Rien n’est précaire comme une frontière

Harragas Bruno Boudjelal

Harragas, 2011. Vidéo 5′ en boucle. Collection du Musée national de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte Dorée, Paris. Bruno Boudjelal/Agence Vu.

A grand renfort de panneaux pédagogiques, de photographies, de cartes, d’objets de mémoire, d’œuvres d’art et de témoignages, une salutaire exposition explore le thème de la frontière au Musée de l’histoire de l’immigration de la Porte Dorée.

Arrimés à une bouée de fortune, deux migrants se débattent, apeurés, avec les flots d’une mer menaçante. Dans la toile saisissante de l’artiste Combo, qui ouvre l’exposition « Frontières » au Musée de l’histoire de l’immigration, la Méditerranée est rebaptisée « Mare mortuum » sous le coup tragique de l’actualité. Dans ses poèmes, Victor Hugo n’arguait-t-il pas déjà que « l’eau jette des cris de haine », ne s’émeut-il pas du sort des hommes captifs « des vagues sombres », « pleines de sang » ? Bruno Boudjelal lui répond avec le médium de son temps : le téléphone portable dont il exploite la valeur documentaire. Dans cette installation adroite, mêlée d’images qui expriment un ambivalent « désir d’ailleurs », le photographe écrit la traversée des harragas, clandestins partis des rives du Maghreb.

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Melilla, enclave espagnole au Maroc. Arrivée de Salomon aux portes de l’Europe. Sarah Caron, série Odyssée moderne. Voyage avec les migrants clandestins du Sahara à la Grande Bleue (2001-2004). Collection du Musée national de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte Dorée.

Tangible ou spectrale, séduisante ou hostile, la frontière est là, inébranlable. « La frontière c’est celle qui protège et celle qui exclut, interdisant l’accès aux non nationaux » résume Benjamin Stora, historien et président dévoué du palais de la porte Dorée. La vision qui domine est clairement la seconde, celle, négative, du difficile ou de l’impossible passage. Dans l’avant-propos du passionnant ouvrage édité pour l’occasion*, les commissaires scientifiques Yvan Gastaut et Catherine Wihtol de Wenden relèvent que « la frontière a longtemps matérialisé la peur du barbare et la crainte de l’invasion. Qu’en est-il au début d’un 21e siècle mondialisé ? » L’exposition empoigne continument cette question. Elle souligne un fait têtu : « les deux tiers de la population de la planète ne peuvent pas circuler librement ».

Des vues imposantes de la Grande Muraille de Chine rappellent que la frontière défensive n’est pas une idée neuve. Une véritable archéologie des frontières est plus largement entreprise. La série bien pensée de Gaël Turine est hantée par la peur qui circule entre l’Inde et le Bangladesh, le film panoramique d’Anne-Marie Filaire scrute pendant trois ans l’évolution des paysages le long de la « barrière de séparation » entre Israël et la Cisjordanie, la division idéologique et spatiale de la population coréenne et le mur technologique érigé par Busch à la frontière americano-mexicaine sont illustrés par d’édifiantes archives.

Ad Van Denderen, Go No Go, les frontiäres de lEurope, 1988 2002 Albanie

Albanie, Kapshtice, 2000 Des albanais traversent la frontière grecque clandestinement. Ils marchent de nuit, et dorment le jour. Après 4 ou 5 nuits, ils prennent le train ou le bus en Grèce jusqu’à destination, généralement jusqu’à l’exploitation agricole pour laquelle ils travaillent chaque année. Lors de leur passage clandestin ils sont fréquemment arrêtés par les soldats grecs et frappés. Parfois ils tombent dans les mains de la mafia albanaise qui leur vole tout ce qu’ils ont emporté avec eux. © Ad Van Denderen / Agence VU

Si l’expérience des frontières est un drame collectif, elle est réciproquement un séisme intérieur. Dès 1955, Pierre Boulat fixe la traque policière aux portes du bidonville de Gennevilliers tandis que, dans un moyen format superbe, Ad Van Denderen retient le regard éteint d’un voyageur noir exposé au zèle d’un douanier de l’aéroport de Schiphol. Les tampons en bois de Barthélémy Toguo détournent habilement les outils administratifs. Ce rituel du contrôle frappe indistinctement anonymes et futurs illustres : dans une vitrine, l’autorisation provisoire de séjour attribuée en 1964 à un travailleur portugais côtoie la carte d’identité d’étranger de Pablo Picasso émise en 1918.

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Cartes de séjour, Mamadou, France, Clandestin (Tampons et empreintes). Sculptures en bois, Barthélémy Toguo, 2010. Collection du Musée national de l’histoire de l’immigration, Palais de la Porte Dorée.

Dans ce parcours, le thème de l’exode est lui magnifiquement investi par les cadrages dynamiques de Sarah Caron, le dessin au fusain de Théophile Alexandre Steinlen et le globe rotatif d’Emma Malig qui rythme poétiquement la course folle des « naufragés sans nom, sans port ». Ce vertige prend aussi forme dans la bouche de Shahab Rassouli, élève brillant qui a fui les talibans afghans. Pour ce lecteur admiratif des Misérables, les livres ont été un phare dans la nuit de l’exil. Il s’interroge : « Pourquoi mettre des frontières, ne sommes-nous pas tous de la même chair ? Les frontières sont des lignes imaginaires qu’on peut déplacer à tout moment ».

* « Frontières » Coédition Magellan and Cie et Musée national de l’histoire de l’immigration, novembre 2015, 184 pages, 28 €

Nicolas Dutent

Article publié le 17 novembre dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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