Jésus revient par le ciel de l’islam

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Après le succès de Corpus Christi, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur ont enquêté sur la place de Jésus dans le Coran. Cette investigation donne lieu à un livre et sept heures d’entretiens avec le fleuron des historiens et des exégètes, diffusés les 8, 9 et 10 décembre en soirée sur Arte.

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Au lendemain des massacres perpétrés par des fanatiques, votre série documentaire Jésus et l’Islam (Arte), à laquelle répond l’ouvrage Jésus selon Mahomet (Seuil), arrivent à point nommé. Existait-il, à la source de ces projets, une volonté de dissiper l’ignorance qui entoure les questions religieuses et sur laquelle l’obscurantisme se développe ?

Jérome Prieur C’est la raison d’être de notre travail depuis vingt ans. La question chrétienne est aujourd’hui moins polémique en Occident mais elle a suscité elle-même d’importantes résistances et des tirs de barrage. Dès qu’on aborde l’histoire d’une religion vivante qui fédère des millions de fidèles, la démarche apparaît contre-nature. Fort heureusement cependant, nous avons engagé avec des croyants un dialogue fructueux et passionné. En nous tournant vers le Coran, nous savions bien que le terrain était délicat. Nous arrivons à un moment de l’histoire où elle converge avec l’actualité mais ce n’est qu’une coïncidence. Ce travail a débuté il y a plus de trois ans, dont un an et demi de montage. Ce que nous faisons vise à mettre dans des aventures religieuses dont le passé est brûlant de la raison, de la distance, de l’histoire.

Gérard Mordillat Je reprendrais volontiers une expression du poète René Daumal, le « casse-dogme ». Parce qu’entre la pensée dogmatique dans toutes les religions et ce que dit la recherche, le gouffre est vertigineux. Dans le domaine chrétien nous avons pu constater une profonde hostilité à notre travail de la part d’intégristes, de fondamentalistes catholiques dont certains ont fait nid à la Sorbonne ! Pour les fanatiques chrétiens comme les fanatiques juifs ou musulmans, les vérités religieuses sont prétendument révélées par Dieu. Elles sont donc, par nature, interdites à la recherche, au questionnement historique et littéraire. Pour les chercheurs, pour Jérôme Prieur et moi, le Nouveau Testament ou le Coran sont des livres comme tous les livres où nous pouvons voir à l’œuvre différents procédés littéraires, des strates de rédaction, la main de plusieurs auteurs… En le replaçant dans la sphère de l’intelligence on rend à ces livres la dimension humaine qui est la leur. Notre lecture est une lecture historico-critique.

Le néophyte apprendra ici des choses étonnantes : Jésus est cité plus souvent dans le Coran que Mahomet et Marie est à son tour plus fréquemment citée dans le Coran que dans les Evangiles.

Gérard Mordillat Le nombre des références à Jésus est significatif mais il n’est pas si important qu’il soit cité plus de fois que Mahomet. Plusieurs chercheurs pensent même que les citations de Mahomet sont des ajouts tardifs. Le texte tout entier du Coran est censé être une adresse de Mahomet donc il n’a pas de raison de parler de lui, même à la troisième personne. Ce qui est plus important, c’est que Jésus occupe une position absolument singulière parmi les prophètes cités dans le Coran. Il bénéficie de titres auquel aucun autre ne peut prétendre, pas même Moïse qui est le grand prophète pour Mahomet. Jésus est messie, fils de Marie, il y a la naissance virginale comme dans le christianisme. Il parle dès qu’il naît ce qui signifie qu’il reçoit la révélation dès le premier instant, il est le souffle de Dieu, le nouvel Adam crée directement par le verbe divin. ll fait des miracles, ressuscite les morts et ne meurt qu’en apparence ! Quant à Marie, sa mère à laquelle il est presque toujours associé, elle est la seule femme nommée dans le Coran, deux sourates lui sont consacrées et elle est citée plus souvent que dans tout le Nouveau Testament.

La démonstration de la porosité entre les différents monothéismes — où Jésus occupe une place centrale et transversale — peut-elle revêtir une dimension salutaire dans la période ?

Jérôme Prieur Il faut se garder de l’esprit œcuménique qui nous ferait oublier la violente compétition que se livrent les courants religieux. Dans cette concurrence, chacun cherche à faire triompher des ancêtres. Le christianisme s’est voulu Verus Israël (le véritable Israël). C’était une manière de dire aux juifs – et aux romains avant que le christianisme devienne paradoxalement la religion officielle, exclusive de l’empire romain – que la foi chrétienne avait non seulement vocation à être religion licite, religion tolérée, mais surtout qu’elle était la bonne lecture du judaïsme, son actualisation. De même Mahomet se revendique-t-il comme le descendant d’Abraham, pour imposer l’idée que l’islam est la véritable religion d’Abraham. De ce point de vue, il est illusoire de supposer des liens d’amitiés entre les branches monothéistes. Patricia Crone dit dans l’un de nos films que la compétition vaut aussi bien pour les ancêtres que pour les territoires (d’où l’enjeu que représente Jérusalem pour les trois religions). Tout le monde veut être le seul dépositaire légitime de la bibliothèque sacrée. Cela dit, il y a une vertu fondamentale à vouloir replacer ces enjeux dans l’universalité et de montrer que les trois branches du monothéisme ne sont pas irréductiblement distinctes et hostiles. Elles appartiennent à une histoire commune qui puise ses origines dans la Bible.

Gérard Mordillat Dans la série, Shawkat M.Toorawa exprime très bien cette idée lorsqu’il explique que si un martien arrivait sur Terre et qu’il observait le judaïsme, le christianisme et l’islam, il conclurait que c’est la même histoire. La même histoire dans des lieux différents, dans dans langues différentes, dans des livres différents, mais c’est la même histoire. Il y a une matrice : la Bible hébraïque dont vont sortir à quelques siècles de distance, le Nouveau Testament puis le Coran.

La déconstruction de certaines idées reçues est régulièrement à l’œuvre. Soheid Bencheikh rappelle par exemple que juifs et musulmans ont connu des temps apaisés dans le récit religieux et qu’à l’époque mecquoise Mahomet cherchait à imiter les juifs et à fraterniser avec eux. Pourquoi puise-t-on si peu dans ces moments de la concorde ?

Jérôme Prieur Car on les connaît très mal… La tradition musulmane mise par écrit deux siècles après le Coran raconte qu’à Médine il y avait cinq tribus. Deux païennes et trois juives, sachant que toutes les trois étaient arabes… C’est un motif d’étonnement considérable, même si la tradition musulmane ne permet pas de cerner l’identité exacte de ces tribus. Le problème majeur c’est que le Coran est un texte sans contexte alors qu’il constitue notre unique archive. Il n’existe pas d’autres auteurs qui permettraient parallèlement de dessiner le panorama sociologique, géographique, historique de la formation du Coran. On sait que la Syrie et l’Ethiopie étaient alors chrétiennes, que le Yémen était chrétien et juif… sans plus de précisions. Or les nombreuses allusions bibliques du texte nous permettent d’apercevoir l’arrière-plan du Coran. Elles nous amènent à réviser la légende musulmane qui fait de Mahomet un prophète annonçant aux siens un monothéisme qu’ils ignoraient.

Gérard Mordillat Les références du Coran aux autres traditions sont allusives et attestent du fait qu’il s’adressait à un public averti. Mahomet parlait de connivence à son auditoire. C’est très clair lorsque le texte évoque l’horrible calomnie dont Marie a été victime. Il ne la cite pas, son public sait de quoi il parle.

Jérôme Prieur Mahomet semble fasciné par la figure de Jésus et tout aussi fasciné par le judaïsme. On sent quelqu’un qui voudrait expliquer aux juifs ou aux chrétiens leurs propres traditions. Il a la volonté de persuasion propre aux convertis, mais son prosélytisme soulève de violentes oppositions. Comme le dit Jacqueline Chabbi  » S’il raconte l’histoire de Moïse à la sauce coranique on comprend que ça ne marche pas ! « .

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En tant qu’écrivains et cinéastes, comment se positionner face à un texte sacré comme le Coran ? Faut-il l’aborder comme un récit, un monument littéraire, un document… tout cela à la fois ?

Jérôme Prieur Sans nier sa dimension sacrée pour les croyants, il faut l’examiner comme un livre. Avec Gérard Mordillat, nous analysons le Coran d’un point de vue littéraire et historique. Suleiman Ali Mourad montre la dualité des positions, avançant qu’en tant que croyant, on doit croire ceci et cela… mais qu’en qualité de chercheur il se doit d’aller plus loin. C’est-à-dire qu’il faut constamment distinguer ce qui est de l’ordre de la foi et ce qui appartient à la philologie, à la linguistique, à la critique textuelle, au travail de l’histoire..
Comment parvient-on à manier l’opacité et les paradoxes de certains événements religieux, notamment celui, fondateur et si polémique, de la crucifixion de Jésus ?

Gérard Mordillat Nous sommes partis des deux versets de la sourate 4 qui relate cet épisode. C’était un point de référence vis-à-vis d’un public non musulman ou ignorant. Dans le Coran, ce récit est très différent de celui de la tradition chrétienne. Il nous fallait définir un petit objet et l’étudier de façon cubiste si je peux dire : sous tous les axes, par le haut, par le bas, les côtés. A partir de cet objet clairement identifiable pour le public occidental, on a tiré les fils un par un pour arriver jusqu’à Mahomet.

Jérôme Prieur Il y a deux points très importants dans la description de la crucifixion par le Coran. Le premier c’est que, contre la réalité historique, les Juifs s’accusent d’être les exécuteurs de Jésus alors que le Coran leur dénie cette prétention. Le second, c’est que Jésus ne meurt qu’en « apparence « , ce qui pose de vertigineux problèmes de traduction, rien que pour ce passage. Enfin, Dieu (Allah) élève Jésus auprès de lui, le faisant échapper à la mort, au  » complot  » que les Juifs auraient fomenté contre lui. Dieu est le meilleur comploteur ! comme le dit Gabriel Reynolds…

Ces entretiens captivants accueillent le fleuron des chercheurs et des exégètes, faisant ressortir une pluralité d’approches. La discussion interprétative était-elle pour vous le prisme privilégié faire témoigner la complexité et la richesse parfois énigmatiques des religions ?

Jérôme Prieur Il était primordial de confronter des chercheurs d’une multitude de pays et de disciplines. Un tel débat à l’intérieur de la recherche, peu de lieux académiques l’autorisent. Des gens extérieurs aux institutions, comme nous le sommes, ont plus de liberté pour provoquer ce croisement des courants de pensée parfois en conflit épistémologique et mettre en place une transervalité des grilles de lecture. C’est une approche qui est à l’inverse des pratiques orthodoxes ou de la vision monolithique de l’histoire.

Gérard Mordillat J’aime beaucoup l’expression de Foucault « L’archéologie du savoir » tout à fait pertinente ici.

Erigez-vous ici le doute comme méthode et comment trouver le moyen, pour paraphraser un de vos intervenants, de combler l’abîme entre le croyant et le philologue ?

Jérôme Prieur Bien que savants, les chercheurs parlent au conditionnel, par hypothèse et confessent même à certaines occasions leur ignorance. Le spectateur retrouve ainsi son esprit critique, anti-catéchiste. Les grands textes religieux sont pleins d’ombres et de contradictions. Ces aspérités posent problème. On confond couramment le Hadith, la tradition des paroles attribuées à Mahomet, mis par écrit plus de deux siècles après sa mort et le texte du Coran. Quant au Coran lui même, l’ordre d’édition des sourates, son classement, demeure énigmatique. Des savants musulmans depuis le début puis des chercheurs occidentaux ont tenté d’en retrouver la chronologie. Mais cette quête est vaine. Tout le travail de l’histoire est d’explorer ces anomalies, de tenter de déterminer à quoi corresponde l’élaboration des textes, de comprendre quels sont leurs objectifs. Sous l’illusion d’un texte unique et harmonieux, il y a en réalité plusieurs textes. Je trouve que c’est un défi exaltant pour la recherche comme la redécouverte d’un continent.

Gérard Mordillat A partir du moment où des chercheurs à l’érudition, au savoir incontestables, sont capables d’exprimer leurs doutes, de dire :  » nous travaillons par hypothèses « ,  » nous ne savons pas « ,  » on peut penses que… « … ce doute offre une place au spectateur qui peut le partager et exercer son esprit critique. Il n’est pas devant un cours magistral ou le sermon d’un directeur de conscience. Il est amené à réfléchir par lui-même. Il est notamment essentiel d’apprendre à distinguer la perspective d’un texte au moment où il a été écrit et l’usage ultérieur qui en a été fait. Cette utilisation subséquente n’est pas la vérité du texte, c’est la vérité de l’utilisation telle qu’on la voit – hélas – à l’œuvre aujourd’hui tant par les intégristes musulmans que par les fondamentalistes chrétiens ou juifs.

Qu’est-ce qui vous est apparu le plus surprenant au fil de vos recherches ?

Gérard Mordillat Les grands trous noirs dans le Coran ! Par exemple, il est étrange que le texte ne charrie aucune généalogie alors que le Hadith et la Sira en sont remplis ; cela a-t-il été effacé pour écarter la famille de Mahomet ? La fuite de Mahomet à Médine est obscure comme est énigmatique la disparition de son nom soixante ans après sa mort. Ces obscurités sont en même temps une chance. Elles ouvrent un coffre au trésor dans lequel il faut trier les rubis, les perles et les cailloux.

Jérôme Prieur Et d’innombrables grains de sable !

Version longue de l’entretien réalisé par Nicolas Dutent, publié le 8 décembre dans L’Humanité actuellement en kiosque.

LA SERIE ET L’ESSAI

s10576_image_66914-cropLa passionnante fresque documentaire Jésus et l’islam, réunie dans un beau coffret par Arte, fait intervenir 26 chercheurs de renom (dont Jacqueline Chabbi, Guillaume Dye, Abdelmajid Charfi, Dominique Cerbelaud, Hichem Djaït, François Déroche, Claude Gilliot, Angelica Neuwirth…). Elle est complétée par l’ouvrage non moins édifiant Jésus selon Mahomet publié au Seuil (288 p. 20€). Dans l’Obs, Fethi Benslama décrit ce livre, à juste titre, comme « saisissant et accessible à un large public, malgré sa documentation savante », conjoignant « l’essai éclairant et l’acte de politique intellectuel (…) en une période qui charrie tant de clivages ».

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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