toni Morrison, par exemple).

Si Gide semble défendre un point de vue assez défini de la théorie sexuelle, plusieurs théories cohabitent dans un même texte proustien. Faut-il, dans un cas comme dans l’autre, y déceler une stratégie littéraire ?

Didier Eribon : En réalité, Gide défend un point de vue bien défini dans Corydon, mais ce n’est pas le même que celui qu’il développait auparavant dans les Nourritures terrestres ou dans l’Immoraliste, ni le même que celui qu’il développera peu après dans les Faux-Monnayeurs (et l’on a sans doute tort d’oublier l’importance capitale de ce roman de 1925 non seulement dans l’histoire de la littérature mais aussi dans l’histoire de la sexualité et de l’homosexualité). Mais chez Proust, en effet, on trouve des points de vue qui s’affrontent à l’intérieur d’un même cycle romanesque : le narrateur installe un regard théorique qui, selon lui, donne la clé pour comprendre le baron de Charlus et, avec lui, tous ceux qui sont comme lui. Mais le baron en déploie un autre qui est tout à fait différent. La manière dont le narrateur le pense, et qui s’inspire de la psychiatrie de son temps (l’homosexuel masculin est un « inverti », c’est-à-dire qu’il a une âme de femme dans un corps d’homme) est contredite par la manière dont Charlus se pense lui-même, lui qui est « si épris de virilité » et qui ne déteste rien tant que l’ « efféminement ».

Dans la mesure où une théorie du narrateur peut être contredite par les protagonistes de ses romans, les intentions réelles de l’auteur sont-elles condamnées à demeurer secrètes ?

Didier Eribon : L’intention de l’auteur était peut-être de mettre en scène cette diversité des approches, la manière dont elles s’opposent en de multiples occasions. Cependant, même s’il tenait effectivement à affirmer qu’il y a une vérité de l’homosexualité, et qu’il se donnait pour tâche de nous la dévoiler, cette vérité est déconstruite au fur et à mesure qu’elle est construite, ne serait-ce que parce que certains des personnages les plus importants, dont on apprend au fil des pages qu’ils sont ou qu’ils deviennent « homosexuels », ne correspondent en rien à la définition qui a été posée comme un diagnostic et comme un principe général d’explication psycho-physiologique. Et surtout, on voit que le discours dominant est contredit et défié par d’autres discours, et sa légitimité, son autorité sociale ou scientifique sont sans cesse contestées. En d’autres termes, pour moi, un roman peut être lu comme un champ de bataille entre des points de vue. La critique littéraire qui se concentre sur le point de vue du narrateur invisibilise les points de vue dominés qui s’expriment dans le roman et que l’auteur met aussi en scène.

Théories de la littérature peut se lire comme une réflexion oblique sur l’identité, notamment sexuelle. En pointant le fait que la sexualité est sans cesse soumise à la variation, qu’elle accepte des pratiques multiples et changeantes, vous érigez-vous contre l’idéologie réactionnaire qui assigne les individus à une essence et des normes fixes ?

Didier Eribon : Chaque ligne que j’écris veut combattre les idéologies réactionnaires, c’est certain. Et j’essaie de montrer tout ce que ces idéologies contiennent de violence sociale, politique, culturelle, juridique, existentielle, que ce soit une violence directe, explicite, ou indirecte, implicite. Et ce, notamment dans les prescriptions essentialistes qu’elles véhiculent et qu’elles tentent toujours de faire prévaloir. La variabilité des identités et des pratiques se heurte inévitablement à la réduction essentialiste qui s’acharne à la contenir. Mais cette réduction essentialiste a des effets profonds : par le moyen de l’injure, de la stigmatisation, de l’infériorisation, du rappel à l’ordre, elle forme aussi ce que nous sommes dans nos vies quotidiennes, ce avec quoi nous devons nous débrouiller comme nous pouvons..

C’est pourquoi j’essaie aussi de comprendre comment ces idéologies réactionnaires, comment le conservatisme social sont difficiles à éliminer dans la mesure où cela correspond à un état de l’ordre social, ancien et présent, et que les forces qui travaillent à préserver cet ordre peuvent s’appuyer sur ce qui apparaît comme la « réalité » évidente, le « réel » indépassable, pour empêcher que cette réalité puisse être changée.

lf126A la manière de Simone de Beauvoir, qui dans le Deuxième Sexe, affirme qu’il n’y a pas de « modèle déposé » de la féminité, déconstruisez-vous l’idée d’un « modèle déposé » de l’homosexualité, masculine comme féminine ?

Didier Eribon : En fait, Beauvoir s’interroge sur ce paradoxe : il n’y a pas de définition « naturelle » de ce qu’est ou devrait être une « femme ». Pas de « modèle déposé », dit-elle. La formule est célèbre : « On ne naît pas femme… ». Mais elle constate qu’il y a des femmes qui correspondent ou s’efforcent de correspondre à ce « modèle » qui n’existe pas. Il suffit de regarder autour de soi. Et tout son livre de 1949, Le Deuxième sexe, qui a été si influent et qui le reste d’ailleurs aujourd’hui, s’attache à examiner comment l’histoire, mais aussi les disciplines pseudo-scientifiques comme la psychiatrie ou la psychanalyse, ou la littérature, la politique etc… ont contribué à construire le cadre social et la « différence des sexes », avec la différence des conditions d’existence qui en découle, et à présenter ce cadre comme naturel. Elle s’interroge dans l’introduction : pour bâtir un mouvement des femmes, il faut d’abord se déprendre de cette naturalisation, qui commande la soumission (à l’ordre masculin) ; comment y parvenir ?

On peut dire la même chose de toutes les catégories et catégorisations sociales, sexuelles, etc. : elles ne sont pas naturelles mais sont des produits naturalisés de l’histoire. Le travail critique doit alors se demander comment opèrent ces processus de naturalisation, c’est-à-dire de déshistoricisation, et comment ils se reproduisent, se perpétuent. Les catégories ne sont pas seulement des mots : ce sont des places assignées dans un système où chacune est défini relationnellement et différentiellement. Avec sa philosophie de la conscience et sa théorie de la liberté, Beauvoir semble penser qu’il suffit de prendre conscience de l’oppression, et de l’éliminer en soi pour s’en débarrasser. Je crois à l’inverse que le monde autour de nous est aussi le monde en nous (gravé en nous, dans notre cerveau, dans notre corps), et que la prise de conscience n’affecte que très partiellement la permanence et la persistance autour de nous et en nous des structures et de la répartition inégalitaire des places que ces structures organisent… Les analyses de Bourdieu dans son Esquisse pour une théorie de la pratique en 1972 et dans La domination masculineen 1998 offrent à mes yeux les instruments de pensée les plus pertinents et les plus opératoires pour affronter toutes ces questions.

Votre essai semble aussi dénoncer une forme de confiscation, par certains courants psychanalytiques, du discours sur la sexualité.

Didier Eribon : Il est vrai que la psychanalyse a construit une approche des réalités sexuelles et affectives qui s’est imposée à tout le champ culturel et discursif. C’est une doxa largement partagée et il est nécessaire d’en récuser l’évidence, d’en abolir la grille conceptuelle qui est toujours prescriptive, et qui s’adosse à un ordre préexistant qu’on ne saurait transformer puisqu’il est censé précéder la culture humaine et même être la condition de celle-ci. On l’a bien vu au moment des débats sur le pacs, le mariage homosexuel, l’homoparenté… L’institution psychanalytique a collectivement fonctionné comme une instance foncièrement conservatrice, hostile à la transformation sociale et culturelle. Mais surtout la psychanalyse propose une théorie individualisante et a-historique du sujet (avec les notions qui s’avancent toujours avec des majuscules pour imposer leur caractère indiscutable, telles que celles d’Œdipe, de Castration, de Loi du père, de Différence des sexes et donc d’Ordre symbolique qui fonde la Culture et la Société).

À l’inverse, depuis Une morale du minoritaire puis Retour à Reims, j’essaie de construire une théorie sociale de la subjectivité, des appartenances collectives, des modes de domination, qui renvoi à une théorie de l’inconscient comme emboitement de structures historiques, en insistant sur les hiérarchies, les classes, le genre, la race, la honte, la politique comme constitutives des déterminations, ou, pour employer le mot qui convient, des déterminismes qui exercent une force coercitive sur chacun de nous..

Vous redéployez ici la thèse des verdicts sociaux. De quelle manière ce concept, que vous substituez parfois à celui de norme, vous semble-t-il opérant dans les œuvres de Proust et Genet ?

Didier Eribon : La notion de « verdict » me permet précisément d’insister sur l’idée de déterminisme. Un large courant de la pensée critique, depuis Foucault, a tendance à aborder la question du pouvoir en termes de normes : on insiste sur les processus de normalisation pour comprendre les effets de la norme sur les psychismes et les vies. C’est évidemment très important. Mais je constate aussi que cette perception conduit souvent à présenter comme « subversif » et « défaisant l’ordre » ce qui échappe à la norme et les écarts par rapport à ce qui est défini comme normal. Au contraire, je pense que le système du pouvoir, ou si vous préférez la structure de la domination, c’est l’ensemble des positions et des différences, c’est à la fois la norme et ce qui y contrevient. C‘est pourquoi la notion de verdict me semble plus large et plus opératoire : le verdict, c’est ce qui vous assigne une place dans un système, même si c’est une place que vous en venez à revendiquer (dans le Saint Genet de Sartre : « Tu es un voleur » ; « Je serai ce voleur »). On le voit bien chez Proust, chez Genet, où ce qui déjoue la norme la ratifie en même temps, et contribue à sa reproduction (par exemple la suprématie obsessionnellement réaffirmée du masculin et du principe masculin). Il est frappant de découvrir dans leurs romans à quel point les pratiques « minoritaires » sont codifiées, enveloppées dans une histoire – avec des lieux, des gestes, un langage quasi institutionnalisés – c’est-à-dire qu’elles aussi sont normées, répondent à des contraintes. Je n’entends pas minimiser ce qu’apportent les « contre-conduites » qui permettent de fuir, les « espaces autres » qui permettent de s’aménager des vies vivables, les dissidences de toutes sortes qui permettent de résister, fût-ce partiellement, aux injonctions et aux contrôles généralisés. Mais penser en termes de verdict permet de prendre une vue plus large. Et cela emporte des conséquences politiques. Il ne s’agit plus seulement de défier la norme, ce qui est certes très important mais laisse le système intact : il s’agit de changer le système. Et ici les transformations juridiques et politiques jouent un rôle crucial, et je crois plus décisif que les gestes transgressifs, si nécessaires qu’ils puissent être.

Entretien réalisé par Nicolas Dutent, publié dans le numéro de mai 2015 des Lettres françaises téléchargables ici : http://www.humanite.fr/sites/default/files/medias/2015/05/lf126_web.pdf

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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