La religion, la gauche, les larmes et le silence

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Jean Birnbaum, journaliste et directeur du Monde des livres, analyse dans son dernier essai le mutisme de la gauche sur la question épineuse, plurielle et motrice de la religion.

9782021298390Si « le silence est un aveu », comme l’aurait professé Euripide, celui qui hante l’ouvrage de notre confrère Jean Birnbaum n’est ni musical ni vertueux. Cet aveu chuchoté à l’oreille des temps sourds a plusieurs visages. Il exprime dans la gauche un malaise, un aveuglement, un refoulement même du fait religieux. Cette évidence est douloureuse, mais qui oserait nier la difficulté écrasante, pour les forces progressistes, d’intégrer la religiosité à leur logiciel politique ?

Si l’incapacité à traiter la religion comme une affaire sérieuse est une des mieux partagées, l’idée que cet impensé (relatif) nous plombe et exige d’être dépassé parcourt le livre : le mutisme n’est plus permis à l’heure où l’extrême droite et l’obscurantisme guerrier gagnent symétriquement du terrain. « Pour lutter contre le djihadisme, plutôt que d’affirmer qu’il est étranger à l’islam, mieux vaut admettre qu’il constitue la manifestation la plus récente, la plus spectaculaire et la plus sanglante de la guerre intime qui déchire l’islam », résume l’essayiste.

Il conforte la dynamique engagée par un courant critique qui s’étend, dans le cas français, du philosophe Christian Jambet jusqu’au psychanalyste Fethi Benslama, en passant par Mohammed Arkoun et son élève Rachid ­Benzine ; sans oublier les écrits décisifs de Régis Debray et Abdennour Bidar qui interrogent la sortie, les retours et la permanence du sacré et du religieux. Quant au regretté Abdelwahab Meddeb, n’invitait-il pas dans Face à l’islam (Textuel), prolongeant le geste de l’Iranien Mollâ Sadrâ, qui recommandait au XVIIe siècle de ne pas enchaîner Dieu, à séparer « l’islam de ses démons islamistes » ?

Ce mouvement hétérogène refuse simultanément les amalgames destructeurs, les prisons doctrinaires… et le déni. Ainsi, l’affirmation selon laquelle le terrorisme djihadiste n’aurait rien à voir avec l’islam, si elle est bienveillante, n’en demeure pas moins un leurre dangereux. Il plante un poignard dans le dos des « intellectuels et théologiens musulmans qui ne se résolvent pas à regarder s’avilir sous leurs yeux la religion dont ils chérissent les trésors spirituels, culturels et humains ». Jacques Derrida, dont le journaliste est un lecteur averti, avisait déjà dans Foi et savoir (Seuil) qu’« il faudra discerner : l’islam n’est pas l’islamisme, ne jamais l’oublier, mais celui-ci s’exerce au nom de celui-là, et c’est la grave question du nom dans ce qui arrive, se fait ou se dit au nom de la religion ».

Au nihilisme s’oppose la mobilité de l’espérance

La pente, on le voit, est glissante. Si Jean Birnbaum marche sur un fil, il ne perd pas l’équilibre. Il réveille le spectre de Marx en plongeant – saut maîtrisé ! – dans sa formule célèbre et tronquée qualifiant la religion d’« opium du peuple » et creuse quelques exemples précis, choix judicieux tant l’exhaustivité sur ce sujet est un vœu pieux. Le double effort de contextualisation et de problématisation des témoignages de militants de la génération FNL, l’exposition de la lucidité inquiète qui habite le reportage de Michel Foucault en Iran dans l’année 1978, le retour sur les vives tensions qui traversèrent le NPA en 2010 lors de la présentation d’une candidate voilée… fournissent à ce traité ses temps forts.

La comparaison à l’œuvre dans le dernier chapitre – qui confronte autant qu’elle distingue les destinées des brigadistes et des djihadistes – n’est pas toujours convaincante tant l’horizon de l’engagement diffère en nature. Au nihilisme tout-terrain, l’auteur oppose ­cependant avec habileté la stabilité et la mobilité de l’espérance : « L’histoire nous mord la nuque, disaient naguère les militants internationalistes. Le paradis nous démange, répondent aujourd’hui les activistes du djihad. » Cette interpellation forte et juste nous dit, au fond, que si « le silence a le poids des larmes » (Aragon), il ne faudrait pas que la religion devienne « le dernier soupir de la gauche, cette créature déprimée ».

Nicolas Dutent.

Chronique publiée le lundi 22 février dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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