Roland Barthes, hédoniste à fleur de mots, refait signe

Portrait de Michel Delaborde, réalisé 50 jours avant la mort de Roland Barthes.

Portrait de Michel Delaborde, réalisé 50 jours avant la mort de Roland Barthes.

Une actualité variée (publications, lectures, conférences, expositions) mobilise nos sens pour célébrer le centenaire de sa naissance. 
Elle restitue les engagements, les affects et l’acuité de celui qui fut tout à la fois un amoureux et un déconstructeur de la langue. 

« C’est l’intime qui veut parler en moi, faire entendre son cri, face à la généralité, à la science. » Dans Le bruissement de la langue, Roland Barthes, écrivain, critique et sémiologue, résume en quelques mots d’une clarté admirable la trame intellectuelle de son œuvre. Cet « enragé de la langue », selon la formule de Maurice Nadeau, découvreur qui lui ouvre les pages de Combat, aurait eu 100 ans cette année. Pour cet anniversaire, des intimes ont choisi de parler de lui, d’emplir l’époque de sa voix, chaude et pénétrante, et de ses écrits, où frissonnent invariablement le sens et le désir.

Cet hommage, polymorphe, croise avantageusement les médiums. Outre une actualité éditoriale foisonnante, une exposition à la Bibliothèque nationale de France explore « Les écritures de Roland Barthes » et des manifestations valorisent les archives, affluant des fonds de la Scam, de la BNF, de l’INA ou de France Culture. C’est de ce matériau composite, pépites extraites d’entretiens télévisuels et radiophoniques, que se nourrit Roland Barthes (1915-1980) – le Théâtre du langage (Les Films d’ici), documentaire réjouissant auquel nous avons eu accès avant sa diffusion sur Arte en septembre prochain. Ce film court (54 min) et tonique, écrit par Chantal Thomas et réalisé par son frère, Thierry, fait éclater l’hédonisme, la lucidité, les fantasmes, les variations, les contradictions nourricières d’un mythe malgré lui. La délicatesse qui habille cette voix d’un autre temps tranche avec la puissance subversive, intacte, du propos.

Reparution d’essais majeurs

Les Éditions du Seuil, en multipliant les actes éditoriaux, assurent à cette célébration le retentissement escompté. Cette besogne, dont nous mesurons les fruits au fil des mois, conduit directement aux textes. C’est le cas de la publication des œuvres complètes en cinq tomes et de la reparution d’essais majeurs dans la collection « Points ». Ce voyage nous porte aussi, par des trajets différents, vers les profondeurs de l’être. Dans Roland Barthes, monument biographique paru en janvier, Tiphaine Samoyault livre un récit captivant, doublé d’un essai affûté. L’universitaire soigne les silences et fait entendre la clameur d’une existence arrimée aux marges. La densité du style y tutoie la richesse de l’analyse. Les écarts entre les faits et les effets perçus invitent à un renouvellement du regard. L’exposition de documents inexploités s’accorde ainsi avec les débordements 
du texte qui, à intervalles réguliers, laisse entrer, et parfois briller, la réflexion. 
Par un paradoxe saisissant, c’est à travers ce livre iconoclaste, qui parle respec-
tueusement contre Barthes en relevant le défi d’une narration continue, que le centenaire dessine son premier succès.

Pas une mais des vérités de l’écriture

L’Album d’Éric Marty, publié fin mai, complète cette démarche. Par le prisme d’une vue en éclaté, cet ouvrage à la mise en page léchée propose une sélection de correspondances inédites. Dans un dialogue assumé avec le temps retrouvé proustien, elles ravivent « des émotions, des parfums, des mots, des vérités, des visages oubliés ». Notes, lettres, épreuves, confidences, dédicaces, extraits de séminaires… une riche documentation renoue avec « un passé qui sans doute a pu constituer pour Barthes lui-même, de son vivant, une part invisible de sa vie, une part virtuelle ». Ce tableau éclectique, « tapisserie faite de tant de nœuds que son auteur n’aurait pu lui-même l’imaginer », fait éclore non pas une mais des vérités de l’écriture, pays de l’incertitude régi par l’ordonnancement. D’infimes nuances permettent de mesurer l’estime, territoire étendu, qui lie Barthes à ses contemporains. Elle oscille entre l’amitié sans ambages (Michel Butor), l’admiration (Jean-Paul Sartre, Jacques Derrida, René Char…) et la déférence prudente (Claude Lévi-Strauss).

Depuis les lettres du sanatorium, expérience ambivalente où cohabitent « la nuit de la maladie » et l’éveil intellectuel, jusqu’aux fiches de Vita Nova, redéfinition avortée du roman, le plaisir du texte frémit. Ces échanges frappent autant par ce qu’ils disent que ce qu’ils taisent des rapports entre les épistoliers. Ils impriment à leur tour cette constante : un appétit féroce de vie – la recherche éperdue des jouissances du corps et de l’esprit – malmené par l’angoisse de mort. L’effacement est une ombre portée qui entoure aussi bien la lettre du capitaine de vaisseau Exelmans, relatant héroïquement la disparition de Louis Barthes dans un naufrage, que la série de portraits obliques du photographe Michel Delaborde. Le vacillement est suggéré métaphoriquement par la « trace » du père et le regard de l’auteur qui, à l’orée de sa vie, se dérobe face à l’objectif.

L’incommunicable d’une rencontre

Si Marty retrouve Barthes de biais, par le truchement d’une phrase, d’un mot ou d’une pose, Chantal Thomas fait vibrer dans le récent Pour Barthes une prose du souvenir. Le génie barthésien souffle ici dans un vécu personnel, il se dissémine dans les rêves et le gai savoir qui imprègne les séminaires de l’École pratique des hautes études (EPHE). Cet « exercice d’admiration et de reconnaissance » peut se lire comme la reconstruction d’une dette intellectuelle, dont on devine aisément l’influence dans le devenir-écrivain. L’écriture, savoureuse par endroits, nous fait accéder à l’incommunicable d’une rencontre et d’un enseignement. Dans la cacophonie d’un bureau de poste, on revit le trouble du premier échange : « La voix de Barthes me fit un effet de rêve. Elle me sembla parvenir d’un espace infiniment lointain, un espace ouaté, protégé d’une double-fenêtre, elle-même dissimulée derrière plusieurs rideaux de velours. L’écoutant, j’hallucinais tel un mirage, le silence de l’étude et de l’écriture, le calme d’une chambre de pensée, tandis que je me trouvais dans celle des crises. Sa voix et sa diction avaient cette qualité d’être empreintes d’une nostalgie de silence, ou d’une envie trop musicale pour ne se contenter que de la parole. Elles disaient une envie et un regret. »

Cette musicalité rythme également la « danse » des séminaires. « Sous le premier attrait de l’amour » (Michelet), Barthes expérimente un enseignement novateur qui ne retranche jamais la passion du logos, autorise le repli d’un silence, chemine sur le fil ténu d’une digression qui « fait plaisir, telles ces rues qui dans les villes du désert débouchent sur le ciel ». L’aparté, lui, brise « le déroulement monologique du discours et ouvre des parenthèses, des échappées sur l’inconscient, l’illogisme, le vide ». La liberté dont se teinte cette parole enseignante rejoint la modernité de ses objets d’étude, brûlante jusque dans la Chambre claire, notes enchanteresses et finales sur la photographie.

On picore dans cette langue délicieuse

Le panorama présenté à la BNF parfait cet hommage, le mort irradiant de nouveau par sa présence. Le corps du texte des Fragments d’un discours amoureux est déplié à la Galerie des donateurs, tandis qu’une toile immense, dévoilée le long de l’allée Julien-Cain, joue habilement des entrelacs entre texte et images. Les commissaires de l’exposition, Marie-Odile Germain et Éric Marty, ont composé une fresque réussie dont les morceaux choisis, puisés principalement dans L’empire des signes et les Mythologies, se fondent parmi de nobles intimes : le spectre bienveillant de Marx, la figure irrésistible de Brecht, le visage fascinant de Greta Garbo. La scénographie de Patrick Bouchain invite à voguer, tel un voyageur du tout-monde, entre plusieurs continents de l’écriture. On picore dans cette langue délicieuse, sables mouvants où se débattent la violence, l’éros et le politique.

Nicolas Dutent

Article publié le jeudi 4 juin 2015 dans L’Humanité.

Une actualité éditoriale fleurissante à la rentrée. Outre les ouvrages périphériques édifiants que constituent Roland Barthes contemporain (Max Milo), où Magali Nachtergael décrypte sa pensée esthétique, et Barthes et Robbe-Grillet(Les Impressions Nouvelles), dialogue critique proposé par Fanny Lorent, les publications au Seuil, en octobre, de l’Amitié de Roland Barthes par Philippe Sollers et d’une version nouvelle de la Préparation du roman (cours du Collège de France, 1978-1980) enrichiront encore cette actualité.

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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