Marie-José Mondzain : « Il faut que le chagrin nous inspire »

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Portrait de Marie-José Mondzain par Isabelle Rozenbaum

Il est bien difficile de prendre la parole après les massacres du 13  novembre, et cela pour deux raisons inverses : l’une est la nécessité ressentie de garder le silence pour donner leur temps et leur rythme au chagrin et à la pensée ; l’autre est due à l’abondance des commentaires qui ont immédiatement envahi la presse et les médias.

Ces commentaires souvent légitimes et certains très remarquables ont offert un grand nombre de ressources pour comprendre les causes d’un tel événement. Un certain nombre de ces prises de parole et de ces textes nous aident à traverser cette épreuve collective en éclairant et en dénonçant les responsabilités historiques, sociales et politiques qui ont conduit à ce désastre. Ici s’éclaire l’histoire religieuse, coloniale, économique et militaire ; là l’accent est mis sur la souffrance sociale, l’irresponsabilité des institutions, le cynisme des chefs ; ailleurs on insiste sur la cruauté des fanatiques, la fascisation des pouvoirs, la barbarie planétaire et les misères locales…

Il semble clair à la lecture de ces textes qu’il n’y a pas un camp des victimes massacrées en face d’un camp de bourreaux massacreurs. Il y a des victimes des deux côtés et il nous faut trouver ensemble les ressources de notre résistance face à tous les bourreaux. Ce qui revient à dire qu’il faut que s’inscrive désormais non pas une guerre comme on veut nous le faire entendre mais une lutte véritablement politique dans l’espace et le temps collectifs. Une chose est de comprendre les événements pour les inscrire dans une mémoire intelligible et pour déjouer les effets paralysants de l’effroi, une autre est de mettre en œuvre une réponse active avec la ferme détermination d’en finir avec la catastrophe et d’en finir avec ceux qui l’ont provoquée. Je crois que nous ne pourrons rien changer si nous continuons à parler de ceux qui nous agressent sans jamais parler avec eux. Il y a un vrai problème quant à notre adresse.

Que pouvons-nous faire, nous qui refusons l’état de guerre ? Toute une jeunesse sur notre territoire est happée par une idéologie meurtrière et fascisante, fanatique et désespérée. Nous devons nous tourner vers elle, lui accorder du temps, écouter sa plainte et l’aider à rompre avec la fureur nihiliste inspirée par un idéal fantasmatique. C’est pourquoi je ne cherche pas à faire plus ni à faire mieux que d’autres en termes d’analyse des causes et des responsabilités. Je voudrais m’interroger sur la destination de nos textes, de nos analyses. Comment passer à l’action non pour riposter mais pour répondre ? Comment faire en sorte qu’un dialogue s’instaure entre les insurgés criminels et le monde qu’ils disent ne plus supporter, qu’ils veulent anéantir en nous tuant. Comment leur faire entendre que ce n’est pas en tuant aveuglément de simples citoyens qu’ils changent le monde mais que bien au contraire ils renforcent les haines et le cynisme organisés par le système néolibéral et sa politique internationale. Ils en deviennent les pires agents.

Plus ils tuent, plus la terreur qu’ils instaurent diminue nos libertés. Plus les atteintes à nos libertés s’aggravent, plus la force policière et la violence militaire renforcent le système qu’ils croient dénoncer. Régner par la peur c’est instaurer une phobocratie qui conduit à autoriser chacun à être armé, à tirer au nom de la légitime défense, à tuer aveuglément à son tour tout ce qui l’insupporte ou lui fait peur. Ceux qui veulent la guerre préparent la guerre civile en mêlant inextricablement le terrain international des conflits d’intérêts et la scène nationale des contradictions économiques et des injustices scandaleuses qui en découlent dans le champ social.

Comment partager nos analyses ? Comment entrer en relation de parole, de conflits formulés, de plaintes entendues, de solutions trouvées ensemble dans l’espace public, dans les écoles, dans les rencontres et les voisinages, avec toutes celles et tous ceux qui s’engouffrent dans des passages à l’acte où ils perdent leur âme en croyant la sauver, où ils sont les fossoyeurs de leur propre joie de vivre en préférant mourir. L’état d’urgence va inévitablement organiser la terreur intériorisée, l’autocensure, la méfiance généralisée. S’ouvre une ère du soupçon où chacun est l’ennemi potentiel de chacun et de tous. Plus d’hospitalité avec les risques qu’implique tout accueil. Alors comment faire entendre notre voix ?

Pour entendre il faut écouter et pour cela faire silence. Il est frappant que ceux qui tuent ont besoin de crier, leurs images sont saturées de paroles et d’incantations. La riposte est bruyante à son tour. Les industries de la communication veulent orchestrer les images et les paroles qui prétendent informer et résoudre. Le silence est impossible et le régime des explosions est assourdissant. Alors comment recomposer un espace et un temps pour l’écoute ?

Où trouverons-nous l’énergie collective qui permet de ne pas confondre le refus du pire avec la haine de la parole et de la liberté ? C’est à chacun de nous d’avancer main tendue à l’écoute de la démesure de ceux qui nous menacent. Aurons-nous ce courage ?

Contre la destruction il n’y a qu’une réponse, c’est la création. Il n’y a que dans les gestes courageux et novateurs de celles et de ceux qui inventent en prenant les risques qu’exige tout arrachement à la fatalité et à la nécessité que nous puiserons la force nécessaire pour renverser l’ordre de la catastrophe. Sans la puissance de la culture et le travail des artistes, sans l’énergie poétique qui habite toute révolution, nous ne ferons que trembler davantage et pleurer nos morts. Il faut que celles et ceux qui sont morts ne soient pas morts pour rien. Il faut que le chagrin nous inspire, qu’il nourrisse la révolte et nous donne la puissance d’inventer, de faire advenir un autre monde. C’est un vrai travail qui ne peut s’accomplir dans l’urgence. Le temps révolutionnaire est une temporalité créatrice qui n’a rien à voir avec celui des urgentistes. Il va falloir au contraire prendre du temps et surtout en donner.

Auteur, chez Bayard, de L’image peut-elle tuer ? (2002), Homo spectator (2007), Images (à suivre)-De la poursuite au cinéma et ailleurs (2011) ; au Seuil, le Commerce des regards (2003) ; chez Gallimard, Qu’est-ce que tu vois ? (2008). 
Livres électroniques disponibles sur D-Fiction.

Tribune publiée le jeudi 26 novembre 2015 dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

2 Commentaires

  1. Pingback: Marie-José Mondzain : « Il faut que le chagrin nous inspire » | Après…

  2. payot marie claude

    Merci infiniment de ce texte que j ai lu très attentivement. Une certitude la violence quelle qu elle soit n apaisera pas ce monde. Merci

    Aimé par 1 personne

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