Quelles perspectives du récit aujourd’hui ?

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Table ronde avec Patrick Boucheron, historien et professeur au Collège de France, Tiphaine Samoyault, auteure et professeure 
de littérature comparée 
à la Sorbonne- Nouvelle et 
Olivier Barbarant, 
poète, critique 
et spécialiste d’Aragon.

Les faits Cette année douloureuse a été marquée, dans les champs de la littérature et des sciences humaines, par plusieurs temps forts au cours desquels furent célébrés Roland Barthes, Michel Foucault, Louis Aragon… Chacun d’entre eux a brillé dans sa manière de « faire » et de redéfinir le récit. État des lieux du genre avec trois auteurs.  

Le contexte À l’heure du numérique et de l’ébranlement des frontières disciplinaires, le récit s’est-il renouvelé ?

Comment la question ambiguë de la vérité du récit se manifeste-t-elle dans vos travaux  ?

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Patrick Boucheron Ce que vise le récit historique, c’est en effet une forme de vérité – non pas sans doute la vérité du passé, pas même la vérité du fait, mais en tout cas la vérité d’une interprétation historique. Il faut le dire aujourd’hui avec netteté, sans louvoyer : la morale un peu molle que l’on prête au théâtre de Pirandello (« Chacun sa vérité ») ne vaut pas en histoire. On peut faire droit à la diversité des points de vue, des mémoires, des situations sociales sans pour autant céder aux facilités du relativisme. Comprendre, comparer, relativiser – c’est une nécessité pour l’historien, qui doit placer son récit dans ce « lieu de l’autre » où l’on voit qu’on est toujours l’autre de quelqu’un. Mais on peut comprendre et réprouver, comparer et trancher, relativiser et s’engager. C’est une position politique, sérieuse et nécessaire, dès lors que le discours historien est potentiellement remis en cause par toutes les formes de négationnisme, de complotisme, de ce scepticisme destructeur qu’on peut appeler, avec Pierre Vidal-Naquet, l’inexistentialisme. Face à cela, faut-il se rabattre sur un récit convenu, robuste, aveugle à ses propres fragilités ? Non pas, et c’est en ce sens que le récit historien doit pleinement assumer ce que vous appelez justement l’ambiguïté de la vérité : pour se donner les moyens littéraires de défendre son propre régime de vérité.

tiphaineTiphaine Samoyault Ce n’est pas une question ambiguë que celle de la vérité du récit. C’est plutôt le récit qui parfois crée de l’ambiguïté en mêlant deux ordres de vérité, celle du réel, celle de la fiction. Et une force de la littérature est souvent de pouvoir jouer sur ces deux plans. Pour moi, toute entreprise d’écriture, qu’elle se rapporte plutôt à l’essai ou plutôt à la fiction, ressortit à la quête d’une vérité, mais je n’emploie pas toujours les mêmes moyens pour la chercher. Parfois je la cherche avec d’autres, mes contemporains, ceux qui m’ont précédée, alors je me tourne vers l’essai ; parfois je la cherche de façon plus solitaire, en moi-même, alors je passe par le récit d’expérience et par la fiction, qui permet d’autres découvertes. Le discours, la construction d’un texte, le choix de certaines figures orientent bien sûr la façon dont on parle et dont on raconte. Ils créent des effets qui transforment et qui déforment, ce qui explique qu’il y ait une part de fiction même dans les textes les plus sérieux. Pourtant je ne crois pas que cela avance à grand-chose que de proclamer, comme certains le font, que tout est fiction.

IMG_3905Olivier Barbarant Mes travaux portant sur la poésie, ils ne concernent que de biais le récit. Mais une spécialité ne naît pas seulement d’une préférence personnelle ; elle révèle quelque chose d’une attente devant les formes de configuration du monde que nous proposent les arts. Pour qui aime d’abord la poésie, la littérature n’est que secondairement narrative. C’est ce qui peut éclairer, après-coup, mon admiration pour Aragon : poète et romancier certes, mais poète jusque dans la prose, il fait du roman une musicale coulée d’écriture – une symphonie plus qu’une histoire. Et c’est au nom de la vérité justement que travaille cette distinction. Le récit tend vers la continuité, le lissage ou la mise en ordre : la cohérence de ce qui ne s’appelle pas pour rien une trame narrative. Même en commençant par la fin ou en laissant des trous, il a d’abord horreur du vide. On raconte certes des histoires aux enfants pour éveiller leur imaginaire, mais c’est au moment de les endormir. Raconter ne me paraît pas toujours en mesure de rendre compte sans tricherie du décousu, de l’épars, des intermittences qui caractérisent nos émotions, notre rapport au temps, à la vie comme à l’Histoire.

Les perspectives du discontinu et du fragmentaire furent érigées comme méthode, respectivement par Michel Foucault et Roland Barthes. Quelles difficultés soulèvent-elles et, réciproquement, quelles possibilités nouvelles offrent-elles  ?

boucheron-tt-width-604-height-403-lazyload-0-crop-0-bgcolor-000000 (1)Patrick Boucheron Le récit historien doit se faire contemporain de sa littérature – or cette littérature n’est évidemment plus celle, lisse et orientée, du roman naturaliste (même si je simplifie évidemment à outrance). Lorsque les historiens disent qu’ils ne veulent plus écrire de « roman national », l’accent porte davantage sur « roman » que sur « national ». Mais le roman a changé depuis Balzac – pour ma part, c’est en lisant Claude Simon que j’ai souhaité écrire de l’histoire, c’est-à-dire en comprenant l’insuffisance du discours historien à saturer une description dense du réel. Voici quelles perspectives offre cet art de la discontinuité qu’est l’écriture. Car dire « littérature » aujourd’hui, c’est ne pas se cantonner à la fiction romanesque. Elle englobe évidemment Barthes et Foucault, mais aussi un de leurs contemporains historiens, comme Georges Duby, pour qui écrire l’histoire consistait à la fois à faire le récit d’une intrigue et à mettre en intrigue la difficulté même que l’historien rencontrait en la racontant. Le tout sous la forme de l’enquête – qui vaut pour la littérature du réel comme pour les sciences sociales.

tiphaineTiphaine Samoyault Pour Barthes, il s’agit d’échapper au diktat du récit continu, oppressant car il contredit la multiplicité et la diversité du monde et des sujets. Le fragment empêche l’unification du sujet par le récit ou le sens. Il le diffracte et le rétracte tour à tour, le construisant comme objet d’une encyclopédie mobile et non totalisante, sans cesse recomposée, soustrayant le savoir à mesure qu’il est donné. Alors que la plupart des écrivains conduisent une entreprise de formation, allant des ébauches, des esquisses, des scénarios, des premiers brouillons informes vers un texte de plus en plus « formé », voire continu, Barthes fait l’inverse. Il va du continu vers le discontinu, de la forme – qui peut obéir à celle du support, le volume relié du carnet ou du cahier – vers l’informe, le disparate, le « dispersable » de la feuille volante ou de la fiche. Cela dit quelque chose d’intéressant sur le discontinu chez Barthes, qui est moins un éclat ou une forme suspendue entre deux blancs ou deux vides, mais arrachement au continu, ce qui est une façon de se projeter sur les liens et les réseaux du numérique, de penser en tout cas à des formes alternatives au livre, que Barthes appelle, faute de mieux, « album ».

IMG_3905Olivier Barbarant Saluons ceux qui ont su laisser une place au manque, qui ont su refuser la position de maîtrise et le nappage d’un sens plein. Quel plus beau récit de vie que le Roman inachevé – comme son nom ne l’indique pas autobiographie poétique – entre fluidité des vers et rupture de chaque poème, puis de chacune des sections, trouant d’abîmes et de morts symboliques un parcours de vie ? Roland Barthes par Roland Barthes récusa de même le continuum, parce que nos vies et nos identités sont faites de bouffées, de ruptures, d’instants comme autant de miroitements décrochés du fleuve, à l’ourlet d’une vague… Pourtant la mode du fragment, dont ni Foucault ni Barthes ne sont comptables mais qui a suivi leurs travaux, invite désormais à quelques réserves. Je me méfie d’un inachèvement mis en scène. Si « le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure », il fallait d’abord qu’il fût entier. La vogue du fragmentaire est à la fois dupeuse et fainéante. Elle n’essaie pas de reconstruire un ordre, mais dramatise des concassements concertés. Nos écritures doivent viser une cohérence pour en percevoir (et laisser alors) les fêlures, et non pas ajouter un chaos de pacotille aux désordres de notre temps.

Les valeurs et les vertus cardinales du récit sont-elles affectées par l’apparition du numérique  ?

boucheron-tt-width-604-height-403-lazyload-0-crop-0-bgcolor-000000 (1)Patrick Boucheron Du numérique je ne suis guère expert, sinon de biais. Car en tant que médiéviste, je suis habitué à ces formes de textes dispersés, disséminés, fragmentés, qui circulent sans nom d’auteurs, sont repris par d’autres, amplifiés, relancés, adaptés : bref tout ce que l’on a pu appeler jadis, pour s’en offusquer ou s’en émerveiller, le « communisme littéraire ». En ce sens, les formes médiévales de l’écrit peuvent nous servir aujourd’hui de ressources d’intelligibilité pour comprendre les défis du présent — car elles se situent en deçà de cette parenthèse de ce que Michel Foucault appelait justement la fonction-auteur (par laquelle un texte n’est valide que s’il est assignable au nom propre d’un auteur), et que cette parenthèse se referme sous nos yeux. Il me semble donc que la révolution numérique n’a pas commencé : elle s’annonce juste. Car de même que les effets de la révolution de l’imprimé, aux XVe et XVIe siècles, furent lents, différés et socialement contradictoires, de même l’Internet n’a encore rien fait d’important aux structures fondamentales du récit. Il permet de faire circuler du récit – parfois de manière plus contrainte, parfois de manière plus libre : c’est encore indécidable – mais n’en a pas inventé de nouveaux. La preuve : le numérique n’a pour l’instant fait naître aucune œuvre d’art spécifique d’importance. Mais ça viendra. Et une seule chose est certaine : cela sera surprenant.

tiphaineTiphaine Samoyault En promouvant le réseau, l’étoilement, le numérique renonce en partie à certaines normes du récit, la linéarité, la succession, le continu – même si beaucoup d’œuvres littéraires (romans ou poèmes) ont déjà lutté contre ces normes, par la digression, par exemple, par des jeux de disposition et de typographie, en proposant des formes alternatives de récit. Ce qui me paraît déterminant, c’est que le numérique abolit en quelque sorte le point final. Ce qui est une chance – celle de ne pas conclure – et aussi un problème auquel de nouvelles formes et de nouvelles manières de penser devront répondre.

IMG_3905Olivier Barbarant Quand il ne se contente pas de reproduire une vision du temps linéaire si dominante qu’elle se croit réaliste, le récit distribue des faits et organise des temporalités : on peut dire après ce qui est arrivé avant, etc. En ce sens, comme Paul Ricœur l’a rappelé, le récit permet à l’humanité de s’approprier la temporalité. C’est pourquoi il apparaît comme un besoin anthropologique. Il ne répond cependant pas à toutes les expériences : l’instant et sa fulgurance ou le temps suspendu réclament d’autres formes. En multipliant les supports, le numérique peut éblouir par sa diversité « multimodale », mais il n’invente pas grand-chose en matière narrative que la littérature, la BD ou le cinéma n’aient déjà pratiqué. On a pu rêver aussi d’une démocratisation : au lieu que le pouvoir politique monopolise la production narrative (des informations, du Grand Récit national, etc.), chacun peut raconter, publier, intervenir sur le récit de l’autre. Mais le Roman de Renart médiéval est déjà le résultat d’écritures collaboratives, anonymes et sédimentées. Aujourd’hui, c’est donc moins la narration que la diffusion qui se trouve modifiée par le numérique : on met en commun le plus banal, le plus informe, souvent le plus irréfléchi. La massification produit pour l’heure une cacophonie de commentaires sans recul plutôt que des récits mémorables. Rien n’interdit qu’un Balzac numérique révèle l’Envers de l’histoire contemporaine, mais dans l’universel vacarme, serait-il seulement audible  ?

Entretiens croisés réalisés par Nicolas Dutent, table ronde publiée le vendredi 18 décembre 2015 dans L’Humanité.

Parus récemment : 
Prendre dates (Verdier, 2015) coécrit par 
Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet, 
Roland Barthes (Seuil, 2015) de Tiphaine Samoyault, et Élégies étranglées (Champ Vallon, 2013) 
d’Olivier Barbarant.

PATRICK BOUCHERON fait une entrée remarquée  au Collège de France    Affirmons sans précaution inutile que Patrick Boucheron est un des grands historiens que compte notre pays. Ses travaux déterminants dans sa discipline, notamment sur les périodes moyenâgeuses dont témoignent de nombreux essais – dont la Ville médiévale (Points Seuil), les Villes d’Italie vers 1150-vers 1340 (Belin), Le mot qui tue : une histoire des violences intellectuelles de l’Antiquité à nos jours (Champ Vallon), l’Espace public au Moyen Âge : débats autour de Jürgen Habermas (PUF) ou encore Conjurer la peur : Sienne, 1338 ; essai sur la force politique des images (Seuil) – intègrent en outre une réflexion sur l’histoire en train de se faire et sur le statut et la profession d’historien. Dans sa leçon inaugurale prononcée hier au Collège de France, intitulée « Ce que peut l’histoire », il a présenté « les ambitions et les enjeux d’une “Histoire des pouvoirs” ». Que peut l’histoire ? « Non pas l’affirmation hautaine de sa puissance, mais l’ouverture d’une possibilité. » Ses cours, qui se tiendront à partir du 4 janvier 2016 (lundi de 11 à 12 heures), viseront, à travers l’histoire politique du souvenir d’Ambroise, saint évêque et patron de la ville de Milan, « une analyse critique de la notion de religion civique et, plus globalement, de l’articulation entre souveraineté et sacralité ». Le séminaire (mardi de 16 à 19 heures à compter du 12 avril) empoignera lui la lourde question « Qu’est-ce que l’État moderne ? », « L’époque moderne » ? : « Il ne s’agit pas seulement d’entreprendre la généalogie des pouvoirs, mais bien de repérer, dans cette période du passé ainsi défini, les foyers d’inventivité et de créativité politiques qui demeurent toujours actifs. »
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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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