Joey Badass, frémissements d’un mythe

joey-joey-joey-badassLe talent n’attend pas le nombre des années. Joey Badass, de son vrai nom Jo-Vaughn Virginie Scott, célèbre cette formule avec une décontraction insolente. A peine a-t-il soufflé sa vingtième bougie que le rappeur new-yorkais signe avec B4.Da.$$ (Before da Money) un des albums solo les plus stimulants de la dernière période. 

Cet artiste inflexible, dont l’allure nonchalante de collégien peut s’avérer trompeuse, est très conscient de l’attraction qu’il suscite chez ses pairs. Sa renommée, aussi récente que fulgurante, l’autorise à faire le tri dans les avances. Si la Zulu Nation parvient à faire de lui une recrue de choix, Jay-Z, qui voulait le copter après sa percée sur Youtube, se serait heurté aux prétentions salariales de l’intéressé. « Je veux sortir ma mère du quartier » argue-t-il, pour étayer son refus de signer sur une major pour moins de trois millions de dollars.

Que cette rumeur soit ou non avérée, ce disque est produit en indépendant et ne s’en trouve en rien affecté. Les treize titres qu’il comporte font souffler autre chose qu’un petit vent revigorant sur le continent rap : ils impriment une marque sonore, un univers qui porte les germes et la fraîcheur d’un renouveau. Face à la paresse et à la frilosité qui atrophient trop des projets, ce disque arrive à son heure. Il peut même se targuer, en ce début d’année plutôt avare en réjouissances, de faire l’événement.

C’est avant tout un mariage réussi entre l’héritage des anciens — on y retrouve le meilleur du son East Coast qui a façonné les années 90, de même que des échos diffus à la soul et au jazz — et la clarté du verbe, établi dans son époque. « Je n’essaye pas de revenir en arrière. J’essaye juste de faire ce que je peux pour lutter contre le lavage de cerveaux de la société actuelle » explique-t-il, s’agissant de la tension entre passé et présent. De l’âge d’or du rap conscient, décelable aussi bien chez Rakim, Mobb Deep, Nas que le Wu-Tang, il loue son « message révolutionnaire, plus positif ». « Aujourd’hui c’est toujours la même merde, encore et encore, bitches, bagnoles et pognon » déplore le rappeur, tranchant, dans un entretien à CultureBox. Rien d’étonnant aussi à ce que ce pourfendeur de l’argent-roi déclame dans cet opus, sous la forme d’une allusion à peine déguisée au mythique C.R.E.A.M : « Le cash a tout ruiné autour de moi ».

joey-badass-b4dassOutre qu’il prend soin de ne jamais abuser des effets — les instruments acoustiques ont autant le droit de cité que la MPC — le prodige impose un flow précis et faussement indolent. Tantôt relâché, tantôt explosif, il tire parti d’une scansion parfaite. Le beat est un ring et ce boxeur magnifique, à la manière d’Ali, flotte comme un papillon. Il boxe avec les mots sans autre filet que son adresse verbale, qui pique au vif. Chaque fin de phrase est ainsi appuyée, comme pour prévenir tout relâchement, toute déprise de la partition. La fougue est donc régie par une extrême maîtrise.

Si on est frappé par l’agilité de ce tout jeune lyricist, l’orchestration soignée sert efficacement sa verve. La réussite de ce projet est bien collective. A l’instar de sa dernière et déjà prometteuse mixtape Summer Knights, sortie en juillet 2014, où Badass avait déjà rallié plusieurs poids lourds (MF Doom, The Alchemist, DJ Premier), cette livraison se démarque par la qualité des productions. Cette sélection exigeante croise les instrumentales d’Hit-Boy, de Basquiat, de Freddie Joachim, de son mentor Statik Selektah et de beatmakers de son collectif Pro Era. Cette diversité, musicale et générationnelle, ne menace jamais l’unité de l’album. Elle cohabite au contraire harmonieusement.

On alterne ici entre ambiances planantes (Like Me, Black Beetles, O.C.B), humeurs ténébreuses (Christ Conscious, Paper Trail, Big Dusty) et courses de vitesse (No.99, Espace 120, Teach Me). Quelque que soit la cadence, on reste souvent le souffle coupé.

Chronique publiée dans International Hip-Hop #3, disponible en kiosque.

Nicolas Dutent

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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