Michel Foucault, les mots et les causes oubliées

Michel Foucault dispensant un cours au Collège de France. Paris, 1971. Photo : Michèle Bancilhon / AFP

Michel Foucault dispensant un cours au Collège de France. Paris, 1971. Photo : Michèle Bancilhon / AFP

30 ans après la disparition de Michel Foucault, Frédéric Gros, philosophe et enseignant, a dirigé la Pléiade consacrée à l’intellectuel iconoclaste, dont les archives, rachetées par la BNF, ont été classées au rang de « trésor national ».

Frédéric Gros © RADIO FRANCE

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Au seuil de votre introduction de la Pléiade Foucault, vous écrivez que « Michel Foucault n’a pas inventé une nouvelle philosophie : il a inventé une nouvelle manière de faire de la philosophie ». Cette pratique philosophique nouvelle vise-t-elle une reformulation du rapport à la vérité ?

Frédéric Gros Reformulation du rapport à la vérité certainement, et dans un sens je crois un peu précis. Par là je veux dire qu’au fond il ne s’agit pas pour Foucault de proposer de « nouvelles » vérités (inédites, choquantes ou profondes), mais de décrire dans les sociétés occidentales cette aventure qu’a constitué, pour la société et pour l’individu, la circulation de discours « vrais ». Qu’en est-il de notre rapport à nous-mêmes à partir du moment où quelque chose comme une « psychiatrie scientifique » existe ? Qu’en est-il de notre rapport à l’Etat à partir du moment où s’est constituée une « science politique » ? Après, le problème de savoir si la psychiatrie est « vraiment vraie » ou si la science politique est une science rigoureuse devient secondaire. Le problème, comme votre question l’énonce, n’est pas celui de définir ce qu’est la vérité en elle-même, mais de comprendre ce qu’il en coûte à chacun d’être traversé par des discours vrais ou des obligations de vérités, ce que cette existence peut lui imposer comme contrainte ou lui offrir comme levier de pouvoir.

Quels sont « les partages disciplinaires » dont Foucault fut l’ébranleur décisif ?

Frédéric Gros Le plus décisif des partages disciplinaires qu’il a, non pas instauré précisément, mais au contraire inquiété, ou même brisé, est sans doute celui de la philosophie et de l’histoire, partage qui hante véritablement notre culture. Cette séparation qu’on croyait définitive entre les essences éternelles et les contingences historiques, entre les idées et les faits, Foucault la fragilise. Les « récits » de Foucault se construisent finalement à partir d’éléments puisés dans les archives, mais articulés de manière à aussitôt produire des effets philosophiques. Mais plus généralement il est impossible de savoir si ses « histoires » (de la folie, de la prison, de la sexualité…) relèvent encore de l’anthropologie historique, de la sociologie politique, ou même… de la littérature.

Quoique charnières, et bien que discutées, les études patientes de Foucault sur la folie et la prison se heurtent encore à l’attentisme des institutions. A quoi tient cette défiance ?

Frédéric Gros C’est vrai que l’hôpital psychiatrique comme la prison ont été dénoncés par Foucault comme des milieux d’enfermement et d’exclusion. Il faudrait dire, plus précisément, des instruments par lesquels surtout une société rejette au dehors, dans une extériorité maudite, ses propres problèmes. C’est la puissance de ce mécanisme qui explique l’inertie de ces espaces de ségrégation, même s’il faut constater tout de même des évolutions : la diagnostic de folie ne conduit plus systématiquement à l’enfermement (avec les politiques de secteur, l’augmentation des hospitalisations de jour ou l’apparition des appartements thérapeutiques) et les dernières réformes judiciaires mettent en œuvre d’autre « solution » que l’enfermement carcéral pour les peines courtes. Il demeure que nos sociétés continuent à étouffer leurs propres productions monstrueuses en les excluant.

Qu’entendez-vous lorsque Foucault affirme écrire « pour ne plus avoir de visage » ?

Frédéric Gros Foucault ici dénonce un vieux mythe occidental : celui de l’« expression ». L’« auteur » exprimerait la richesse de son individualité singulière et unique à travers une « œuvre » et en utilisant l’instrument du langage pour projeter son portrait dans un discours. Mais ce ne sont pas les hommes qui sont riches, profonds, mystérieux : c’est le langage lui-même dont l’épaisseur est insondable, les possibilités infinies. Ecrire, même des livres d’histoire ou de philosophie, c’est accepter de se prêter à ce vertige, accepter le risque de s’y noyer. Les œuvres sont des labyrinthes de langage avant d’être l’« expression » de cerveaux géniaux.

Il lui a été reproché d’atrophier le collectif au profit d’approches « individualisantes ». On l’accuse aussi d’avoir promu un certain libéralisme, concept équivoque. Ces critiques vous paraissent-elles fondées ?

Frédéric Gros Ce sont des questions lourdes et qui mériteraient des réponses longues et nuancées. Rapidement, on peut dire au moins deux choses. Premièrement, il est vrai que Foucault situe souvent les possibilités de résistance dans ce qu’il appelle des « éthiques » (et il vise par là un certain « rapport à soi ») plutôt que dans des collectifs structurés de rébellion. Mais c’est pour dire que la révolte est engageante, qu’elle suppose toujours un choix entier du sujet, ou alors elle n’est qu’une forme dérivée d’obéissance ou de conformisme. Deuxièmement, le terme de « libéralisme » ne le gêne pas tant qu’il désigne quelque chose d’assez précis, et d’assez éloigné finalement de ce que ce terme aujourd’hui recouvre. A savoir : une posture de suspicion envers des formes de gouvernementalité intrusive, une exigence de dénonciation systématique de toute tentation du pouvoir à s’acharner à toujours davantage conduire nos conduites.

Au fond, Michel Foucault ne s’est-il pas évertué toute sa vie, à l’instar de Roland Barthes dont nous fêtons le centenaire de sa naissance, à démasquer des pouvoirs qui ne disent pas leur nom ?

Frédéric Gros Il s’agit en effet de toujours dénoncer des formes de pouvoir qui se travestissent, avec l’idée quand même que ce travestissement lui-même est visible. Je veux dire par là que le problème est moins de passer de l’autre côté de ce qui est donné immédiatement à voir (afin de déceler des mécanismes secrets) que de décrire des formes de théâtralisation du pouvoir : par exemple comment le pouvoir se travestit en savoir, en expertise, en discours de vérité. Le pouvoir ne dit pas son nom, mais ce n’est pas qu’il se cache : il se redouble dans des formes mystifiantes.

Le temps n’est-il pas venu de dépasser l’opposition binaire, voire stérile, entre la dénonciation du « scandale des situations particulières » et la défense des grandes causes ?

Frédéric Gros Cette opposition a pu avoir sa pertinence un temps, pour dénoncer précisément la manière dont certaines références eschatologiques révolutionnaires (le grand soir, le triomphe du prolétariat, l’avènement d’une société sans classes) pouvaient finir par faire oublier le caractère intolérable de situations dans les prisons, les hôpitaux, qui ne semblaient pas immédiatement relever de la lutte des classes. Aujourd’hui, les « causes à défendre » (le scandale des migrants, la dégradation écologique) échappent à cette alternative, mais parce qu’elles relèvent d’un cadre inédit : celui de la globalisation.

L’entrée de Foucault dans la Pléiade doit-elle être comprise comme une consécration des acteurs de la French Theory dont il est, aux côtés de Derrida, Deleuze et Barthes, un des plus éminents représentants ?

Frédéric Gros Il est certain que cette entrée dans la Pléiade joue comme une reconnaissance. Les années soixante et soixante dix en France ont été un moment de bouillonnement intense, spectaculaire, stupéfiant. Cela dit cette « consécration » dont vous parlez ne doit pas être comprise comme une momification. Il ne faut pas oublier que pendant longtemps on a douté du sérieux de l’entreprise et qu’on a dénoncé une imposture philosophique. L’établissement rigoureux des textes de Foucault, dont on s’aperçoit à quel point ils s’appuient sur une étude patiente, méticuleuse et rigoureuse des archives et supposent un travail colossal, en amont, de lecture et de réflexion, démontre précisément à quel point le travail était sérieux.

unelf131Sur quels aspects de la pensée de la Foucault portait votre thèse, audacieusement intitulée Théorie de la connaissance et histoire des savoirs, une des premières consacrées à l’intellectuel ?

Frédéric Gros Pour moi à l’époque, je veux dire à un moment (je parle du début des années quatre-vingt) où on doutait en France de la consistance de cette œuvre (certains pensant qu’il n’y avait jamais eu là qu’un effet de mode), il s’était agi surtout de montrer comment Foucault défiait et affrontait, en philosophe accompli, certains des problèmes cruciaux de l’épistémologie, et qu’en faisant jouer ensemble la philosophie et l’histoire il indiquait pour notre culture un point décisif de formation de nouvelles vérités : une autre manière de penser qui devait véhiculer aussi de nouvelles possibilités de transformer le monde.

N’est-il pas ironique de voir Foucault, rétif à la sacralisation d’une culture savante continuiste, accéder lui-même à la stature du classique ?

Frédéric Gros J’ignore en fait ce que lui-même aurait pensé de cette consécration. Au fond le problème est de savoir ce qu’exactement on appelle un « classique ». Si effectivement il s’agit de produire un texte figé qu’il ne s’agirait plus que de citer avec solennité, ou répéter avec révérence, je veux dire que si Foucault devient un dogme intouchable, alors il y aurait même plus que de l’ironie ici : il s’agirait plutôt d’une trahison. Mais un classique, c’est aussi un fonds inépuisable de réinvention de soi. Le classique, ce n’est pas l’anti-moderne (vénérable et ennuyeux), c’est une réserve inépuisable de sens qui doit nous permettre de nous réactualiser.

Le fait de ne pas avoir été familier de Foucault, distance et non-contemporanéité dont Tiphaine Samoyault tire magnifiquement parti dans sa récente biographie de Roland Barthes, offre-t-il plus de souplesse scientifique ?

Frédéric Gros C’est vrai que pour ma part je n’ai jamais rencontré ni même vu Foucault. Cela m’évite au moins d’avoir en me poser en disciple mystique qui aurait, en l’ayant fréquenté, reçu une part de vérité intransmissible. Foucault m’est apparu finalement dès le début moins comme une individualité avec son histoire et ses contingences, que comme un défi intellectuel, une icône philosophique, un objet intellectuel.

Si L’histoire de la folie à l’âge classique, texte fondateur, demeure aussi le plus reconnu, la réception de son Histoire de la sexualité semble moins évidente en France. Cette recherche rigoureuse déployée en trois tomes, inséparable peut-être de sa manière libre et positive de vivre sa sexualité homosexuelle, n’est-elle pas minorée ? Je pense notamment à son rôle dans l’avènement des gender studies.

Frédéric Gros C’est vrai que ces textes font partie des moins connus. Ils n’ont pas donné lieu, comme les livres sur la folie ou la prison, à des gestes militants qui en auraient souligné la portée transformatrice. Qu’on rappelle ici que l’antipsychiatrie ou le Groupe Information Prison ont pu apparaître comme des effets politiques de ces premiers ouvrages. Peut-être l’avenir politique de l’histoire de la sexualité est-il encore devant nous, mais il est évident déjà que les gender studies peuvent déjà être considérées comme une postérité académique et sociale.

Qui vous a entouré dans le vaste chantier de la Pléiade (deux volumes) et quel découpage éditorial avez-vous établi ?

Frédéric Gros J’ai été entouré par des personnalités scientifiques qui toutes avaient déjà travaillé sur l’œuvre de Foucault ou même avec lui, et sont l’auteur de travaux d’édition ou de livres, d’articles portant sur Foucault : Jean-François Bert, François Delaporte, Philippe Sabot, Martin Rueff, Daniel Defert, Bernard Harcourt, Michel Senellart. Ils ont tous accompli un travail considérable de vérification et d’annotation qui augmente la puissance native de ces textes. On a donc décidé d’éditer l’œuvre « écrite » de Foucault, ses livres d’auteur pourrait-on dire, en laissant de côté un premier ouvrage essentiellement scolaire et en suivant l’ordre chronologique. Mais cependant un certain nombre d’énoncés fondamentaux ou de sujets cruciaux (les hypothèses sur la gouvernementalité ou les hétérotopies, la révolution iranienne, etc.) ou de textes devenus des « classiques incontournables » (Qu’est-ce qu’un auteur ?, Préface à la transgression) accompagnent ces textes, car ils nous ont semblé trop essentiels pour pouvoir être oubliés.

Le Principe Sécurité (NRF, Gallimard) est votre dernier et édifiant essai. A travers ses différentes acceptions, la promesse de sécurité veut-elle s’ériger comme un nouvel horizon indépassable de notre temps ?

Frédéric Gros Nos sociétés affrontent en effet un paradoxe constitutif : elles ne cessent de valoriser « la prise de risques » et d’y voir même le fondement libéral de la valeur marchande, et pourtant elles nourrissent le fantasme d’une sécurité totale, d’une anticipation de tous les dangers, sous la figure par exemple du principe de précaution. Au même moment, nos dirigeants politiques vont trouver dans la dénonciation des insécurités contemporaines un nouveau levier de légitimation et une justification de contrôle des comportements. La sécurité devient donc un enjeu considérable à la fois social et politique.

Que peut signifier être foucaldien aujourd’hui ?

Frédéric Gros Il n’existe pas d’école foucaldienne, pas d’orthodoxie. Il existe plutôt je crois une pluralité de manières d’être foucaldien : un certain style de recherche qui refuse de considérer qu’il existerait des vérités définitives ou des objectivités éternelles, qui s’oblige à historiciser les évidences culturelles et sociales ; une certaine manière de lire les textes du passé avec la seule finalité d’y décrypter surtout le signe de notre différence ; un refus encore d’accepter les partages disciplinaires comme indépassables et le goût des digressions et les aventures théoriques ; un mélange savant d’érudition et de désinvolture. Et surtout la passion de penser pour mettre à l’épreuve les vérités qu’on croit acquises et transformer le rapport aux autres, au monde et à soi-même.

Entretien réalisé par Nicolas Dutent, publié dans va version courte dans le rendez-vous des livres de L’Humanité le 6 novembre 2016 et dans sa version longue dans les Lettres françaises du mois de novembre sous le titre « Michel Foucault, l’amoureux des marges », téléchargeables ici : http://www.humanite.fr/sites/default/files/lettresfrancaise_131.pdf

« Le rapport de Foucault à l’histoire est complexe, et il est probablement au cœur du problème de la discontinuité » Judith Revel

Deux volumes pour marcher avec Foucault

La réunion des œuvres de Foucault dans la bibliothèque de Gallimard nous rappelle combien furent déterminantes ses immersions dans des territoires longtemps désertés : la maladie mentale, la prison, la sexualité…

Michel Foucault, Œuvres (Tomes 1 et 2)

Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard. 59.50 € l’unité.

Coffret de deux volumes

Coffret de deux volumes

Frédéric Gros, auteur de Marcher, une philosophie (Carnets Nord), a le goût des traversées. Cet universitaire rompu aux travaux personnels et collectifs sur Michel Foucault – attraction intellectuelle qui remonte à sa thèse – est aussi l’initiateur d’essais affutés, dont Etats de violence et Le Principe Sécurité parus chez Gallimard (NRF Essais). Il ne s’agit pas ici de l’exercice solitaire incarné par les promenades rituelles de Kant à  Königsberg, mais du pèlerinage de plusieurs fidèles.

Dans l’entreprise fastidieuse de la Pléiade, l’action organisatrice du chef d’orchestre importe autant que le choix des musiciens. La partition est servie par des collaborateurs aguerris : François Delaporte, Jean-François Bert, Philippe Chevallier, Bernard Harcourt, Martin Rueff, Philippe Sabot et Michel Senellart. L’introduction, subordonnée à une chronologie soignée de Daniel Defert, condense admirablement les défis théoriques posés par l’œuvre de Foucault.

Le tome I (1926-1967) se concentre sur les textes fondateurs : sa volumineuse Histoire de la folie à l’âge classique côtoie ses réflexions sur la Naissance de la clinique et Raymond Roussel et son non moins décisif Les Mots et les Choses.  Le tome II (1968-1984) rassemble son fameux Surveiller et Punir, sa leçon inaugurale au Collège de France et les ambitieuses Archéologie du Savoir et Histoire de la sexualité de celui qui fut un archiviste acharné et le promoteur de mutations épistémologiques. Une série d’articles, de préfaces et de conférences insiste judicieusement sur la variété de ses objets d’étude : Nietzsche, les Lumières, le corps, l’utopie… L’examen patient des textes lèvera bien des méprises.

Doté d’un solide appareil critique, ce corpus nous confirme, comme l’écrivait Isabelle Garo en juin 2014 dans nos pages, que lors de la crise (1960-1980) qui pris des allures de « printemps intellectuel », Michel Foucault fut « l’un des théoriciens les plus novateurs ». « L’accuser de tel ou tel renoncement n’a aucun intérêt, pas plus que de vouloir le rallier à Marx, avec lequel il ne cessa de se confronter. Il y a bien plus passionnant : retracer sa trajectoire et comprendre l’écho reçu par ses thèses » ajoute-t-elle. Nous y sommes. N.D.

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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