Slavoj Zizek : « Le mort-vivant, nouvelle figure métaphorique de l’intellectuel progressiste »

CRYC-MEU8AAO_U7.jpg-largeDans un important essai criblé de références théoriques, littéraires et artistiques, le philosophe et psychanalyste Slavoj Zizek dialogue patiemment avec l’œuvre de Georg Wilhelm Friedrich Hegel. Il est impératif, selon Alain Badiou, auteur de la préface, non pas seulement de revenir au penseur allemand « mais de répéter ses exploits et de surmonter ses limites ».

9782213677958-X_0Moins que rien*, votre récent et monumental essai, s’ouvre sur un refus : celui de « de la caricature ridicule de Hegel en  idéaliste absolu ». Comment expliquez-vous la relative occultation contemporaine de Hegel et les réductionnismes dont il peut faire l’objet ?

Slavoj Zizek : Qu’est-ce qui est vivant et mort dans la pensée de Hegel ? A-t-il encore quelque chose à dire ? Cette question, le philosophe italien Benedetto Croce la posait déjà au siècle dernier. Suivant Adorno, je crois que l’interrogation doit être renversée : quelle est notre contemporanéité dans les yeux de Hegel ? La caricature grossière de Hegel me fait penser à ce qu’on appelle en psychanalyse « un souvenir-écran » : la peur inconsciente et invisible de la philosophie hégélienne. Hegel ne fait pas ici exception. Le travail d’Alain Badiou sur Platon s’inscrit lui-même en faux contre la caricature de cet immense philosophe et de l’événement platonicien. C’est une tâche de la postérité de naturaliser, de décontaminer, de « re-normaliser » les grands philosophes. C’est n’est pas qu’un problème épistémologique : les conséquences de la théorie hégélienne, sur la question sociale, sont plus radicales qu’on le pense. Deux politisations contradictoires de Hegel ont eu lieu avec le conservatisme d’une part et la gauche révolutionnaire d’autre part. D’autres encore ont tenté d’ériger Hegel comme penseur proto-fasciste et antidémocrate. On observe que ces quarante dernières années, un troisième Hegel a émergé : celui du centre libéral. Les travaux américains de Robert Pippin, Charles Taylor ou Robert R.Williams portant sur la dialectique de la liberté et la théorie de la reconnaissance mutuelle ont installé ce personnage libéral. Face à ce courant, un autre encore défend l’idée qu’on peut lire Hegel non pas comme un système métaphysique concernant la nature de la réalité elle-même, mais comme une théorie des stratégies discursives qui analysent les procédures de l’argumentation rationnelle. Ce courant dit finalement : laissons de côté l’ontologie !

Vous constatez, à rebours de certaines interprétations, une « incompatibilité entre la pensée de Hegel (« penseur de la potentialité ») et toute forme de mobilisme évolutionnaire ». Cette pensée, présentée ordinairement comme système de la fermeture, offre-t-elle une place au futur ?

Slavoj Zizek : Deux grands interprètes hégéliens ont répondu à cette question en France. Les travaux de Gérard Lebrun offrent une critique brillante de Hegel tout en démontrant que le mobilisme de la pensée hégélienne est erroné. Catherine Malabou expose la thèse, dans son livre extraordinaire L’avenir de Hegel, selon laquelle le système de Hegel n’est pas fermé et qu’il est au contraire une ouverture radicale. Il faut comprendre que si le mobilisme évolutionnaire est fermé au sens où il poursuit infailliblement une direction, cette fermeture est une ouverture radicale vers le futur au sens où cette philosophie nous dit : on ne peut pas parler du futur ni l’écrire ! Ce que confirme la phrase célèbre de Hegel « Nul ne peut sauter par-dessus son temps ». Les ennemis de Hegel sont ceux qui prétendent pouvoir sauter par-dessus leur temps en entretenant une image illusoire du futur. Dès qu’on analyse un système social, celui-ci est déjà passé. Ce qui lui fait dire à Hegel que « quand la philosophie peint son gris sur gris, c’est qu’une figure de la vie est devenue vieille, et on ne peut pas la rajeunir avec du gris sur gris mais on peut seulement la connaître ; la chouette de Minerve ne prend son vol qu’à la tombée du crépuscule ». Hegel n’est pas un crétin et cette analyse doit valoir pour sa propre philosophie du droit. Il y a là un paradoxe saisissant : Hegel est radicalement ouvert au futur et toute nécessité est rétroactive. La situation actuelle me semble plus hégélienne que marxienne. Marx était soucieux de la manière de préparer la révolution. Pour Hegel, la révolution française est déjà passée, et maintenant le problème hégélien est de savoir comment rester fidèle à l’idée révolutionnaire ? L’enjeu de l’héritage et de la répétition est primordial. Le 20e siècle a été une tentative répétée d’actualiser le communisme, au prix de dangereux échecs. Comment répéter cela dans des conditions radicalement nouvelles ?

Ne tentez-vous pas ici de dépasser le conflit entre matérialisme et idéalisme, cristallisé autour des deux monuments de la pensée que sont Marx et Hegel ?

Slavoj Zizek : Au 19e siècle, la topique de la finitude, qui désigne la limitation à notre propre corps, notre expérience étant bornée à notre être fini, est un moment plutôt matérialiste. L’idéalisme s’est lui tourné vers l’infinie immortalité. Quentin Meillassoux, dans Après la finitude, rend parfaitement compte de ces tensions. Il constate qu’au 20e siècle, nous avons accentué cette finitude en épousant la thèse heideggérienne selon laquelle nous sommes finis et jetés dans l’existence. On ne regarde pas vers le ciel, on s’immerge dans la matérialité la plus sale, abrupte. C’est toute l’entreprise du réalisateur russe Andreï Tarkovski. Cette immersion peut être comprise comme un soutien ultime à l’idéalisme. Aujourd’hui, paradoxalement, les matérialistes sont partisans de l’infini. Est-ce pour sauver l’idée d’un au-delà ? Le matérialisme d’aujourd’hui est abstrait, sans matière. On trouve déjà cette idée chez les matérialistes grecs. Le nom atome, chez Démocrite, veut dire « Moins que rien », définition que Barbara Cassin a bien analysée. La chose la plus difficile à penser est un matérialisme non substantiel. Abandonnons le vieux matérialisme concret. Il faut se risquer à l’abstraction, l’incorporel, l’infini.

SLAVOJ292La question de la liberté, en tant qu’elle conditionne la capacité fragile des hommes à faire l’histoire, hante cette publication. Deleuze estimait que le « passé pur doit être l’ensemble du passé mais doit être modifiable par la survenue de tout nouveau présent ». Vous l’abondez sur ce point en affirmant que « profondément passifs, déterminés par le passé dont nous dépendons, nous jouissons cependant de la liberté de déterminer l’étendue de cette détermination ». Réactivez-vous ici l’existentialisme sartrien voulant qu’on soit totalement libres par nature et totalement déterminés par le milieu ?

Slavoj Zizek : Le grand poète anglais conservateur T.S Eliot avance une thèse intéressante, à savoir que le « sens historique modifie la perception, non seulement du caractère passé du passé, mais de son caractère présent. Ce sens historique perçoit aussi bien ce qui échappe au temps que ce qui lui appartient ». Appliqué à l’artiste, cela induit que chaque œuvre d’art nouvelle change le passé lui-même. Le passé est toujours, rétroactivement, reconduit, nous dit Hegel. Si l’existentialisme sartrien est puissant, nous devons aller au-delà. Je reste lacanien-freudien au sens où, selon moi, l’inconscient est le lieu par excellence de la liberté. Voilà un nouveau paradoxe : nous n’avons pas directement accès à ce lieu de la liberté. Une analogie est ici possible avec l’amour. Je ne peux pas ordonner à quelqu’un de tomber amoureux de moi et le fait de tomber amoureux est toujours jugé du point de vue du passé. L’acte libre le plus radical est l’acte inconscient.

Si, dans la dialectique hégélienne, la vérité de la lutte est « la destruction mutuelle des contraires », la praxis révolutionnaire n’est-elle pas, à terme, vouée elle aussi à l’autodestruction ?

Slavoj Zizek : Le but de tout sujet authentiquement révolutionnaire est de ne plus être ce qu’il est. Le but du prolétariat n’est-il pas, précisément, d’abolir le prolétariat comme classe exploitée ? La pratique révolutionnaire doit être dissociée de cette poétique perpétuelle de l’ennemi. Lorsque j’ai voyagé en l’Inde, j’ai rencontré des représentants de la caste des Intouchables, qui occupent le bas de la hiérarchie sociale. Ils m’ont donné une définition magnifique de leur projet politique. En substance, cela disait : « Tous les autres groupes politique veulent affirmer leur position de domination, c’est-à-dire demeurer ce qu’ils sont. Notre plan à nous est très simple : nous ne voulons pas être ce que nous sommes, nous voulons abolir notre état ». En somme, cela revient à vouloir changer radicalement le monde, au point de disparaître. La transformation la plus élevée, c’est la transformation de soi-même.

La seconde partie de votre livre est entièrement dédiée à Lacan, un autre de vos auteurs fétiches. Quels sont les points d’entente et de discorde entre la psychanalyse et l’hégélianisme ?

Slavoj Zizek : Tout mon livre est dirigé contre le lieu commun selon lequel Hegel, prisonnier de sa « prétention délirante au savoir absolu », serait antirévolutionnaire. De même, Lacan serait réductible à une pensée du décentrement. Ce qui peut unir ces deux penseurs, c’est une analyse du processus contingent de la vérité qui doit passer par l’erreur. Si, dès son rapport de Rome et sous l’influence de Jean Hyppolite, Lacan propose une lecture hégélienne, positive mais traditionnelle, du processus analytique, il se détache progressivement de Hegel et opère un retour à Kant. Ce que je propose ici, c’est une lecture de Lacan à contre-courant. Ma thèse est que lorsqu’il semble s’opposer à lui plus tard, il ne cesse, à sa manière, d’être hégélien. Quand Lacan critique Hegel, il critique l’image d’un idéalisme absolu qui annule toute autorité. Pour découvrir le cœur véritable de la dialectique hégélienne, on peut y parvenir à travers la critique de Lacan. Inversement, Hegel nous permet de déterminer l’impasse mystique, le cul-de-sac de Lacan dans son dernier séminaire.

La France est traversée par de vifs débats portant sur la droitisation des intellectuels. Ce constat peut paraître paradoxale tant les ouvrages critiques en sciences sociales et humaines abondent. L’intellectuel progressiste est-il affaibli, voire mort, comme certains le claironnent ?

Slavoj Zizek : Une certaine figure de l’intellectuel progressiste ne fonctionne plus car il ne sert plus de point de départ d’une orientation politique. Cette droitisation française est un symptôme de la « provencialisation » de la France. Quand j’étais jeune, la France était une méga-puissance intellectuelle. La nouvelle philosophie (incarnée par André Gluscksamm, Bernard-Henri Lévy…) n’a pas réussi à pénétrer le marché intellectuel anglo-américain. Paradoxalement, Alain Badiou, qui ne dispose pas d’assise médiatique et institutionnelle aux Etats-Unis, est infiniment plus étudié que Finkelkraut. Cette « droitisation » ne vaut donc pas universellement. Je note que plus on proclame la gauche intellectuelle radicale morte, plus celle-ci se mobilise. Nous sommes des morts-vivants très productifs ! L’idéologie officielle, qui promeut la fin des révolutions et l’heure du pragmatisme, a tout intérêt à nous déclarer morts. Mais nous sommes plus que jamais vivants. La nouvelle figure métaphorique de l’intellectuel progressiste est donc celle du mort-vivant. La férocité des attaques proférées à notre encontre est la meilleure preuve de notre bonne santé. Car on ignore les morts.

Vous avez soutenu précocement Syriza dans son bras de fer interminable avec la Troïka. Quels enseignements, sur le fonctionnement actuel de l’Europe, tirez-vous de sa réélection ? Sommes-nous condamnés à l’hiver européen ? La démocratie européenne ferait-elle l’expérience de l’« impossible » ?

Slavoj Zizek : Syriza a peut-être commis des erreurs mais je rejette radicalement l’idée selon laquelle, après le referendum, Syriza se serait compromis. Traiter cet épisode comme une simple trahison est la chose la plus stupide qui soit. La minorité de la plateforme de gauche n’a pas apporté une seule idée originale et son échec électoral est un signe de sagesse du corps électoral grec. Ce qui est survenu après le referendum peut paraître horrible, absurde, mais Alexis Tsipras avait-il le choix ? Des intellectuels ont prétendu que les grecs ont consenti à faire le choix de la souffrance et de l’austérité. Rien n’est moins faux. Le peuple grec ne veut plus souffrir. On doit accepter que dès le début, en Grèce, les chances révolutionnaires étaient faibles. Ces événements nous rappellent que le salut de l’Europe est conditionné par une rupture économique radicale et que la crise des réfugiés est une chance qui s’offre à elle pour engager cette rupture. Il ne faut craindre aucun tabou et amorcer un dialogue entre les forces progressistes. Sur « l’islamisme » par exemple, il est urgent de soutenir les groupes palestiniens qui combattent l’islamo-fascisme. Sans quoi la droite populiste s’octroierait le privilège de la critique.

*Moins que rien, Fayard, 960 pages, 32€.

Entretien réalisé par Nicolas Dutent, publié le 6 novembre 2015 dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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