Tendance floue, la fabrique des images

Au début des années 1990, les autorités sanitaires du Henan, une province rurale très peuplée située au centre de la Chine, ont incité les paysans les plus pauvres à vendre leur sang pour completer leurs revenus. La collecte s'effectuait sans la moindre précaution, ouvrant la voie à la contamination par l'hépatite ou le sida... Houyang, Chine. 01/01/2002

Au début des années 1990, les autorités sanitaires du Henan, une province rurale très peuplée située au centre de la Chine, ont incité les paysans les plus pauvres à vendre leur sang pour completer leurs revenus. La collecte s’effectuait sans la moindre précaution, ouvrant la voie à la contamination par l’hépatite ou le sida… Houyang, Chine. Bertrand Meunier

Entretien avec Bertrand Meunier, Gilles Coulon et Meyer, à l’occasion de l’exposition-anniversaire Twenty five ? Hey, give me five ! du collectif Tendance Floue à l’Espace Topographie de l’art (15, rue de Thorigny, 75003 Paris), du 5 septembre au 17 octobre.

Votre collectif, qui compte treize photographes, fête ses 25 ans. C’est une longévité exceptionnelle dans le milieu. On a en mémoire le choc de la fermeture, en 2010, de l’agence photo l’Œil Public qui comptait de prestigieuses signatures. Plus récemment, après trente ans d’activité, le Bar Floréal, une des structures parisiennes les plus anciennes, était placée en liquidation judiciaire. Comment affrontez-vous la tempête ? 

Meyer : Rien n’est acquis, et si tempête il y a, il n’a jamais cessé de tempêter dans la création. La longévité de Tendance Floue s’explique simplement : c’est la volonté des acteurs qu’il l’anime de produire farouchement des images. En un sens donc, et tant que cet objectif est atteint, notre existence n’est pas troublée. Pour ce qui est de la réalité économique, on s’y est toujours adaptée. Car l’objectif intangible, en dépit des pressions extérieures, est de fabriquer des images. Notre entreprise tend coûte que coûte vers cela. La seule chose qui pourrait faire que notre l’histoire s’éteigne serait un épuisement du désir collectif.

Bertrand Meunier : Si on essuie les mêmes difficultés économiques que les autres, il me semble que la solidarité, sans cesse rejouée dans notre groupe, assure notre survie. Cette solidarité est déjà économique : on prend tous sur nous, sur nos droits d’auteur, sur notre argent… pour poursuivre l’aventure. Cela peut aussi créer des problèmes, par exemple lorsque nos notes de droits d’auteur ne sont pas honorées dans les délais où qu’on est obligé de retenir sur ces droits pour payer un salarié, des fournisseurs…

Gilles Coulon : On se singularise peut-être par la fidélité de notre public. Elle se traduit aussi bien par la présence à nos expositions que l’achat de nos livres. Ce public s’est réellement fédéré autour de nos propositions. L’exposition-anniversaire à l’Espace de la Topographie de l’Art en est une bonne illustration. Plus de 1200 personnes à notre vernissage, ça nous galvanise. Les tempêtes, il y en a derrière et devant nous. Récemment nous avons été contraints de licencier plusieurs salariés énormément investis au sein de Tendance Floue. On a sauvé le bateau mais on ne sait pas où on va. La seule direction dont on soit certain, c’est le récit.

Salon du livre, porte de versailles Paris, France Mars 2001. Gilles Coulon

Salon du livre, Porte de Versailles
Paris, France
Mars 2001. Gilles Coulon

Pourquoi avoir adopté ce nom, « Tendance floue », outre que le flou, en tant procédé, a droit de cité dans vos séries ?

Meyer : Toutes les possibilités d’écriture photographiques sont pratiquées librement. Tendance floue, c’est ce qui tend vers une idée du doute. Ce sens est parfaitement assumé. Il coïncide avec notre création et ce moment historique – le début de la guerre en Irak en 1991 – où nous avons refusé, au risque de heurter, la logique du « voilà ce qu’il faut voir, on vous apporte la vérité ». On s’est posé en rupture avec les usages dominants du reportage et de la photographie documentaire, sans quitter dans nos traitements le terrain du réel. Dans nos questionnements, nous préférions déjà l’ambiguïté aux vérités figées.

Les principes de l’interprétation ouverte et du nomadisme du sens présidaient-ils à la création, en 1991, du « laboratoire » Tendance Floue ?

Gilles Coulon : Outre la possible réception philosophique de notre nom, notre collectif dissonait dès l’origine par rapport aux pratiques existantes. A cela s’ajoutait le souhait, garant d’une totale indépendance, d’être propriétaire de notre structure. Il exprime un refus d’être tributaires d’autres agences et d’attendre comme des centaines de photographes la fiche de paie à la fin du mois. Une autre manière de défendre la photographie existait donc initialement. Elle s’imposa immédiatement dans les images produites, éditées et montrées.

Manifestation contre l'OTAN. Strasbourg, France. 04/04/2009. Images realisee dans le cadre du projet collectif

Manifestation contre l’OTAN. Strasbourg, France. Flore-aël Surun

De quelle manière parvient-on à faire vivre la polyphonie dans un groupe qui brasse des esthétiques si variées ?

Gilles Coulon : La métaphore de l’orchestre me semble rendre compte de cela. Tu y trouves des violons, des saxos, des percussions… Chacun brille par sa singularité, au profit de l’harmonie. Tendance Floue n’est jamais meilleur que lorsque chaque photographe est très pointu dans sa pratique. Nos travaux étaient sans doute plus homogènes à notre création, où nos regards se croisaient régulièrement dans les journaux. Nos approches sont aujourd’hui franchement distinctes et plus riches. Rétrospectivement, la frénésie de la collaboration avec la presse passée, on mesure aussi que ce papillonnage peut entraver la construction et l’aboutissement d’un travail plus profond.

Bertrand Meunier : L’acception réciproque du regard est facilitée par notre diversité. Elle est la condition de notre alchimie. Le fait, avec la crise de la presse, que les commandes se soient raréfiées, a paradoxalement plaidé pour une affirmation plus poussée de nos singularités.

Parking de Downtown. Dallas, Texas, Etats-Unis 20/06/2008 Olivier Culmann a parcouru le centre des Etats-Unis, de la frontière canadienne à  la frontière mexicaine, le long d'une route traversant six états. Un road trip Nord-Sud dans une Amérique sans spectacle. Olivier Culmann crossed the United States on a road cutting through six states from the Canadian border to the Mexican border. The journey was a North-South road trip in a mainstream America.

Parking de Downtown. Dallas, Texas, Etats-Unis. Olivier Culmann a parcouru le centre des Etats-Unis, de la frontière canadienne à  la frontière mexicaine, le long d’une route traversant six états. Un road trip Nord-Sud dans une Amérique sans spectacle.

La réalisation de vos séries, c’est sans doute un trait commun aux membres du collectif, procède d’une lente maturation. Loin du vacarme, du spectaculaire, vos photographies vont chercher dans les tréfonds, aussi bien de l’humain que de l’architecture. Privilégier le silence du monde, son opacité, nécessite-il de s’établir dans la durée ?

Gilles Coulon : Pas nécessairement. On peut apprivoiser le silence avec vitesse. Mon dernier travail par exemple, For Reasons, est inscrit dans le temps par le fait des déplacements, mais le temps de production a été lui très court. Une vraie énergie peut être procurée par l’immersion pendant trois semaines dans un lieu prédéfini, fut-ce pour faire ressortir les silences des images. Ce qui prime, c’est la disponibilité aux respirations. Cette mise en scène de soi-même est une envie de silence.

Bertrand Meunier : Revenir sur le banal, recherche qui me préoccupe fortement, est l’antithèse esthétique de ce qui domine dans les médias et dans une certaine gymnastique photographique. Mon projet au long cours sur la France est virulemment anti-spectaculaire par rapport à ce qui nous environne.

Meyer : Si j’essaie de déchiffrer le terme de silence, j’y vois pour ma part plutôt du précieux. Le vacarme est tel qu’on a envie de prendre le temps de regarder les images, d’être dans une disposition particulière pour les vivre, mais c’est l’image qui le détermine. La photographie a finalement peu de pouvoir là dessus. Les histoires de Tendance Floue, narrations où cohabitent dans un même corps des écritures diverses, sont possibles car nous sommes tous au service de l’image. Les images s’assemblent ensuite naturellement et s’autodéterminent. Je crois à la formule de Baudrillard qui dit : « vous croyez photographier telle scène par plaisir, en fait c’est ELLE qui veut être photographiée. Vous n’êtes que le figurant de SA mise en scène ». Notre choix de ne pas signer et de ne pas légender nos photos est une réponse radicale : elle met l’image devant. C’est un respect absolu de son statut.

Blockhaus. Bunker Allemand immerge dans l'ocean apres la tempete Klaus. Embouchure du bassin d'Arcachon . Pyla Plage. Gironde, region Aquitaine, France. Janvier 2010. Remains of the Atlantic Wall, german bunker. The Normandy Landings's beaches of the 6th of june 1944. Pyla Plage. Gironde, region Aquitaine, France. March 2010.

Bunker Allemand immerge dans l’ocean apres la tempete Klaus. Embouchure du bassin d’Arcachon . Pyla Plage. Gironde, region Aquitaine, France. Patrick Tourneboeuf

Dans le paysage actuel, Tendance Floue s’illustre par la qualité et l’originalité de son rapport à l’objet-livre. Comment la performance éditoriale de « Mad In » a-t-elle vu le jour ?

Gilles Coulon : Le premier désir du collectif, avant même de penser à une exposition, fut celui de réaliser un livre collectif, auto-édité. La collection « Mad In », déclinée en revues, s’est rapidement imposée. Elle offre un regard multiple, subjectif, parfois chaotique. C’est, à sa manière, un acte de résistance.

Bertrand Meunier : Le projet « Mad In » conjugue des regards de photographes, de graphistes, de journalistes, d’écrivains, de poètes. C’est un assemblage de différentes formes artistiques qui est l’occasion d’expériences extraordinaires. Cet objet livresque différent m’a émerveillé. Il s’inscrit dans les pas de l’expérience japonaise foisonnante du magazine Provoke créé par un philosophe et un photographe. Cela parle du monde et engage une pensée politique de Tendance Floue. C’est notre essence. Elle nous rappelle que si Tendance Floue, c’est treize photographes, c’est aussi une multitude d’acteurs qui renouvellent leur soutien à cette belle aventure éditoriale.

Sur la route de Nurio. Marche Zapatiste. Etat de Queretaro. Mexique. 02/03/2001 Cette photographie est issue du reportage sur la marche Zapatiste, récompensé par le troisième prix World press 2002, catégorie

Sur la route de Nurio. Marche Zapatiste. Etat de Queretaro. Mexique. Cette photographie est issue du reportage sur la marche Zapatiste, récompensé par le troisième prix World press 2002, catégorie « general news ». Mat Jacob

Tendance Floue, c’est plus de vingt ans ans d’archives, des dizaines de milliers de photographies. Comment mettez-vous à profit un tel trésor ?

Gilles Coulon : Outre l’aspect économique lié aux reventes (presse, éditeurs, institutions, publicité), qui ont pu représenter jusqu’à 30% de nos revenus, les archives sont un outil formidable lorsqu’on s’interroge sur un nouveau projet. On revisite le fond, numérique ou papier, qui est une source extraordinaire pour avancer. De manière générale, on manque pourtant de temps pour les mettre à jour, ce qui peut s’avérer dans mon cas un frein au « process » photographique. Etre à jour de mes archives, c’est indispensable pour me tourner vers un nouveau désir.

Meyer : Les archives sont à la fois un outil de mémoire et un outil de travail. Quand la question de l’écriture photographique est posée, on peut y trouver des réponses.

Pourquoi avoir basculé, en 2010, du statut d’association loi 1905 à celui de Société coopérative d’intérêt collectif (Scic) ?

Gilles Coulon : La première raison est que les sociétaires ne sont plus réduits au noyau dur, à savoir les photographes du collectif. Les collaborations avec les sociétaires extérieurs (directeurs artistiques, journalistes, labos) qui nous accompagnent depuis des années sont désormais officialisées. La seconde raison est administrative et liée au statut juridique plus souple offert par la Scic.

Jérusalem-Est, Palestine 31/12/2001 Copyright by Meyer/Tendance Floue

Jérusalem-Est, Palestine. Meyer

Vous habitez le doute et vous projetez de l’incertitude dans vos récits. Le doute est-il pour vous « père de la  création » comme l’écrivez Galilée ? Assumez-vous votre décalage par rapport à la prétention de vérité de certaines images ? 

Meyer : Si tu ne cherches pas, tu es sûr de ne rien trouver. La question du doute est pour nous fondatrice. Le doute est un moteur, la perdition aussi. Ce doute s’installe de manière inconsciente, voire magique. Ma position politique en tant que créateur n’est pas d’asséner des vérités. Ma responsabilité est de porter un regard qui explore le monde et qui interroge son fonctionnement, sa manière de pulser, de vibrer. On a une volonté d’être curieux et de nourrir les imaginaires. Cette interrogation s’oppose aux manières de vivre qu’on tente de nous imposer, qu’il s’agisse de Daesh et des anti mariage pour tous. On ne sait pas grande chose et on veut découvrir. Voilà ce qui nous porte. On scrute le mystère présent dans le monde.

Bertrand Meunier : Tu ne te réveilles pas un matin en te disant que tu vas douter. Cela t’habite : tu doutes, tu regardes devant toi et tu recommences à douter. La certitude m’effraie. Ce qui importe, c’est que nos manières de vivre, les façons dont la société se meut, soient interrogées. La position du photographe est d’installer l’interrogation.

Gilles Coulon : C’est ambivalent car c’est grâce à l’omniprésence de certitudes qu’on peut se permettre d’utiliser le doute comme point de départ. C’est bien parce qu’il existe des photoreportages d’actualité – qui montrent un réel, quelque chose qui est là, sous ses yeux – que nous pouvons nous autoriser un pas de côté. Il y a donc une mise en abîme de deux manières de voir et de photographier, sans primat de l’une des formes sur l’autre. On ne doute pas tant de ce qu’on va faire que de la manière de le faire. Quel biais créatif utiliser et comment rendre visible ce doute ?

Entretien réalisé par Nicolas Dutent pour Les Lettres françaises, oct. 2015.

lf130

Téléchargement PDF : lettresfrancaise_130

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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