Que peut la philosophie dans un pays sous le choc ?

 

DISPUTE

Tableau Dispute de philosophes.

Table ronde entre les philosophes Michaël Foessel, Christophe Bouton et Jean Salem.

Les faits Menace permanente du terrorisme, crise de l’espérance, tentation du repli, empire de l’urgence et du traumatisme… les raisons de désespérer sont nombreuses. Les intellectuels ne cessent pourtant d’éclairer notre monde et ses blessures en livrant de réjouissants essais.

Le contexte Trois philosophes interrogent les possibilités de leur discipline, à la fois tournée vers le réel et en retrait. Ils abordent ici des concepts qui hantent la philosophie : le temps, la démocratie, l’urgence, la consolation, le bonheur…

Que peut la philosophie face à l’actualité dramatique qui nous assaille ? Est-elle une promesse de silence face au vacarme, une respiration qui contreviendrait au règne de l’urgence ?

324646 Image 2Michaël Foessel Il y a bien sûr une lenteur de la réflexion philosophique incompatible avec la sidération du spectacle médiatique et l’injonction au commentaire. Je ne crois pas pour autant que, comme le voulait Hegel, « la chouette de Minerve (la philosophie) se lève au crépuscule », c’est-à-dire lorsque tout est déjà accompli et qu’il n’y a plus qu’à récapituler le sens de ce qui est advenu. Il me semble plutôt que l’urgence philosophique est d’une tout autre nature que l’urgence médiatique. Là où la première ouvre le temps sur l’avenir, la seconde l’abolit dans le fracas des « informations » qui finissent par se ressembler toutes. La mort d’un enfant irakien sur une plage grecque, la statistique du chômage, le look éphémère d’un ministre sont mis sur le même plan. L’urgence médiatique est dépourvue d’événements : tout passe sans que rien ne se passe. À l’inverse, l’une des tâches de la philosophie est de repérer ce qui fait véritablement événement et désigne, par là, une urgence authentique. Bien des événements passent sous les radars de ce qu’il est convenu d’appeler l’« actualité ». Ils sont des invitations à la pensée et à l’action tandis que les états d’urgence décrétés du dehors portent la marque d’une fatalité qui réduit les citoyens au rang de spectateurs impuissants. La philosophie peut aider à faire que ces événements deviennent des expériences, et non de simples informations.

324646 Image 0Christophe Bouton Mon sentiment est que le philosophe ne peut pas vivre « hors-sol », il est un citoyen au cœur de la cité. Comme tout le monde, j’ai été profondément affecté par l’horreur des attentats. Face à cette situation, je n’ai ni silence, ni respiration à proposer de je ne sais quelle tour d’ivoire. La seule chose qu’il me semble opportun de faire à mon niveau est de tenter de participer aux débats dans l’espace public, dans les médias, sans prendre la posture surplombante de l’intellectuel dénoncée à juste titre par Bourdieu. Une contribution qui me semble utile est celle sinon d’une police des concepts, du moins d’une critique des concepts. Par exemple, suggérer que la notion de « fanatisme », la croyance que l’on aurait le droit et même le devoir de tuer au nom de Dieu, est mieux adaptée que celle rebattue de « barbarie » pour nommer le terrorisme islamiste, car elle pointe son lien avec le religieux (certes dévoyé mais néanmoins présent) ; ou rappeler, avec d’autres, cette évidence que même si notre époque tend à faire de l’urgence la relation normale au temps, la notion d’état d’urgence désigne par définition un état d’exception qui n’est pas censé durer (du moins en démocratie) et qui doit laisser la place à des mesures de prévention à long terme.

324646 Image 1Jean Salem Au rythme que l’on a depuis trois mois imposé au pays, cela pourrait, en effet, devenir toujours plus risqué de penser, de s’exprimer librement, voire de respirer – sauf à user de mille précautions. Dans vos colonnes, vous avez d’ailleurs fait écho à cet incroyable procès intenté contre un universitaire qui s’était cru autorisé à reprendre ironiquement des propos qu’avait tenus le premier ministre. « Respirons » donc ! et l’exercice de la libre-pensée – tout comme l’étude des grandes philosophies du passé – peut notablement y aider. Venons-en aux attentats du 13 novembre dernier. Pendant plusieurs jours, et à jet continu, les grands médias ont unanimement seriné une version unique et censément in-dis-cu-ta-ble concernant l’identité des tueurs, leur modus operandi, le moindre de leurs faits et gestes. Ces messieurs-dames, d’ordinaire si agressivement ironiques, si obsessionnellement portés au « décryptage » et à la mise en cause de la moindre déclaration d’un « méchant » (un chef d’État à abattre, ou un syndicaliste indocile), se sont, comme toujours, bornés à rabâcher cette version, sans jamais y souligner aucune bizarrerie. À marteler, autrement dit, des informations émanant, pour l’essentiel, des services de la police nationale et des officines gouvernementales. Alors, oui, répéterai-je ! L’activité philosophique constitue une respiration. Elle confère un minimum de recul à l’égard de l’événement et de sa présentation médiatique ; en tant que telle, elle peut lui conférer un sens, lui permettre de s’insérer dans un ensemble plus ou moins cohérent, et nous faire goûter, comme vous dites, à une espèce de sérénité ou, tout du moins, à ce surplomb qui empêche que l’on se noie tout entier dans la sottise arrogante et le conformisme.

L’activité philosophique peut-elle offrir une forme de consolation et de jubilation, même inquiète ? Si « philosopher, c’est apprendre à mourir », cette discipline ne nous apprend-elle pas aussi à vivre ?

Michaël Foessel La philosophie a longtemps cru qu’elle pouvait consoler. De Platon à Boèce en passant par les stoïciens, la « consolation » a constitué un genre philosophique à part entière. Il s’agissait, en gros, d’opposer une vérité rassurante (sur Dieu ou sur l’immortalité de l’âme) aux naufrages de la vie, comme si la sagesse apportait un baume. Progressivement, la consolation est devenue l’affaire de la religion puis de la psychologie, la philosophie se donnant plutôt pour tâche d’apporter aux hommes un surcroît de lucidité sur leur condition. Fût-ce au prix de leur quiétude. C’est, par exemple, la critique par Marx de la religion comme « opium du peuple » : la philosophie dénonce les vaines consolations qui, semblables aux drogues, sont de fausses solutions à de vrais problèmes. Il me semble pourtant que, si la philosophie ne console pas, elle permet d’éclairer le besoin de consolation. Dans l’aveu d’une tristesse, elle repère une revendication. Il existe une force subversive du chagrin dans la mesure où une perte enveloppe toujours un jugement sur l’ordre établi : « Pourquoi ce monde ? », « Pourquoi moi ? » En ce sens, le besoin de consolation s’oppose aux injonctions au deuil qui s’énoncent toujours sur le mode du « Tu n’as rien perdu ». Ce qui vaut de l’intime vaut du politique : la perte des idéaux en matière de justice ou d’égalité exige autre chose que des discours de la résilience tenus au nom d’un principe de réalité éminemment suspect. Dans la mesure où la philosophie inquiète la frontière entre le réel et l’utopie, entre le nécessaire et le possible, elle peut repérer dans le besoin de consolation une puissance émancipatrice.

Christophe Bouton En ce qui concerne la deuxième question, je répondrai par l’affirmative, en référence à Hegel, qui disait que le vrai besoin de la philosophie est « d’apprendre à vivre par elle et grâce à elle ». Il soutiendra ensuite que la philosophie permet de se réconcilier avec le monde, de saisir sa rationalité immanente, ce qu’Ernst Bloch, dans la suite de Marx, lui reprochera en l’accusant d’avoir voulu conclure « une paix totale et prématurée avec la réalité ». Il me semble que la philosophie aujourd’hui ne nous console de rien, qu’elle n’a aucune réconciliation, aucune quiétude à proposer. Elle offre plutôt un regard critique et inquiet sur le réel, avec cette difficulté que l’activité philosophique, que ce soit son apprentissage ou son exercice, demande en effet une certaine lenteur, qui risque aujourd’hui de se retrouver désynchronisée par rapport à l’accélération de la société, c’est-à-dire au fait que les rythmes des changements politiques et sociaux n’ont cessé d’augmenter ces dernières décennies. Ce phénomène est amplifié par la vitesse de diffusion des informations dans les médias, en particulier sur Internet. Toute intervention sur l’actualité doit composer avec cette nouvelle donne.

Jean Salem Dans un ouvrage intitulé : Cinq variations sur la sagesse, le plaisir et la mort (Encre marine, 1999), j’avais étudié de très près le destin plus que fourni de la formule selon laquelle « philosopher », ce serait « apprendre à mourir ». Cette formule, qui paraît postuler qu’une autre vie, la vie véritable, nous attend dans l’au-delà, apparaît dans le Phédon de Platon, puis dans les Tusculanes de Cicéron, et chez une foule d’autres (Philon, Apulée, Plotin, Porphyre, Jamblique, Macrobe). Les Pères de l’Église ont considéré que cette même formule recèle une indéniable valeur propédeutique, mais qu’elle pèche toutefois par insuffisance. Car le chrétien doit « mourir chaque jour » à cette vie, répètent en effet, en citant saint Paul (I Cor., XV, 30), Clément d’Alexandrie, Origène, saint Ambroise, saint Jérôme… Enfin, stoïciens et néostoïciens (Sénèque, Montaigne, Charron), qui ne sont pas nécessairement convaincus de ce que nous devions échapper au néant, la citent comme une maxime susceptible de nous affermir et de nous préparer aux éventualités les plus rudes. Mais, dans un autre livre, qui avait justement pour titre : le Bonheur, ou l’art d’être heureux par gros temps (rééd. Flammarion, « Champs », 2011), j’ai un peu délaissé la veine érudite, et j’ai davantage suivi ma pente. Épicure et son disciple romain Lucrèce ont alors tout naturellement fait office de fil rouge – le rouge constituant, d’ailleurs, une couleur à laquelle j’avais été habitué dès l’enfance…

Oscar Wilde ironisait sur le fait que « la philosophie nous apprend à supporter sereinement le malheur des autres ». L’effort de la philosophie pour influencer le réel est-il voué à l’échec ? Peut-elle s’émanciper de son rôle de spectateur ?

Michaël Foessel Je me méfie beaucoup des conceptions de la philosophie comme sagesse. Il y a d’abord là une mode commerciale (« Devenez heureux grâce à Spinoza… ») qui neutralise la forme de protestation qui se trouve, selon moi, à l’origine de toute philosophie. Surtout, ce qui pouvait encore être évident pour les philosophes de l’Antiquité (la vérité réconcilie avec le monde car elle ne comporte rien de tragique) ne l’est plus pour nous. La vérité qui se présente comme un instrument de transformation du réel a pris trop souvent le visage du dogme. Il me semble que le philosophe a l’obligation de renoncer à ce que Merleau-Ponty appelait les « positions de surplomb », qui lui permettaient de légiférer à peu de frais sur le réel. En ce sens, il est lui-même engagé dans le monde, même si les moyens qu’il utilise pour l’investir (les concepts) sont spécifiques. C’est moins le réel que la philosophie transforme, que les instruments avec lesquels nous l’abordons. Ce qui se nomme « nécessité », « sens de l’histoire », « lois du marché », etc., la philosophie le rebaptise en décelant les éléments d’idéologie qui se cachent derrière ses évidences. La philosophie permet de voir les choses autrement que comme elles se présentent dans les discours dominants. Elle établit une distance avec le réel qui doit permettre de le retrouver dans sa contingence. Or, on ne peut espérer transformer que ce qui est contingent : l’activité la plus haute de la raison est consacrée à l’ouverture du possible.

Christophe Bouton Je ne crois pas au philosophe cantonné dans le rôle de spectateur qui contemplerait « suave, mari magno » les malheurs des autres, puisqu’il est lui-même immergé dans la tempête, même s’il n’est sans doute pas le plus exposé. Il me semble qu’il peut influencer le réel de différentes manières et dans certaines limites. Peut-être pas comme conseiller du prince, position qui n’a jamais eu beaucoup de succès dans l’histoire, mais plutôt à travers d’une part des ouvrages au long cours sur des questions de société – comme le travail, la précarité, l’égalité, la démocratie, la bioéthique, etc. – qui peuvent faire évoluer l’opinion, offrir des outils théoriques pour analyser le réel, en dégager les normativités explicites et implicites, esquisser des alternatives ; d’autre part avec des interventions ponctuelles dans l’actualité qui manient les armes de la critique, à l’image de tous ceux (qu’ils soient ou non philosophes !), qui ont souligné à juste titre que la déchéance de nationalité réservée aux terroristes binationaux était une notion antidémocratique contredisant de façon flagrante le principe d’égalité, protestation qui semble avoir été entendue à ce jour. Une façon de dire que le choc des attentats ne doit pas ébranler les bases de notre démocratie.

Jean Salem Notation aigre-douce due à La Rochefoucauld : « Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui. » Quant au « suave, mari magno »… de l’épicurien Lucrèce, d’aucuns ont voulu y voir une maxime d’égoïsme, prônant un détachement bien peu sympathique à l’égard des affaires humaines. Les uns, se borne à dire Lucrèce, tâchent en vain d’émerger et de se hisser ainsi hors de la tourmente ; les autres, les philosophes épicuriens, optent beaucoup plus sagement pour la terre ferme, c’est-à-dire pour une tranquillité plus durable. Mais enfin, pour ce qui est d’apprendre à supporter sereinement le malheur des autres, je crois qu’on a trouvé bien mieux que la philosophie : le système de décervelage auquel les citoyens sont soumis est autrement plus efficace ! La destruction de l’enseignement de l’histoire au lycée ; la promotion à son de trompe de la moindre pacotille « culturelle » made in USA ; la pensée unique, omniprésente dans les médias aux ordres, etc., tout cela vous apprendra mieux que la philosophie à tout « gober » et à tout supporter.

Et l’une des raisons pour lesquelles le parti français de la guerre s’est vu opposer, jusqu’ici, si peu de résistance, c’est que les guerres déclenchées par lui n’apparaissent pas comme de véritables guerres aux yeux du peuple de ce pays ! Jusqu’au 13 novembre dernier, à l’instar de ce qui est la règle aux États-Unis, les guerres françaises ont, en effet, constitué, tout au plus, aux yeux d’une opinion formatée et reformatée, quelque chose comme une branche mineure de l’industrie du divertissement – quelque chose dont, au mieux, on entend parler parfois à la télévision, mais qu’on ne voit que très rarement. Alors, oui, bien sûr ! Dans un monde où 1 % de la population mondiale possède 46 % des ressources disponibles, soit près de la moitié de ces ressources ; où 10 % de la population mondiale en possède 86 % ; et où 50 % de cette même population ne possède pratiquement rien, une philosophie, une doctrine (une doctrine de combat) est tout à fait à même d’éveiller et de mobiliser les énergies et la soif de justice des hommes et des femmes de bonne volonté.

Entretiens croisés réalisés par Nicolas Dutent, publiés le 12 février dans L’Humanité.

Publications : le Temps de la consolation (Le Seuil), de Michaël Foessel, le Temps de l’urgence (Le Bord de l’eau), de Christophe Bouton et la Démocratie de caserne (Éditions Delga), de Jean Salem.

À (RE)ÉCOUTER SUR FRANCE CULTURE

A la suite de la journée « l’Année vue par… 
la philosophie » organisée par France Culture 
et Philosophie Magazine le 30 janvier dernier 
à la Sorbonne, une série passionnante de débats (clôturée par un exposé vif de Régis Debray) 
sont disponibles en podcast depuis la page 
des Nouveaux Chemins de la connaissance, émission animée par Adèle Van Reeth.

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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