La Grèce aux pieds gonflés de Titos Patrikios

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Alors que s’ouvre à Sète le festival Voix vives, qui célèbre les poètes méditerranéens, l’Humanité vous invite à découvrir l’anthologie bilingue du grand poète grec Titos Patrikios parue récemment. L’écrivain et intellectuel brosse un tableau sublime, entre éloge et plainte, de son pays natal. 

« Grèce solitaire, oubliée, toi qui la nuit/erres les cheveux dénoués/vendant des fleurs dans les boîtes de nuit/te faufilant entre voitures et musiques/entre passants indifférents et mouchards/entre les garçons qui changent de service et ces deux-là/qui jettent des tracts dans l’obscurité ».

Sur la barricade du temps, Titos Patrikios. Le Temps des Cerises, 17 €, 360 pages. Edition bilingue français-grec.

Sur la barricade du temps, Titos Patrikios. Le Temps des Cerises, 17 €, 360 pages. Edition bilingue français-grec.

La lumière, dans la poésie déchirante de Titos Patrikios, est affaire d’ombres et de percées fragiles à la surface des temps embrumés. Sur la barricade du temps, anthologie bilingue qui paraît aux Editions Le Temps des Cerises, restitue l’acuité et les fulgurances d’un auteur grec octogénaire, poussé à l’écriture par son contemporain Yannis Ritsos. Ce dernier lança d’ailleurs au versificateur hésitant : « Tu ne reviendras pas dans ma cabane si tu n’apportes pas de poème. Tu n’as pas compris que la poésie est ton destin ? ». Patrikios, dont l’œuvre compte dix sept recueils et plusieurs essais de sociologie, a fait de l’interpellation de son camarade un usage fécond. Depuis les écrits de jeunesse, qui oscillent entre le témoignage douloureux et une prose militante non déclamatoire, jusqu’aux poèmes-fleuves de la dernière décennie, la présente sélection, choisie et traduite avec une grande finesse par Marie-Laure Coulmin Koutsaftis, constitue une traversée vertigineuse dans le verbe d’un rescapé intranquille. Ce projet, étaye la traductrice, sert deux objectifs : « rendre hommage à un poète contemporain d’envergure internationale et conter l’histoire récente de la Grèce, dans laquelle s’inscrit sa poésie. Car Patrikios décrit dans ses poèmes une vie riche en aventures, voyages et rencontres, dessinant en filigrane le demi-siècle écoulé ».

L’histoire, en effet, gronde à chaque recoin du poème, comme le souvenir brûlant des jours qui saignent. « Tout ce que j’ai traversé /m’a donné tous les droits de tomber fou » écrit l’opposant politique. Celui-là même qui éprouva la rudesse des Makronissos, ile-prison de l’archipel des Cyclades où le régime des colonels parquait les indésirables, communistes en tête. De cette époque étranglée par les dictatures et la guerre civile, épouvante dont l’historien Olivier Delorme fait la généalogie dans la préface, le résistant du front de libération national grec (EAM) extirpe une image sentencieuse :

« Nous n’avons rien/ils nous ont tous volé/n’est restée que de la boue dans la bouche/nous sommes vêtus d’une peau tendre/qui se déchire facilement ».

Avec cette clarté profonde qui irrigue ses écrits, il relance cette idée en confiant que sa chair « souffre toujours sous les coups/elle se réjouit toujours sous les caresses/Elle n’a encore rien appris ». Alors que la mort plane, que la torture écrase les corps, Titos se fend d’un poème admirable, Soirée de carnaval, évocation du cachot où la fureur de vivre défie la crasse et les bourreaux.

« Dans la cellule obscure/j’avais rageusement envie d’un arbre, d’une chose vivante/Sur les murs moisis mon regard s’engloutissait/dans des adieux désespérés, dans des noms d’exécutés/qui s’écroulaient en même temps que le plâtre/comme s’il les tuait à nouveau dans les rires et les sons d’harmonica/des masques ignares qui passaient dans la rue/Je n’avais pas encore compris que la nature/commençait par moi/et que les gardiens ne pouvaient rien me prendre ».

La lucidité façonne la prose de Patrikios. Implacable, elle entretient le feu de vérités qu’on préférerait taire. A l’instar de cette femme sur la jetée, qui, chaque mercredi, guette le retour de son mari déporté. Le retournement du poème est aussi violent que l’attente qui accable cette Antigone esseulée « dans les lumières mouillées ».

« Un jour elle l’a vu sortir du bateau/en dernier, hésitant, gardant serré/sa valise et un sac, comme si c’étaient des enfants/Alors elle a senti d’un coup qu’elle ne l’aimait pas/qu’elle vivrait le reste de sa vie avec un étranger ».

Ses vers de 1957 portent tout autant la marque des impossibles retours au réel. Précaires, ils « hurlent » magnifiquement une impuissance :

« Vers qui se dressent soi-disant comme des baïonnettes/vers qui menacent l’ordre établi/et qui dans leurs quelques pieds/font ou défont la révolution/inutiles, mensongers, grandiloquents/parce qu’aucun vers aujourd’hui ne renverse de régime/aucun vers ne mobilise les masses/ C’est pourquoi moi je n’écris plus/pour offrir des fusils en papier/des armes de paroles bavardes et creuses/Mais pour soulever juste un coin de la vérité/jeter un peu de lumière sur notre vie plagiée ».

L’ordinaire scelle des retrouvailles difficiles où les affres du passé se disloquent dans le présent :

« Cette maison, pareille à celles d’a côté/était un lieu de torture », « ce camion, semblable en tout/aux autres de sa série/transportait des détenus vers leur exécution ».

Cette clairvoyance colle à la grande comme à la petite histoire et produit du contraste. De l’hommage biographique au père comédien – « J’avais honte de ta profession/autant que je suis fier désormais, maintenant/que tous les matins je me mets en route pour l’esclavage banal/de mon bureau insignifiant » – elle tend vers l’universel : « les événements n’ont pas disparu/ils ont juste été recouverts/comme les voies ferrées du tram/qui ont été enterrées dans l’asphalte ». Souffrances et déceptions accumulées invitent à la prudence. S’il célèbre les mains qui prennent les armes pour la liberté, le poète s’assure désormais « que la liberté qu’elles promettent n’est pas un nouvel esclavage ». L’ironie est elle mobilisée pour évoquer la violence des « idéaux traditionnels toujours sollicités/avec de sages pressions policières ».

De même, lorsque ce natif d’Athènes peint sa cité, c’est « en noir et blanc avec des fusillades », juxtaposant à cette photographie les quais du Pirée et ses « bateaux débordant de réfugiés et de passagers ». Son écriture cristallise les visions conflictuelles d’un pays chéri, où s’entrechoquent chimères, drames et héroïsme. Ainsi son pays est-il livré simultanément à la folie et au courage des hommes. Tantôt il campe une « Grèce terrible, au glaive dressé/ inexorable vengeresse, impitoyable », tantôt il vante sa terre antique, patrie inachevée : « tu te fabriques continuellement/ dans les clameurs de la liberté/ et ton corps se dresse entier/ comme s’il était à peine sorti des vagues ».

Si l’affliction est naturellement présente – « pauvre Grèce, aux pieds gonflés/dans de vieilles chaussures déformées » – cet affect est supplanté ici et là par un lyrisme saisissant. Dans un faubourg verdoyant, son exaltation trouve une pleine expression :

« Tout bien à sa place/ les arbres, les fontaines, les villas/ l’horizon attique, une certaine sérénité fleurant la satiété/ Une beauté qui se répandait comme une tumeur/contaminant les passants avec de l’espérance ».

Ailleurs, il chante les louanges d’une femme mystérieuse :

« Tu as ramené ma langue /Des mots anciens, enfouis/dans les ruines et les cendres/ressortent désormais à la lumière/et la journée brille ».

Dans Amour et politique, le poète claironne plus tardivement que « l’instant le plus démocratique est celui de l’orgasme partagé ». Une pensée qui contrarie ce siècle où le droit de jouir est le privilège des puissances financières et de ses vigiles dévots. L’enlèvement d’Europe poursuit donc sa mue. Si Zeus a quitté son corps de taureau blanc conquérant, n’est-il pas criant que de tristes Minotaures s’adonnent à un kidnapping tout aussi inédit, réduisant la Grèce actuelle à la saignée ?

Entre des variations éloquentes sur le thème de la maison et des lueurs mythologiques, Titos Patrikios vient trouver son lecteur jusqu’en 2012. Dans La poésie te trouve, il associe superbement la puissance des images, la justesse du ton et l’intelligence du sens. Ce poème en plusieurs actes dépeint la complexité et les métamorphoses du toucher poétique :

« La poésie vient te trouver en vélo, en mobylette, en voiture/parfois elle arrive comme une amazone le glaive dressé/ parfois elle te suit à la sortie du supermarché comme une mendiante en haillons/elle t’entraîne telle une porno-star dans les abysses imaginaires/elle te rappelle à l’ordre comme un directrice de maison de redressement/elle t’apparaît dans les tréfonds du sommeil telle une vierge immaculée ».

Rédigés dans l’exil forcé ou les crises intérieures, ses poèmes aiguisent la tension entre la promesse et la fuite des lendemains meilleurs. Au point de gonfler les utopies « jusqu’à ce qu’elles éclatent comme un ballon ». Cette vie en forme d’épopée lui permet, à travers quelques vers bouleversants, de charrier dans la tempête sa propre métaphysique :

« Chacun de nous tient une motte de temps/ qui s’effrite sans cesse, et se disperse, comme du grès/ Je pose ma main sur la terre/ et je sens dans le tréfonds/ les gisements inépuisables du temps ».

Nicolas Dutent, article publié le 22 juillet 2015 sur http://www.humanite.fr

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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