Comment peut-on sauver l’Institut d’histoire de la Révolution française ?

h1075i2

La liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix

Tribunes de Pierre Serna, Professeur d’histoire de 
la Révolution française 
à Paris-I-Panthéon-Sorbonne. IHRF/IHMC, Jean-Clément Martin Professeur émérite 
à Paris-I-Panthéon-Sorbonne et Michel Vovelle
, Historien 
et ancien directeur 
de l’IHRF.

Il faut cesser de séparer la République de la Révolution

shapeimage_2Dans cette période de restrictions, d’austérité, d’économie drastique pour la recherche bien sûr, de regroupement et de mutualisation des forces vives dans les laboratoires au nom d’une rationalité toute bureaucratique, l’Institut d’histoire de la Révolution française se trouve dans l’œil du cyclone depuis le 1er janvier. Auparavant unité mixte entre le CNRS et l’Université de Paris I, l’institut est désormais fondu dans un autre laboratoire, l’institut d’histoire moderne et contemporaine. Ses fonctions de construction des Archives parlementaires et de valorisation de sa bibliothèque exceptionnelle demeurent, mais l’institut n’a plus d’existence légale. Cela pose un sérieux problème dans un pays de droit, dans un pays où la Révolution française a inventé la loi pour protéger les entités individuelles ou morales. L’institut fonctionne mais désormais il n’a plus de statut légal. Cela ne peut être et ne doit pas durer.

Rappelons quelques faits qui justifient de s’alarmer et de réfléchir à sa renaissance au sein de l’Université de Paris I tout en conservant ses liens avec le CNRS. Depuis 1886, d’abord financé par la ville de Paris, puis en 18891, officialisé par l’Etat avec la création d’une chaire d’histoire de la Révolution française, dont Alphonse Aulard fut le fondateur, un enseignement de la Révolution française a été proposé en Sorbonne, lié à une recherche sans cesse à la pointe. Depuis cette époque, 9 professeurs ont succédé à Alphonse Aulard, dont Georges Lefebvre, Albert Soboul, Michel Vovelle, ces deux derniers connus pour leur engagement sans faille au sein du PCF, ce qui n’a jamais nui à leur exigence et leur rigueur scientifique. L’enseignement et la recherche sur la Révolution furent donc, dès leur origine, un objet politique et scientifique assumé, entre défense des idées républicaines et construction de l’histoire la plus érudite et nouvelle qui soit. Le pari a fonctionné au-delà des espérances de son fondateur. En 1937, Jean Zay parapha l’acte de naissance de l’Institut d’histoire de la Révolution française : il est dommage que l’année de sa panthéonisation on défasse ce qu’il a construit….

Depuis 7 directrice et directeurs se sont succédé. L’équipe en place depuis 2008, reprenant le flambeau de chaque génération a apporté sa contribution à l’édifice, a su proposer de nouvelles pistes. Entre 2008 et 2015, l’IHRF a assumé 10 parutions collectives, organisé et co-organisé 16 colloques internationaux, a mis électroniquement à la disposition de tous les citoyens, plus de 20 000 décrets et lois des trois premières assemblées révolutionnaires de 1789 à 1795 (http://collection-baudouin.univ-paris1.fr). Un site électronique a été inventé, référencé comme site repère par le ministère de l’Education Nationale. Michel Vovelle a fait un don exceptionnel de plus de 2000 ouvrages. Une revue électronique, http://lrf.revues.org/, portée par le portail revues.org a été créé pour diffuser les recherches les plus récentes sur la Révolution française. Un grand séminaire d’histoire d’Outre-Mer a été fondé liant les universités de la Réunion et des Antilles et de Paris I. Une université populaire reconnue par convention officielle a été signée sous l’impulsion de l’IHRF avec le comité Marche du 23 mai 1998 et la reconnaissance de la mémoire des anciens esclaves. Sans compter les liens tissés avec des chercheurs du monde entier prêts à se mobiliser pour que l’Institut d’Histoire de la Révolution française où ils viennent régulièrement travailler, ne disparaisse pas légalement.

Ce n’est pas une question d’argent mais de principe. Il ne s’agit pas de construire une fondation sur le modèle des amateurs d’histoire napoléonienne mais de garder au sein d’une université publique, un des plus anciens laboratoires de recherches d’histoire et des plus dynamiques. L’université de Paris I a tous les atouts pour donner une existence juridique et légale à l’IHRF et poursuivre sa collaboration jusque-là fructueuse avec le CNRS. Il faut cesser de séparer la République de la Révolution qui l’a fondée, comme si c’était un objet à dissoudre, à faire fondre. La demande des étudiants ne trompe pas : ils sont toujours plus nombreux à vouloir comprendre le sens d’une période contemporaine qui nait de la Révolution des droits, de la justice, et de la légitime légalité. C’est tout ce dont à besoin l’Institut d’histoire de la Révolution française pour renaitre dans son université de Paris I Panthéon Sorbonne : son existence officielle, son droit à poursuivre l’histoire de l’égalité, de la liberté et de la fraternité. Ce n’est pas rien…

Pierre Serna

Réinventer l’Institut d’Histoire de la Révolution française

jean-clement-martinCréé en 1937, ce centre d’étude sur la Révolution, célèbre dans le monde, était depuis une vingtaine d’années, une unité du CNRS gérant une très riche bibliothèque consacrée à la Révolution et publiant les débats des assemblées de la décennie révolutionnaire dans les Archives parlementaires. L’équipe de chercheurs, qui y était attachée, relevait de l’université Paris 1. Pour le public et les chercheurs étrangers, l’IHRF recouvrait l’ensemble de ses activités et désignait les salles du 3e étage gauche de l’escalier C de la vieille Sorbonne.

Rien n’a vraiment changé en 2016, les personnes, les livres et les bureaux sont toujours là, mais l’IHRF a été intégré dans une grande équipe l’Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine, dont le siège est à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Il faut y voir là l’aboutissement de longues négociations, le résultat d’une politique du CNRS et la mise en place d’un nouvel équilibre.

Il n’est pas question de mettre en cause cette mutation administrative, nécessaire à certains égards ; il convient cependant de relever que l’IHRF n’ayant plus d’autonomie financière et scientifique au sein de la nouvelle configuration, le sort de la bibliothèque et de la publication des Archives parlementaires n’est plus statutairement garanti et le label IHRF a perdu son sens. Rien de grave dira-t-on ? Ce n’est pas sûr, puisque la mémoire nationale qui est, quoi qu’on en dise, ancrée dans la Révolution française, dans sa grandeur comme dans ses errements, a perdu ainsi de facto le lieu qui lui était dédié institutionnellement dans l’Université.

Paris 1 n’était pas la seule université où des travaux se menaient sur l’épisode révolutionnaire, mais Paris 1 était identifié à ce lieu chargé d’histoires, à cette bibliothèque unique et aux Archives parlementaires, tout comme Paris IV héberge l’Institut Napoléon, autre grand moment de notre mémoire collective. Peut-on perdre un lieu symbolique de notre histoire aujourd’hui et surtout celui-là quand la Marseillaise, la République, la Nation, toutes choses léguées par la Révolution sont plus que jamais revendiquées par tous les partis et l’opinion française ?

S’il n’est pas concevable de revenir à un âge d’or qui n’a jamais existé, excluant une « renaissance » de l’IHRF, en revanche, sa réinvention est à imaginer. La question est d’assurer la pérennité de la collection unique d’ouvrages engrangée dans les rayonnages de la bibliothèque, de poursuivre l’édition des Archives parlementaires, et de maintenir un lieu d’échanges et de rencontres accessibles aux chercheurs du monde entier autour de cette période.

C’est donc à réinventer la forme nouvelle de l’Institut d’Histoire de la Révolution française qu’il faut s’atteler collectivement, en demandant l’appui des plus hautes autorités de l’Etat, des institutions de tutelle, de l’université Paris 1, des équipes de recherches mais aussi certainement des associations de spécialistes et de militants pour que ce patrimoine national qu’est l’IHRF garde une visibilité et une activité reconnues et incontestables.
Peut-être faudrait-il s’inspirer du modèle de l’Institut Napoléon, qui dispose notamment d’un comité d’administration pour encadrer et orienter la vie du lieu, en lien et avec l’appui de l’équipe qui accueille aujourd’hui les enseignants-chercheurs, l’IHMC. La voie est étroite. Mais y en a-t-il d’autres ?

Jean-Clément MARTIN

« Inciter à la recherche »

39890.HR

Dans quel contexte avez-vous été mené à diriger l’Institut d’histoire la révolution française (IHRF) ?

En 1982 décédait mon ami et professeur Albert Soboul. A sa demande, je me suis porté candidat au poste de professeur d’histoire de la Révolution française à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne. Peu avant, Jean-Pierre Chevènement m’avait investi de la charge d’un rapport sur la mise en place d’une structure spécifique, intégrée à l’IHRF mais rattachée à une unité de recherche associé (URA) du CNRS. Il s’agissait de la commission de recherche scientifique pour la commémoration du bi-centenaire de la Révolution française. La misère dans laquelle se trouvait l’Institut était alors totale : elle était gérée par mon prédécesseur avec un budget dérisoire (4000 francs !) en l’absence de tout personnel. Albert Soboul allait jusqu’à subventionner de sa poche les chercheurs étrangers accueillis dans les locaux très aigus : une bibliothèque et un petit bureau.

Vous avez marqué l’histoire de cet Institut, que vous avez dirigé de 1983 à 1993. Quelles évolutions ont été entreprises au cours de cette décennie ?

Les attributions de cette commission, telles que je les ai négociées et confirmées par la ministre d’alors, visaient une action d’incitation à la recherche par voie d’appel à contribution : organisations de colloques, mise en relation à l’intérieur de l’espace français mais aussi dans le monde entier. Une importance très grande était aussi accordée aux projets de publication, en continuité avec les grandes séries documentaires depuis le début du siècle : actes des comités de salut public, documents pour la convocation des Etats généraux, archives parlementaires des procès verbaux de l’Assemblée sous la révolution…

Cette période fut pour le moins mouvementée…

Malgré des désaccords idéologiques entre les tenants de l’héritage jaurésien et le courant de l’histoire dite « critique » de la Révolution, représentée par François Furet, Mona Ozouf et une partie de l’opinion… jusqu’en 1986 nos avons pu obtenir des avancées notables. En particulier la diffusion de nos bulletins, la tenue de colloques et la multiplication de missions internationales. 140 déplacements ont ainsi été effectués entre 1982 et 1993. Durant cette période, l’absence d’une mission gouvernementale couvrant l’ensemble de la commémoration du bi-centenaire s’est fait sentir, dans un climat où les affrontements idéologiques étaient des plus vifs. Une compagne de presse menée par des portes paroles tel que Pierre Chaunu, représentant d’une droite contre-révolutionnaire, dénonçait notre engagement présumé et les soutiens financiers qui nous étaient accordé. « L’argent coule à flot, ils sont gavés comme les oies du Périgord » a-t-il osé. Nous avons pourtant persévéré. Pour ses détracteurs, l’IHRF était devenu soit un bunker fermé sur lui-même soit le « souk », allusion à la précarité des lieux.

De quels soutiens disposiez-vous politiquement ?

J’ai entretenu un contact avec Edgar Faure qui cherchait à conserver un semblant d’équilibre, cependant que, à la direction du CNRS, certains collègues continuaient à nous protéger. Lautman, responsable de la section des sciences humaines de l’institution, m’avait ainsi informé qu’on « voulait ma peau ». Une campagne de dénigrement visait notre grand projet émis par notre Président d’honneur, Ernest Labrousse : un Congrès mondial sur le thème de l’image de la Révolution dans le monde, du 19e siècle à nos jours, propre à illustrer la portée encore actuelle de cet événement. Ce projet ambitieux a été bloqué sous la droite, notamment par les refus de financement. François Mitterand a continué, lui, à nous soutenir et au retour au pouvoir de la gauche en 1988, il a appuyé cette réalisation. Ce qui a conduit au succès spectaculaire de la rencontre qui a eu lieu en juillet 1989 : plus de 300 intervenants devant un amphithéâtre de 1000 personnes. Ce triomphe, salué par le Président, fut à mettre à l’honneur de l’IHRF et du rassemblement fait autour de lui avec la commission internationale d’histoire de la révolution. Quelle réussite ce fut pour un Institut si peu doté !

Qu’en est-il aujourd’hui de la préservation de cet héritage et des missions de l’IRHF ?

En 1992, au moment où que je prends ma retraite, l’URA est remis en cause à travers une restructuration, avec obligation de présenter de nouveaux programmes. Cela s’est fait au mépris du bilan gigantesque qu’elle présentait pour les années écoulées. C’est qu’ont eu à gérer très difficilement mes successeurs Catherine Duprat, Jean-Clément Martin et enfin Pierre Serna qui a entrepris un redressement dynamique dont la malheureuse conclusion est la suppression de l’IHRF, donnant le dernier mot à ceux qui ont toujours pensé que la décennie révolutionnaire est une parenthèse, voire une dérive, dans l’histoire moderne comme la longue durée.

Entretien réalisé par Nicolas Dutent

Double page publiée mardi 12 décembre dans L’Humanité.

Publicités

À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :