Les visages multiples de Louis Aragon

Portrait du poete et romancier francais Louis Aragon (1897-1982). ©Michele Brabo/Leemage

Portrait du poete et romancier francais Louis Aragon (1897-1982). ©Michele Brabo/Leemage

Après Elsa la rose d’Agnès Varda et Aragon, tel qu’en lui-même… enfin de Pierre Daix et Hervé Baslé, Sandra Rude nous immerge pédagogiquement sur le continent Aragon.

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Hors-série disponible en kiosque et par commande sur le site de L’Humanité.

«  L’air est alcool et le malheur courage / Carreaux cassés l’espoir encore y luit / Et les chansons montent des murs détruits  ». L’air est lourd, une musique monstrueuse monte à nos oreilles et, dans ce climat d’épouvante et de brisures, il n’est pas étonnant que le poème Paris, de Louis Aragon, ait été – parmi des vers de Paul Éluard, une pensée de Charles Péguy ou l’Épître de Jean – remis en circulation sur Internet. Dans un autre poème mémorable de l’année 1944, Chant français, le fou d’Elsa n’invoquait-il pas, en dépit « des visages de sourd » qu’arborent les passants, la « commune douceur » du ciel de sa ville majeure ? S’il faut se garder de confondre le contexte particulier de l’Occupation et la violence inédite des récents attentats, force est de constater qu’en temps de détresse les mots ont une dimension cathartique. Ne voit-on pas cependant confirmé le paradoxe irritant faisant qu’ordinairement l’art des poètes est négligé – quoi de plus insolent que le silence ? – mais qu’en de rares occasions, souvent tragiques, on le mobilise pour éclairer la nuit, quelles que soient les menaces qu’elle abrite ?

Louis Aragon est un poète à hauteur d’orages, de ceux qui invitent à « croire au soleil quand tombe l’eau » et dont le souffle porte suffisamment loin pour que les travaux à son sujet ne s’épuisent. La parution de notre Hors-série Aragon l’écriture en majesté à l’aube des fêtes, qui associe un DVD — deux volets de 52 min — et un magazine de vingt-quatre pages, n’est pas un hasard. L’actualité s’est chargée de nous ramener en terre aragonienne : Philippe Forest, après l’entreprise monumentale de Pierre Juquin, livre son Aragon chez Gallimard. Entre plusieurs saisissantes photographies, des articles divers, un récit relatant la période où Aragon rodait son style à L’Humanité, un entretien avec chacun des biographes est ici reproduit : les intentions sont aussi distinctes que l’expression littéraire.

Sandra Rude est l’autre regard qui fait résonner cette année la voix de l’immense écrivain français, qui glissait dans J’abats mon jeu cette formule retentissante : « la littérature est une chose sérieuse pour un pays, elle est, au bout du compte, son visage ». Combien de visages Louis Aragon, l’amoureux des masques, a-t-il offert à son pays ? Le documentaire Aragon, un écrivain dans le siècle aborde en creux cette inextricable question. Le projet a été fécondé il y a trois ans, au cours d’un échange entre Michel Migette, directeur de PSD Editions, et l’administrateur d’AB Productions. Il y avait fort à craindre que ce mariage improbable ne conduise à une lecture aseptisée ou expéditive de cet auteur labyrinthique.

OaKidC5cpTg-MpOwXQmHREZuxMYForce est de constater que l’implication de la réalisatrice, la qualité du montage, la rigueur de l’approche biographique et le choix de nommer Bernard Vasseur, directeur de la Maison Triolet-Aragon, conseiller littéraire, lèvent nos craintes. Si une approche plus patiente de la modernité et de la virtuosité du corpus aragonien eût offert à ce tableau davantage de relief, la polyphonie qui s’exprime dans ce travail honnête nous permet d’affleurer la complexité fascinante du poète : sa bâtardise douloureuse dont la sentence bouleversante « le mot n’a pas franchi mes lèvres » constitue l’écho, l’épopée surréaliste, son rapport fidèle et parfois tourmenté avec le PCF, l’aventure inédite – songeons à la place qu’y occupent les récits photographiques – du journal Ce soir… 

L’engagement revêt chez Aragon des formes extraordinairement variées et le film ne manque jamais de le souligner. Il s’établit dans sa défense résolue de la paix, son soutien sans faille aux républicains espagnols, son refus obstiné du joug nazi, l’organisation de la résistance intellectuelle à Paris et dans le Sud du pays… en dépit des difficultés puissantes de résister et de la menace grondante, et bientôt effective, de l’Europe fascisante. Durant cette période, « il va s’illustrer, n’étant jamais aussi brillant que dans l’urgence » assène judicieusement la voix off. « Il n’est pas question pour lui d’échapper à ses obligations de soldat » et on retrouve ce courage qui lui valut la croix de guerre deux décennies plus tôt.

Des épisodes plus méconnus du vécu d’Aragon sont ravivés. L’invasion de la Pologne par l’Allemagne le 1er septembre 1939 signe son entrée dans la mal nommée « drôle de guerre ». Le lendemain, il est mobilisé comme médecin auxiliaire. La mort plane mais l’amour veille. N’épouse-t-il pas la même année Elsa Triolet, futur prix Goncourt pour le Premier accroc coûte deux cent francs ? Malgré l’éloignement, « littérairement ça lui réussit et il en sort les très beaux vers du crève-cœur » constate Daniel Bougnoux. « Mai qui fut sans nuages et juin poignardé / Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses / Ni ceux que le printemps dans ses plis a gardés » écrit Aragon dans un cri déchirant.

La vie du poète aussi bien que ses écrits défieront longtemps les commentateurs. Plusieurs familiers (artistes, chercheurs, poètes, éditeurs) dévoilent l’étendue du continent Aragon. Les poèmes nous pénètrent, servis par la voix de Daniel Mesguich. Les résonnances sont multiples, infinies peut-être. Pour Bernard Lavilliers, qui marche sur les pas de Léo Ferré en interprétant et en orchestrant Strophes pour se souvenir,  « il serait bon de se rappeler que les étrangers de l’Affiche rouge dont parle Aragon sont morts d’avoir défendu une certaine idée de la France ».

On ne devient pas le grand poète de la Résistance par magie. « Il s’agit pour Aragon d’utiliser la totalité des fois et des amours de la patrie, sans opposer une France à une autre, comme l’illustre le fameux poème La Rose et le Réséda » explique Olivier Barbarant. « Celui qui croyait au ciel / Celui qui ne croyait pas / Tout deux adoraient la belle / Prisonnière des soldats ». Du ciel au maquis n’y avait-il qu’un pas ? « Le poème fut jeté depuis les avions de la Royal Air France, dans un élan de combativité » situe Bernard Vasseur. « Ce sont des armes qui ont libéré la France et non des mots. Malgré tout il a fallu des mots pour que des hommes prennent les armes » renchérit Philippe Forest.

UnknownIci et là, la mièvrerie de certains plans de coupe peut heurter. La force de plusieurs séquences gomme rapidement ces bévues. On pense aux archives (tracts, recueils) commentées par George Aillaud, collectionneur, qui évoque la façon dont Aragon « écrit toute sa vie sous des pseudos », le doigt fixé sur le Musée Grévin signé François La Colère. Dans un passage émouvant, Denise Perrossier nous fait, elle, visiter la ferme familiale où le couple Aragon-Triolet se réfugia à Saint Andéol. Quant à Jean Ristat, il dévoile à son domicile « l’album de dessins coquins » et le calendrier dédié à Elsa, forme de cadastre sentimental. Si on regrette que certains liens étroits avec le milieu artistique et l’expérience foisonnante des Lettres françaises ne soient pas mieux exploités, on savoure les propos de l’actuel directeur du titre : « Aragon nous encourageait à créer et à toutes les audaces ». Aragon, défricheur de talent, ne fut-il pas, notamment, un des tout premiers à soutenir la nouvelle vague et les débuts de Jean-Luc Godard ?

Il faut aussi saluer les voix décisives qui traquent les subtilités de l’époque et du génie. Il en va de Pierre Juquin, biographe du poète qui, tout en analysant la manière dont « Aragon répond à la souffrance par l’écriture », éclaire la si trouble période stalinienne ; ou des lumières d’Olivier Barbarant sur le dernier Aragon qui refuse d’« habiter son vêtement de grand homme » et « revendique d’autres manières d’aimer » sans rien renier. Au final, on entrevoit comment la liberté a guidé les pas et les mots d’Aragon. En habitant son siècle, ses rêves élevés et ses blessures, le poète a allumé un feu dont le foyer est toujours rougeoyant.

Version longue de l’article publié le jeudi 24 septembre dans L’Humanité et dans le Hors-série Aragon, l’écriture en majesté.  

Nicolas Dutent

 

 

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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