Extension du domaine de l’archipel

edouard-glissant« Édouard Glissant, penseur des archipels » est une introduction sérieuse et sensible, doublée d’une démonstration de l’actualité de l’œuvre du penseur du Tout-monde.

À l’heure où l’Europe tergiverse éhontément sur le sort des migrants, où les clôtures identitaires sont érigées en arme électorale, où la violence policière ciblée fait son retour aux États-Unis, l’intérêt d’une introduction à Édouard Glissant, théoricien de la relation s’il en est, se trouve décuplé. Aliocha Wald Lasowski, universitaire et critique, déploie dans Edouard Glissant, penseur des archipels une grande maîtrise de l’œuvre et laisse transpirer son admiration. À mi-chemin entre l’essai-témoignage et la biographie, cet ouvrage documenté fait trembler le cri poétique et le souffle philosophique qui irriguent simultanément les écrits glissantiens.

Depuis Soleil de la conscience (1956) jusqu’à Philosophie de la relation (2009) en passant par le fameux Traité du Tout-Monde, le roman ombrageux La Lézarde ou le poème vertigineux Les Indes, ils « évoquent à la fois le chant profond des temps anciens à redécouvrir et la vision mystérieuse des utopies nouvelles à explorer. Ses poétiques interrogent la terre, la langue, la mémoire, l’autre, le métissage, l’histoire. Elles permettent de déchiffrer les énigmes de notre modernité chaotique, d’approcher les bouleversements de la mondialisation, de déceler la beauté inédite des métamorphoses humaines ».

Un Glissant intensément politique

Un dialogue continu s’instaure entre le poète-philosophe et les spectres qui l’ont habité. De Frantz Fanon à Homi K. Bhabha, ils rejaillissent dans l’écriture sous forme de traces. C’est un Glissant intensément politique, salvateur même, qui est ici restitué. Ce dont attestent diversement ses positions anticoloniales, le Manifeste pour les produits de haute nécessité en Guadeloupe, son éloge des imaginaires à l’Institut du Tout-Monde, le combat juridique pour la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, l’animation de la collection « Peuples de l’eau » ou la direction du Courrier de l’Unesco.

C’est à la source des concepts, actes d’ouverture, que puise également le commentateur. Il en va de la créolisation, « alchimie au-delà du clivage du naturel et du culturel » qui intègre l’imprévisible et la mobilité. La figure du rhizome, héritée de Deleuze et Guattari, invite à penser « une racine d’un genre particulier, entre-aidante, qui place l’identité en devenir au cœur de cultures composites, par la mise en réseau ». L’archipélisation, elle, « déjoue l’opposition entre centre et périphérie », modifiant les représentations des causalités, des liens et des origines tandis que la mondialité tend vers l’inachèvement continuel. Dans cette époque inhospitalière, l’auteur démontre avec brio que la pensée nomade de Glissant contient la promesse fragile du monde à venir, qui substitue les passerelles aux barricades.

Nicolas Dutent

Article publié le mercredi 15 juillet dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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