Le Wu-Tang est-il mort ?

JXnPmpJLe Wu-Tang est-il mort ? Après plusieurs écoutes attentives d’A Better tomorow, dernier opus du clan new-yorkais, la question mérite d’être posée.

Si 8 diagrams ne manquait pas d’éclat — à l’instar de l’excellent Gun Will Go, de la réinterprétation audacieuse de The Heart Gently Weeps des Beatles aux côtés d’Erikah Badu ou encore de l’entraînant Wolfes — réalisant l’exploit d’un disque abouti trois ans après le décès foudroyant d’Old Dirty Bastard, A Better tomorow sonne aux oreilles averties comme l’album de trop. Cette livraison est déconcertante, comme un bagage encombrant au milieu d’un périple musical exaltant quoique tumultueux. Cet album entache surtout inutilement une discographie plus habituée à recevoir les louanges que les critiques acerbes. Pourquoi ce besoin maladroit d’écorner la légende ?

On a beau traquer la lumière, explorer les recoins, rien ne luit au fil des quinze titres produits en majorité par RZA [13 titres sur 15 – NDRL ]. Esprit bouillonnant, l’architecte sonore du Wu-Tang tire traditionnellement son épingle du jeu dans les situations les plus variées. Il se fait très tôt remarquer comme producteur pour ses pairs, signant des beats rivalisant de créativité pour d’innombrables projets. Son empreinte est omniprésente dans les productions de la sphère élargie du Wu-Tang (Gravediggaz, Sunz of Man, Killah Priest) et sa griffe est exclusive sur les premiers disques solos des membres du groupe : Tical de Method Man, Only built for Cuban Linx… de Raekwon, Liquid Swords de GZA ou encore Iron Man de Ghostface Killah. RZA s’impose par son phrasé et sa virtuosité aussi bien à travers ses propres albums (Bobby Digital in Stereo, Digital Bullet, Birth of a Prince) qu’auprès de réalisateurs talentueux : il compose en 1999 la BOF mémorable de Ghost Dog : The Way of the Samurai pour Jim Jarmusch avant de mettre en musique, à la demande de Quentin Tarentino, le premier volet explosif de Kill Bill.

Force est de constater que le génie de « Prince Rakeem » [son pseudo adopté à partir de son premier contrat avec le label Tommy Boy, avant d’opter pour RZA – NRDL ] ici s’essouffle : ses productions, fades et répétitives, souffrent d’un manque évident de rigueur. Si un satisfecit était encore de mise en 2007, A better tomorow, malgré l’optimisme fragile suggéré par son titre, pousse à la désolation : on assiste à un enchevêtrement de sons anarchique, sans cohérence ni unité. Même les techniciens les plus habiles de la bande ne parviennent à rehausser la partition, exception faite des complets de Miracle servis par un beat bien senti.

On est loin des rivages de Wu-Tang Forever et de ce qui fait d’ordinaire la saveur d’un album du Wu-Tang. A savoir un mélange tonique qui mixe minimalisme noir, récits implacables des tensions américaines, égotrips inspirés, arts martiaux, emprunts aux films de kung-fu (l’influence du cinéma hongkongais, diffusé à Chinatown, ne s’est jamais démentie), flows décapants et incisifs, spiritualité, excentricité bavarde mais détonante… le tout agencé autour d’une iconographie et d’un logo — le fameux W dessiné par le producteur Allah Mathematics qui représente une chauve-souris jaune sur fond noir — qui fera l’objet d’intenses récupérations commerciales. Cette mayonnaise improbable a pris plus ou moins jusqu’à Wu-Tang Collective (collection de morceaux réussis qui succède à la période faste des Killas Bees, abeilles tueuses à l’origine des marquants Wu-Tang Killa Bees et The Swarm) sorti en 2003, dans la foulée des contrastés The W et Iron Flag. Elle menace aujourd’hui de retomber.

Le « Wu » tangue. Pour les générations d’auditeurs, trentenaires et plus, qui ont grandi avec la formation rap qui a révolutionné le son East Coast au début des années 90, unique crew alors en capacité de prendre la relève des imposants NWA et Public Ennemy, le constat peut paraître cruel. D’autant que cet album, enfanté dans la douleur et plusieurs fois reporté, présente les signes d’une lente mais certaine agonie. La sentence, avanceront certains, est sévère. Elle à la mesure des espoirs que le Wu-Tang Clan soulève depuis maintenant deux décennies. Les neufs rappeurs qui font la gloire de Staten Island, ancien QG du groupe rebaptisé « Shaolin » depuis le tremblement de terre provoqué par Enter to the 36 Chambers, ont réussi tout ce temps à maintenir une ferveur intacte. La sortie de chaque nouvel album est guettée comme l’arrivée du messie sur les étals des disquaires.

12187812_947984135268900_6258627774012000895_nOn savait ces fortes personnalités inconstantes mais dopées par une fougue contagieuse. En tournée comme en studio, le groupe s’est illustré par sa prodigieuse volatilité, sa dispersion, son fonctionnement chaotique… tout en brillant par sa fulgurance. Les raisons de cet échec annoncé sont cette fois plus profondes. Les discordes internes, qui tiennent autant aux querelles d’égos qu’à des différends financiers, ont eu raison de la symbiose artistique, maintes fois mise à mal par le passé. Le semblant de solidarité qui cimentait encore le Wu s’est un peu plus effrité. Sans l’endurance et les talents d’entremetteur de RZA, A better tomorow n’aurait d’ailleurs pas vu le jour.

« J’ai bataillé. On m’a demandé du fric avant même l’enregistrement d’un couplet, alors que j’ai tout financé, que je n’ai demandé d’avance à aucun label. Ils ont inventé des problèmes qui n’avaient rien de musicaux. Ça a été le disque le plus pénible que j’aie jamais enregistré. Ça aurait pu être plus puissant, plus cohérent. C’est une des situations les plus difficiles que j’ai eu à gérer de toute ma vie » déplore le rappeur-producteur dans un entretien récent aux Inrockuptibles.

Et d’ajouter, avec ce même fond de regret dans la voix : « La musique n’existe pas grâce à des contrats, elle existe parce que des musiciens la créent, mais on a inversé les choses. Nous avons fait notre premier disque sur la foi d’un accord oral, entre nous. Personne n’était payé, ce n’était même pas le propos, et c’est pourtant devenu un des plus grands disques de rap. »

Entre les procès à répétition, la valse des avocats et des managers qui brident les projets, le paternalisme de RZA jugé trop autoritaire ou gourmand (la question de la répartition des droits est au centre des tensions), les sessions d’enregistrements fastidieuses, les carrières personnelles et les sociétés commerciales qui vampirisent depuis plusieurs années le collectif, les entourages parfois malveillants… la mission semblait impossible pour l’artisan solitaire de cet album. Qui dissimule à peine son despotisme embarrassé lors de la conception : « Wu-Tang a commencé comme une dictature et devait évoluer vers la démocratie. Mais sur ce disque, c’était un peu des deux, une sorte démocratie sans Congrès. Parfois, le Président est obligé d’agir parce que le Congrès rechigne à passer des lois, et ça n’avance pas. Il est obligé de lui passer par-dessus pour faire exécuter ses directives ». 

Faute de confiance suffisante dans les promesses du présent, le Wu-Tang ne sait plus quoi inventer pour renouer avec son prestige. Le site Flavorwire rapporte ainsi que début mars le groupe a diffusé dans une annexe du Musée d’art moderne de New York (Moma) du Queens — devant un parterre de journalistes musicaux, collectionneurs, DJs et fans munis de tickets gagnants — un condensé de treize minutes de l’album Once Upon a Time in Shaolin, fouille à la clé. Ce « collector » qui compte 31 titres et des invités surprenants (dont Cher et des joueurs du FC Barcelone) ne risquera pas d’atteindre son public : l’auditeur fidèle devra attendre 88 ans avant de se familiariser avec cet album, si tant est que la possibilité soit offerte à son acquéreur d’en diffuser gratuitement le contenu l’échéance arrivée.

Vanté comme une « œuvre d’art », le coffret luxueux qui abrite le double album a été gravé à la main et mis aux enchères. Sur le site officiel dédié à ce pur objet de spéculation, les deux têtes pensantes, RZA et le producteur Cilvaringz, justifient leur démarche de manière tout à la fois bancale et immodeste : « L’histoire démontre que les grands musiciens comme Beethoven, Mozart et Bach jouissaient d’une profonde estime. Ils étaient considérés comme les artistes suprêmes et les maîtres de l’émotion. De nos jours, la musique n’est plus perçue de la même manière ». 

L’idée de ce concept hasardeux aurait germé lors d’une visite des pyramides de Gizeh en Egypte. L’exemplaire unique dormirait, en attendant son généreux milliardaire, dans un coffre-fort de Marrakech. Le groupe affirme avoir déjà reçu plusieurs offres comprises entre deux et cinq millions de dollars. Rare témoin de cette écoute privée, un journaliste d’Artsnews livrait récemment ses premières impressions : « Il y avait plein de samples inattendus, des cuivres mélodramatiques, des extraits amusants de dialogues de kung fu ». Reste que ce montage financier, assorti d’une campagne médiatique aussi absurde que désopilante, ne fait pas consensus. « J’emmerde cet album » lâchait récemment Method Man au magasine XXL, décontenancé par les conditions d’une diffusion publique de cette rareté en 2103… Le MC nonchalant attire aussitôt les foudres de RZA qui, via twitter, lui recommande de se calmer en fumant un joint.

Cette franche zizanie ne prête pas seulement à rire. Elle est le symptôme d’un glissement inquiétant : d’un rap inventif et intransigeant, qui imprima tant de fois un langage et un imaginaire singuliers, on tend vers un rap décousu, voire illisible. La dernière période, dominée par les attitudes mercantiles et les collaborations foireuses, n’aura pas fait perdurer la capacité du groupe à se réinventer sans pervertir ses fondamentaux.

L’hymne « Wu-Tang  forever », scandé lors des concerts fiévreux, en devient ambivalent. S’il demeure toujours valable relativement au legs discographique, le slogan est frappé de désuétude eu égard à l’avenir. Le Wu-Tang ne sortira pas du coma dans lequel il a sombré au moyen de placebos ou de remèdes de fortune. L’amour rend aveugle, dit-on. La lucidité, même imprégnée de déférence, est-elle sans doute une plus sage conseillère pour juger de l’avènement de lendemains meilleurs.

Nicolas Dutent

Article publié dans International Hip-Hop #3 disponible en kiosque et accompagné d’un grand entretien avec RZA réalisé par Yann Cherruault.

Publicités

À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :