Voyage d’Homère et Shakespeare au bout de la banlieue

Photo : Francine Bajande

Photo : Francine Bajande

À rebours du discours officiel qui offre des langues anciennes une image élitiste et figée, Augustin d’Humières, professeur de lettres classiques en Seine-et-Marne, fait la démonstration de l’utilité et de la vivacité de ces matières, instruments d’égalité et de réussite scolaire. 

«  En somme, vous êtes le Robin des bois du grec  !  »

La raillerie anonyme d’un élève, lancée au détour d’une récitation de la « Prosopopée des lois », peut paraître anecdotique. Le trait d’humour traduit pourtant la permanence et la transparence d’un combat. Celui d’Augustin d’Humières, professeur de lettres classiques, en faveur du « grec et du latin pour tous ». Si les langues anciennes traînent la réputation de langues mortes, ce quarantenaire bouillonnant ne manque pas d’arguments, ni d’imagination, pour leur assurer des locuteurs sérieux et inattendus. Avec un optimisme qui frise l’enjouement.

Après s’être opposé à la réforme du Capes de lettres classiques de 2010, démission du jury à la clé, le voilà parti en croisade contre « la réforme du collège qui supprime l’autonomie et la spécificité des langues anciennes ». La discorde porte cette fois sur la réorganisation ministérielle de ces disciplines. Le latin et le grec, réduits à une option mais figurant clairement dans les grilles horaires actuelles, sont censés se fondre dans les enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI). Ce dispositif, outre une application aléatoire et un financement incertain, menace leur intégrité. Une mesure inique pour celui qui constate quotidiennement les vertus de langue d’Homère : « Le grec et le latin sont des instruments de l’égalité des chances et des vecteurs de réussite scolaire pour les plus démunis. Les lacunes s’aggravent souvent chez les élèves les moins privilégiés socialement. L’école qui se construit sur le rejet des Humanités est donc plus inégalitaire que jamais. »

Le propos ne passe inaperçu dans la bouche de cet ancien d’Henri-IV, agrégé de lettres classiques qui a fait du parachutage d’Homère et Shakespeare en banlieue (Grasset) la raison d’un livre (coécrit avec la journaliste Marion Van Renterghem) et l’horizon de son enseignement. C’est au lycée Jean-Vilar de Meaux, cerné par les tours et les champs, que son affectation lui commande de poser ses valises. Un brassage singulier entre enfants issus des zones rurales périurbaines et ceux, majoritaires, des cités voisines. « La diversité des élèves que j’ai sous les yeux est valorisante et intéressante. Il a fallu du temps pour trouver ma place, l’éducation nationale fonctionnant parfois comme une machine aveugle, mais j’ai la chance de travailler avec des élèves et des familles qui sont des relais extraordinaires. »

Le chemin qui conduit Augustin à la salle de classe est pourtant sinueux. Après un parcours post-bac chaotique, partagé entre les « années de potache hypokhâgneuse » et la chasse plus ou moins fructueuse aux concours, sa première année de professeur stagiaire relève de l’équilibrisme. Il jongle entre les conférences à Sciences-Po, l’École supérieure d’art dramatique et ses propres cours. À l’issue de cette période de flottement, « l’importance d’un rôle à jouer devant les élèves » prend le dessus.

D’Achille, héros fameux de la guerre de Troie, il partage la pugnacité. À ceux qui contestent l’utilité des langues anciennes, il répond, flegmatique, que ces matières « sont des atouts dans des domaines extrêmement variés. Elles apportent une aide considérable et précieuse dans la maîtrise du français et encouragent une gymnastique intellectuelle régulière. C’est aussi le lieu des grands commencements : la naissance de la philosophie et de la tragédie ». Les textes de l’Antiquité n’engagent-ils pas en effet une réflexion salutaire sur la vie, la mort, le bonheur, le temps, le pouvoir, la démocratie, la République, les religions ?

« Comment peut-on penser sans maîtriser d’abord sa propre langue ? » interroge Jacqueline de Romilly, helléniste et philologue émérite, dans le journal de bord percutant de son collègue. « L’apprentissage du latin et grec, défend-elle, c’est d’abord une attention aux mots, aux formes, aux étymologies, aux structures : un joli jeu où les mots ne sont pas placés dans le même ordre et dont l’étude forme la maîtrise du raisonnement, de l’argumentation logique, l’organisation du discours et de la pensée. Ce sont des textes vivants, faits de figures vivantes, de personnages, de légendes, d’idées. » « Dans une époque où les élèves sont saturés de choses à courte vue, ces savoirs représentent un réel dépaysement », corrobore l’enseignant. Le procès en élitisme, dont la variante est l’accusation d’immobilisme, est de même congédié : « Tout le monde démarre le grec sur un pied d’égalité. Quant à l’interdisciplinarité, que faisons-nous d’autre chaque jour que de décloisonner nos disciplines, de les relier aux autres et à l’actualité ? Le ministère raisonne avec une image d’Épinal des années 1970, celle du tango de Jacques Brel (Rosa Rosa Rosam). C’est ignorer et mépriser tout le travail qui est fait. »

L’engagement d’Augustin d’Humières déborde les frontières du lycée. Avec l’appui d’anciens élèves et de professeurs retraités, il fonde en 2003 l’association Mêtis. Accompagnement à la scolarité, campagnes de recrutement dans les collèges du département, visites culturelles et montages intensifs de pièces classiques rythment l’activité de la structure. Il ressort de ces périples de nets progrès chez les élèves. Ce dont attestent aussi bien les bulletins scolaires que le rapport bouleversé à la lecture. La scène du théâtre a, elle, délié les corps et la langue : « La joie d’exister dans la peau d’un autre personnage, la possibilité de travailler la diction, de répéter longuement un texte et de le présenter devant un public, c’est une libération pour les élèves, quelque chose qui a à voir avec l’ivresse de la liberté. » Métis, déesse de la ruse, n’était-elle pas aussi douée du don de métamorphose  ?

Nicolas Dutent

Article publié le 20 mai dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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