Dans l’île singulière de Sète, il pleut des mots au lieu des bombes

Yannick invite les poètes méditerranéens sur son navire. Photo : Nicolas Dutent

Yannick invite les poètes méditerranéens sur son navire. Photo : Nicolas Dutent

Pour la sixième année, le festival de poésie « Voix vives » a su créer, dans un contexte explosif, un trait d’union entre des Méditerranée qui ont rarement l’occasion de se croiser. Une initiative salutaire rendue possible grâce au dévouement des équipes et de la petite armée de bénévoles.

«  Nous avons cette chance immense qu’ici les mots pleuvent au lieu des bombes ». À l’ombre des platanes centenaires qui ceinturent la place de l’hôtel de ville de Sète, dite du Poufre en hommage à la sculpture de l’artiste local Pierre Nocca, la formule de Sapho, chanteuse franco-marocaine coiffée de son éternel chapeau, fait mouche. « Quoi de plus important que de reprendre la barque du sens et de la gouverner ? » interroge à la tribune la marraine du festival de poésie Voix vives, inauguré devant un auditoire alerte, samedi matin, sous un soleil étincelant.

Alors que la nuit interminable s’abat sur l’Europe, la Méditerranée se croise pendant dix jours, sous la seule loi du verbe, dans l’« île singulière » qui a vu naître Brassens, Vilar et Valéry. Si Salah Stétié, souffrant, n’a pu faire le déplacement, l’écrivain et diplomate d’origine libanaise a souligné, dans un enregistrement de dernière minute, l’importance de ce qui se joue dans la petite Venise de l’Hérault. « Sète, dressée face aux vagues, lutte contre la mort et le désespoir. Le salut des hommes est inscrit dans des mots vivants », a-t-il claironné, sous les applaudissements nourris du public.

La poésie s’apprécie sous 
toutes ses coutures

La poésie, dans cette terre de sable fin et de pêcheurs, s’incruste partout. Elle est placardée dans les artères de la ville, suspendue dans les airs, elle jaillit des cafés, retentit dans les parcs et les places publiques, se répand sur les étals des éditeurs pugnaces aux yeux gonflés par la fatigue et prend le large. Pour respecter sa musicalité, elle est récitée dans la langue d’origine avant d’être traduite. Vers libres, réguliers, voire « signés », la poésie s’apprécie sous toutes ses coutures, y compris dans l’assise soyeuse d’un transat. Au cours d’une sieste exquise, l’italien Massimo Bocchiola, à l’abri des arbres courbés par le vent, a déclamé sa prose inquiète, entrecoupée des percussions et des chants délicats d’Ingrid Panquin.

Tous les amoureux de la langue ont leur place. Dans le décor du Théâtre de la Mer ouvert sur l’azur, toisé par la lune affleurant, le rappeur Akhenaton a déversé ses rimes ciselées, le jour d’ouverture, devant un public trépidant. Moment de grâce qui tenait autant à l’acoustique remarquable des lieux qu’à l’énergie contagieuse déployée par la force tranquille du rap hexagonal. Accompagné par son acolyte Shurik’n, le Marseillais a interprété plusieurs de ses joyaux, mêlant un remix du superbe Mon texte le savon, des titres de son dernier album solo réussi (Je suis en vie) où cohabitent Aragon et le Perse Omar Khayyam et des classiques d’IAM, dont le brûlant Demain c’est loin.

Contre les semeurs de haine, le Libanais Adonis a démontré au cours d’une carte blanche que « la poésie pose une question, là ou la religion impose une réponse ». Tout en s’érigeant contre cette Méditerranée devenue « un champ de bataille entre monothéismes », il a déploré la relégation, dans la tradition de l’islam, de sa dimension poétique. Rappelant le « je n’existe pas sans l’Autre » chez les mystiques. En écho à cette rencontre, un hommage vibrant, dans le kiosque bondé de la place Aristide-Briand, a été rendu au regretté Adelwahab Meddeb. « Derrière lui, il laisse un vide immense, un immense plein », a résumé Salah Stétié, saluant « sa lumière analytique et synthétisante ».

Si les temps forts de cette édition ont tenu leur promesse, à l’instar de la lecture musicale magnétisante réunissant Adonis, Vénus Khoury-Ghata et Salah Stétié dans le jardin du Château-d’Eau aux allures orientales, la magie passe tout autant par ces rencontres inopinées, et parfois bouleversantes, qui ponctuent les journées. Yannick, capitaine généreux du voilier Jusqu’au bout, qu’on croirait tout droit sorti d’un roman de Pagnol, accueille à son bord, près de la criée, des poètes des deux rives. Dimanche, à la tombée de la nuit, Abderrahim Sail (Maroc) et Walid Alswairki (Palestine) ont croisé leurs vers profonds, bercés par le violoncelle de Yassir Bousselam. On est gagné, comme l’écrit le poète français Jean-Claude Pinson, présent ce soir-là à leurs côtés, par l’« ivresse de baigner dans la photo couleur du jour immense ».

Poèmes choisis, lus, traduits et entendus pendant le festival Voix vives 2015.

Abderrahim Sail (Maroc)

D’une main tremblante, traduit par Siham Bouhlal

Je leur ai dit que j’étais innocent
Et que c’est juste à cause de ma stupidité
Que j’étais le premier à toucher le cadavre de la vie
Pour impliquer mes empreintes digitales dans le crime
Je leur ai dit
Qu’il y avait peu d’air dans mes doigts
Et qu’à cause de cela
Je préférais désormais lire les testaments des morts
Plutôt que les lettres d’amour
Je leur ai dit
Que le jour n’a jamais été équitable avec moi
Qu’il fallait
Jeter l’hameçon dans la nuit
Peut-être pêcherais-je une femme
Qui ne prêterait pas trop attention à l’insignifiance de l’appât
Je leur ai dit
Que je méritais d’être poète
Après toutes ces ruines dans la tête
Et que j’ai commencé à me sentir lésé
Chaque fois que je regardais du côté de l’enfance
Je leur ai dit
Que j’ai recueilli suffisamment de séismes
Pour marcher la tête baissé
Ne désirant pas ajouter d’autres
Fantômes à ma bibliothèque
Me contentant de l’ennui
Je leur ai dit
Que chaque fois que je me réveillais
Des révolvers brandissaient la bouche de leurs canons vers ma tête
Je me pétrifiais alors comme une montage de glace
Levant au plus haut mon sourire
Livrant tout ce que j’avais récolté la nuit
Je leur ai dit
Que je n’étais plus
Le rebelle qui renversait la table contre les jours
Ni l’homme qui ramenait les cascades
Pour éteindre les incendies de la famille
Que je n’étais plus rien, plus rien
Que je mettais chaque jour
Les dernières touches à mes funérailles
Arpentant les villes, cimetière par cimetière
Demandant aux fossoyeurs
La date de l’enterrement
Je leur ai dit
Que j’étais épuisé et transis de froid
Qu’il ne fallait pas m’attendre
Pour lutter de nouveau contre le monde
Le souffle qui me restait suffisait à peine
A ce que je me sente coupable
Je leur ai dit
Tout cela
Mais ils ne m’ont pas cru
Même si je leur parlais, nu comme l’air

Walid Alswairki (Palestine)

Blessure inaugurale

Du toucher de la pierre
se souvient le grain de sable
De la couleur de l’arbre
se souvient la porte
De la chaleur du cocon
se souvient la soie damascène
Du sein de la nuée
se souvient l’eau
De la forme du rêve
se souvient le poème
Et toi !
Comme tu souffres pour te rappeler
De l’odeur de la terre !

Le poème-demeure

Mon poème est ma demeure
De lumière sont ses piliers
Miroirs magiques ses murs :
Un miroir-fleuve, cristal jaillissant
Ou s’épanouissent roses blanches et poissons bleus
Un miroir-jardin, arbres en éternel bourgeonnement
Parfum submergé par la pâleur du sommeil
Un miroir-corps, journées tissées en or du désir,
Et nuis enveloppées dans la soie des rêves
Un miroir-musique, lieux d’enfance pillée,
Alphabet d’une vieille lumière
Mon poème, ma demeure,
Ne l’est plus
J’ai ouvert ses portes au vent et à la pluie
Me contentant de son seuil.

Adbelwahab Meddeb (France)

(…) à l’ombre du préau errent les sectateurs de mille obédiences
ils pulvérisent leur croyance en restant au devant d’eux-mêmes
en-deçà et au-delà du dogme auquel les uns et les autres acquiescent
vagabonds sublimes soucieux de leur présence au monde
le yogi côtoie le soufi le pandit le ‘alim le sunnite le shiite
le barbu l’illuminé le viril l’efféminé l’extatique le sobre
le chagrin de la passion habite l’un l’Intellect rayonne dans l’autre
celui-là cajole dans la main une colombe il lui chuchote ses confidences
encore un arbre qui se confond avec l’arbre qui lui tient le dos
c’est un sage qui bénit tout passant inconnu enfants et adultes
vieux ou jeunes de l’un et l’autre sexe tous progressent
vers le foyer de sainteté Aya ton ombre monte avec moi
les nombreuses marches (…)
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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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