Razmig Keucheyan : « La crise climatique va aggraver encore les inégalités »

 

39300.HR

Le 19 octobre 2015, le typhon Koppu a traversé le Nord de l’archipel des Philippines, déversant des trombes d’eau et faisant d’importants dégâts. Photo Erza Acayan/REUTERS

Razmig Keucheyan est sociologue et maître de conférences à l’université Sorbonne Paris-IV. Il décrypte dans son dernier essai « 
La nature est un champ de bataille », les différentes formes d’inégalités écologiques et le concept de racisme environnemental.

Keucheyan-nature-300Votre édifiant essai d’écologie politique s’intitule « La nature est un champ de bataille ». La nature rejoue-t-elle la partition des antagonismes sociaux ?

Razmig Keucheyan Tout le monde ne subira pas les effets de la crise environnementale de la même manière. Il existe des « inégalités environnementales » : selon la classe sociale, le genre, le groupe ethnique… l’impact de cette crise sera très différent. Quelles furent les principales victimes de l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans en 2005 ? Les Noirs et les pauvres, qui vivent dans les quartiers directement exposés aux catastrophes climatiques. Les classes aisées, elles, résident sur les hauteurs de la ville… Dans quel département enregistre-t-on les pics de pollutions de l’air les plus élevés en Ile-de-France ? Dans le « 93 », le département le plus pauvre de France métropolitaine, et celui qui accueille le plus d’immigrés récents. Une étude parue en 2014 démontre qu’en France, les incinérateurs à déchets, qui génèrent des substances cancérigènes, sont souvent localisés là où la proportion d’immigrés est plus élevée. Dernier exemple, les essais nucléaires français ont été réalisés dans les colonies puis les DOM-TOM : d’abord dans le désert algérien, puis en Polynésie. Ces essais ont des conséquences dramatiques sur la santé des populations, et ont endommagé les écosystèmes pour longtemps. On le voit, la crise climatique va aggraver encore les inégalités entre et à l’intérieur des pays…

Dans ses Manuscrits de 1844, Marx affirmait que « la nature est le corps non-organique de l’homme », celui-ci étant « une partie de la nature ».  Une conciliation entre marxisme et écologisme est-elle possible ?

Razmig Keucheyan Le marxisme et l’écologie sont non seulement conciliables, mais le marxisme est très utile pour comprendre la crise environnementale. Le principal responsable de cette crise est le capitalisme industriel. Or ce système ne peut fonctionner sans énergies fossiles : charbon, gaz et pétrole. Pourquoi ? Parce que le capital doit pouvoir se mouvoir à travers la planète, afin d’exploiter les différentiels de productivité entre régions. Cette mobilité est justement permise par les énergies fossiles. Le marxisme est l’une des meilleures grilles d’analyse pour comprendre la civilisation industrielle. Tout en dialoguant avec d’autres courants de l’écologie, il a donc toute sa place dans la définition d’un projet émancipateur pour le 21e siècle, que certains appellent « écosocialiste ».

Le capitalisme est parvenu à financiariser la nature tout en y trouvant la motivation de nouvelles guerres. A quelles conditions la justice et la paix environnementales seraient-elles envisageables ?

Razmig Keucheyan On s’imagine souvent que les élites sont passives face à la crise climatique. A tort : elles sont très actives, mais dans leur propre intérêt, et non dans celui des populations. Les financiers, par exemple, ont inventé une gamme de produits financiers « branchés » sur la nature : les marchés carbone, les dérivés climatiques, ou encore les obligations catastrophes. Ces produits visent à atténuer les coûts croissants que représente le changement climatique pour l’économie, et à faire repartir les profits à la hausse, par la marchandisation de la nature. C’est la logique de la « double peine » : le capitalisme est responsable de la crise environnementale, mais il cherche maintenant à en tirer profit. Les militaires sont eux aussi actifs sur le front du changement climatique. Faire la guerre, de tout temps, a supposé de maîtriser l’environnement. Or des paramètres climatiques changeants vont forcément avoir des effets sur la façon de la guerre. C’est pourquoi depuis les années 1990, une série de rapports élaborés par les grandes armées de la planète ont été consacrés aux implications militaires du changement climatique. La paix, comme toujours, a une condition : la justice. La lutte contre les inégalités – les inégalités environnementales parmi elles – est notre seule chance de sortir du cycle de violence dans lequel nous nous trouvons.

Vous condamnez l’illusion d’un consensus écologique. Si la notion de pacte, ou de contrat,  est vouée ici à l’échec, les espoirs placés par certains dans la tenue de la COP21 sont-ils à leurs tours trompeurs ?

Razmig Keucheyan Les droits démocratiques ont-ils jamais été accordé par les dominants ? Non, ce sont les classes populaires qui se sont battues pour les obtenir. Le suffrage universel, par exemple, a été proclamé au moment de la révolution français, mais il n’est devenu vraiment universel qu’au milieu du 20e siècle, à la suite de luttes populaires visant à obtenir son extension. Ce qui vaut pour les droits démocratiques vaut aussi pour le changement climatique : les dominants ne prendront des mesures que lorsque le peuple – qui sera, comme je l’ai dit, le premier à souffrir des dégradations écologiques – les lui imposera. Lors de la COP21, mais également après, il faut par conséquent que la société civile impose un rapport de force aux dominants, et convainque l’opinion publique de l’urgence d’adopter des politiques de réduction et d’adaptation au changement climatique. Je suis raisonnablement optimiste : ce qui a été obtenu en matière de droits démocratiques peut être obtenu également dans le domaine environnemental. La seule différence, de taille, est qu’en matière de crise climatique, le temps presse…

Entretien réalisé par Nicolas Dutent, publié le mardi 1er décembre 2015 dans L’Humanité.

 

 

Publicités

À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :