Marx dans le miroir de Foucault

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Jean-Paul Sartre et Michel Foucault pendant une manifestation, 27 nov. 1971. Photographie de Gérard-Aimé / Gamma-Rapho.

Dans les pas du colloque Marx et Foucault qui s’est tenu en 2014, un ouvrage passionnant décrypte les rapports, riches et complexes, entre les deux penseurs.

Dans un entretien de 1978 mené par R. Yoshimoto, Michel Foucault formule cette sentence : « Je ne trouve pas pertinent d’en finir avec Marx lui-même. Marx est un être indubitable, un personnage qui a exprimé sans erreurs certaines choses, c’est-à-dire un être indéniable en tant qu’événement historique : par définition, on ne peut pas supprimer un tel événement». On devine, entre les lignes, l’intensité et les mobilités de sa relation avec Marx. Ce dialogue critique résiste à toutes les simplifications.

Comme le démontre Isabelle Garo dans son brillant « Foucault, Deleuze, Althusser et Marx » (Demopolis, 2011), ce rapport fut sans doute « le plus original, le plus constant et le plus profond parmi les auteurs non marxistes de sa génération ». La recherche, pour l’ « artificier » Foucault, d’une alternative au marxisme, s’affirme donc « sans jamais s’en détourner mais en combinant de façon complexe emprunts et objections, reprises et dénonciations ».

L’intérêt du Marx & Foucault paru chez La Découverte est d’étendre cette discussion. L’ouvrage agrège une dizaine de contributions qui restituent les confrontations riches, variées et évolutives entre les deux penseurs. Dès l’introduction, les directeurs de publication — Christian Laval, Luca Paltrinieri, Ferhat Taylan — enterrent une méprise : « Foucault n’est pas marxiste, pas plus qu’il n’est libéral. Il entend creuser plus profond que Marx, à un niveau regardé par lui comme plus fondamental, celui des formes de pouvoir et des types de savoir. »

La déconstruction de malentendus persistants

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Marx & Foucault, Lectures, usages, confrontations. La Découverte, 300 pages, 25€.

Judith Revel pose ici une question épineuse et cruciale. Foucault fut-il un « marxiste hérétique » ? Pour aborder cet auteur, prévient la philosophe, la déconstruction de malentendus persistants est exigée. Elle émerge tant « du côté de l’atypicité de la recherche foucaldienne » que « dans la nouveauté des questions que celle-ci pose à une pensée – celle de Marx – qui, loin d’être repoussée, est au contraire réouverte autrement ». Le terme hérétique est employé dans un sens bien précis qui renvoie à Yovel Yirmiyahu commentant Spinoza. Il désigne celui qui « est simultanément le produit de sa propre époque et autre par rapport à elle ».

Dans une démonstration originale et habile, la spécialiste fait interagir, sans les confondre, le matérialisme historique « non mythologique » de Lukács et l’approche discontinuiste de Foucault. Alphonse de Waelhens n’induisait-il pas – tout comme Merleau Ponty différenciait une histoire « se faisant » d’une histoire « déjà faite » – qu’« un marxisme est non-mécaniste sitôt qu’il affirme que l’essence des réalités est non pas statique et donnée d’emblée mais toujours en formation » ?

Dans son Histoire et conscience de classe, Lukács exprimait parfaitement cette tension en avançant de façon clairvoyante, et visionnaire vis-à-vis des égarements d’un marxisme « arrêté », que « le but final n’est pas un état qui attend le prolétariat au bout du mouvement, indépendamment de ce mouvement et du chemin qu’il parcourt, un « État de l’avenir » ». Ce but final, relève-t-il, « est bien plutôt cette relation à la totalité (à la totalité de la société considérée comme processus), par laquelle chaque moment de la lutte acquiert son sens révolutionnaire ».

La production de l’homme par l’homme migre, elle, vers une « totale invention » qui corrobore la promesse foucaldienne, inscrite dans un échange avec Duccio Trombadori, selon laquelle « nous avons à produire quelque chose qui n’existe pas et dont nous ne pouvons savoir ce qu’il sera ».

Foucault n’est pas seul à découvrir la « part d’ombre » inhérente aux volontés en lutte et Hervé Oulc’hen réhabilite, à juste titre, Sartre sur ce front. Lui qui a su combiner tout autant « l’ethos du philosophe-écrivain et du philosophe-historien ». Ce geste est doublé par la reconnaissance, chez Foucault, d’une capacité à « inscrire les enquêtes de Marx dans une longue histoire des savoirs historiques qui sont déjà eux-mêmes, à leur niveau, des généalogies actives, des savoirs qui font l’histoire en même temps qu’ils la déchiffrent, selon la logique de la lutte permanente au sein du social ».

Tandis que Jean-François Bert dessine une cartographie soignée des années 1950 et 1960 — rappelant que Foucault fut lecteur des Lettres françaises, de la Nouvelle critique et même vendeur de L’Humanité — Etienne Balibar aborde Foucault à l’aune du Marx d’Althusser « toujours en surimpression ». Le « point d’adversité » se fixe sur des « anthropologies incompatibles » dont le problème de l’individuation se fait l’écho. La publication de cours manquants le conforte dans l’idée que Foucault ne se bornait jamais à « des jugements épistémologiques » ou généraux sur Marx. En cela « non seulement il n’a rien à envier sur ce point aux courants marxistes contemporains mais il s’est efforcé de les battre sur leur propre terrain, en partie avec leurs propres armes, en partie avec d’autres qui finiront par l’emmener tout à fait ailleurs » soutient l’intellectuel.

Cet « ailleurs » est précisé par Foucault lui-même dans un entretien accordé à quatre militants de la LCR dans Rouge en 1977 : « Moi ce que je voudrais essayer de saisir, c’est le pouvoir. Non pas tel qu’on l’entend d’ordinaire, mais en tant qu’il est à travers tout un corps social, l’ensemble de ce que l’on peut appeler la lutte de classes. »

Nicolas Dutent

Article publié le 21 janvier 2016 dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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