Olivier Barbarant : « Nous sommes à la fois des volcans et des allumettes »

Olivier Barbarant

Portrait d’Olivier Barbarant par Francine Bajande

Poète, critique, essayiste, spécialiste d’Aragon, serviteur de l’État… Olivier Barbarant est tout cela à la fois. Il a été notamment récompensé par le prix Tristan-Tzara (1999) et le prix Mallarmé (2004). Il fait son entrée, parmi douze auteurs français, dans la célèbre collection « Poésie » de Gallimard.

Après avoir publié huit livres chez votre éditeur Champ Vallon, vous faites votre entrée dans le catalogue Poésie/Gallimard, au moment où la collection dirigée par André Velter fête ses cinquante ans. Comment vit-on pareille consécration ?

Olivier Barbarant Passées la surprise et la bouffée de joie (mais c’était il y a près d’un an, et toute entreprise éditoriale vous restitue à une légère souffrance vis-à-vis des amis en raison de l’anachronisme de la nouvelle pour eux et pour vous…) on ressent surtout de la fierté. La collection est celle dans laquelle j’ai appris à lire. Je revois Alcools dévoré durant mon année de Seconde, Le Roman inachevé dérobé à la bibliothèque parentale, avec à l’époque en couverture la succession du même visage sur des fonds de couleurs … Et un mur entier dans mon actuel bureau. Se retrouver au milieu de ces génies pourrait faire tourner la tête… Mais pour quitter la satisfaction narcissique, c’est avant tout une chance, dont l’avenir dira si mes poèmes la méritaient, de rencontrer de nouveaux lecteurs.

Votre écriture entrelace joie et tragédie, gravité et dérisoire, mort et fureur de vivre, plainte et ode, nuit et aube, réel et lyrisme…Pour dire le malheur des temps et la beauté diffuse des choses, la manière n’est jamais figée. Elle alterne entre la prose, le verset, le journal, la lettre… Comment concilier sans se perdre la forme et le style, le sens et le son ? 

Olivier Barbarant J’aurais donc accompli mon plus cher vœu : écrire non pas en labourant le même sillon, mais en tentant de rivaliser avec cette diversité qui s’appelle la vie. En assumant ses contradictions. Je note d’ailleurs que le « réel » ne s’oppose pas au « lyrisme » comme la nuit au jour. Pas plus que mort et intensité de la vie – dont j’ai dû par force découvrir très jeune l’articulation. Mais la variété ne joue pas également dans les livres. Celle qui m’importa d’abord, et court au long de l’écriture, est celle des tonalités. Je ne supporte guère une joie constante, non plus qu’une frénésie qui, se regardant, ne conviendrait pas d’en rabattre, de se moquer – un peu – de sa démesure : nous sommes à la fois des volcans et des allumettes… L’ampleur (le plus souvent, j’écris long, au rebours d’une mode pour le fragment, l’aphorisme) fut la solution, involontaire, pour que le poème ne triche pas, accompagne l’élan de son essor à sa retombée. Quant aux proses ou vers, je n’en ai jamais décidé. Le dernier livre paru, Elégies étranglées, avec ses proses, versets, vers comptés et rimés me l’a appris : pour affronter ce qui étrangle, il a fallu les faire tournoyer. Approcher de la mort par une diversité affolée de formes tournant autour d’un cratère, et en dessinant les contours…

Depuis Les parquets du ciel jusqu’aux Elégies étranglées, les  poèmes évoluent mais ils expriment avec une même intensité le cortège émotionnel de la passion. Elle s’incarne dans des hommes, une femme, des villes ou des œuvres… La justesse en poésie est-elle à chercher du côté de la fidélité à ses désirs ?

Olivier Barbarant Pour définir l’ambition poétique, je ne vois guère que trouver la forme juste, la juste voix. C’est une espèce de coïncidence, que l’oreille perçoit quand le vers se met à vibrer comme l’expérience qui l’a fait naître. C’est à la fois indubitable et difficile à expliquer. En effet, ce n’est pas affaire de ressemblance : rien dans un choc de syllabes ne ressemble à l’émotion qu’il prend en charge. Il y a donc une transposition et en même temps quelque chose d’une retrouvaille. Mais c’est, lorsque trouvé, incontestable. Non que la forme ait cristallisé, emprisonné ou que sais-je ? le frisson. Mais elle vibre comme lui. Cette justesse, qui fait un rendu de l’émotion et la rend partageable, est tout ce que j’appelle beauté. Et vous avez raison de dire qu’elle n’advient que dans la vérité vis-à-vis de soi-même, et de ses désirs. Je ne crois pas pouvoir ni vouloir les taire, non plus que les exhiber. Mais être avec eux quand j’écris, parce qu’ils s’écrivent – et sans doute même écrivent-ils.

Les lecteurs vous associent autant à l’écrivain qu’au spécialiste d’Aragon, qui demeure  un phare dans votre géographie littéraire. Votre admiration pour des écritures aussi variées que celles de Claudel, Jaccottet, Gide, Colette, Balzac, Rabelais ou Musset est moins connue…

Olivier Barbarant Ce n’est pas faute de les avoir affirmées, plutôt il est vrai dans les proses, Temps mort et Je ne suis pas Victor Hugo. Aragon est une référence fondamentale, mais ce père voisine avec une mère, Colette, et nombre d’aïeux : Racine ou Claudel ne sont jamais loin. J’insisterais volontiers sur le contrepoint que me fut toujours le scrupuleux Philippe Jaccottet, antidote à une majesté qui peut se faire rhétorique. Et réciproquement : la grandeur d’Aragon me délivre de l’ostentation de ténuité. Je ne vois pas comment penser qu’on se définit en se réduisant. La 4ème de couverture des Odes dérisoires m’a été jadis l’occasion de le résumer : « En amour, je ne choisis pas »…

Vous avez oeuvré comme critique pour la NRF sous Jacques Réda, Digraphe et les Lettres françaises, Recueil… C’est désormais au sein de la revue Europe que vous traitez de la poésie au présent. Quelles découvertes récentes furent pour vous les plus éblouissantes ?

Olivier Barbarant Il m’arrive de relire autant que lire, pouvant, luxe suprême des revues, prendre le temps d’expliquer les beautés de Vladimir Holan, de l’entrée en Pléiade de Philippe Jaccottet, ou d’une récente et admirable traduction de Tsvetaeva. Mais j’eus des rencontres, d’auteurs, qui ne sont pas forcément jeunes : La bataille des éperons d’or de Franck Venaille, Sur la barricade du temps de Titos Patrikios (que je suis heureux d’avoir défendu avant l’attribution du prix Max Jacob étranger pour la belle édition du Temps des cerises) ou la découverte en effet éblouie d’Arun Kolaktar, dont les Poèmes de Bombay en Poésie/Gallimard font, par leur quête de beauté souillée dans la trivialité de la ville, un géant pour notre temps.

Jean-Pierre Siméon, poète et directeur du Printemps des poètes qui s’ouvre le 5 mars, affirme dans un plaidoyer puissant que La poésie sauvera le Monde. Pensez-vous comme Adorno, cité par Jean-Baptiste Para qui signe la magnifique préface de votre anthologie, que la poésie « exprime le rêve d’un monde où tout pourrait être différent » ?

A part le mot de « rêve », qui ne me convainc jamais, je suis pleinement d’accord. La poésie paraît dérisoire, notre amour pour elle devient quasi-clandestin, mais cela ne veut pas dire qu’il n’est pas tenace, ni essentiel. S’il m’arrive de me reprocher que mes poèmes prennent, en matière historique, l’allure du llanto espagnol, me console que la déploration soit aussi une protestation. La seule qui tienne, qui soit juste, dans l’état actuel des forces politiques. L’élégie, en pleurant l’idéal, en rappelle la nécessité. Sans horrible prétention au « message », mais parce que le sentiment l’exige (autrement le poème ne vaudrait rien) affleure dans les cendres un rappel des braises… Parfois moins encore, un manque, une fêlure, aussi fine qu’un défaut dans de la porcelaine, que seule trace la voix assumant sa fragilité. Dans le totalitarisme de l’affirmation, le spectacle d’un univers saturé, plein surtout de lui-même, la poésie n’a pas à jouer les phares ou à prétendre tenir le volant de l’Histoire. Ce que Jean-Baptiste Para a admirablement repéré je crois du féminin dans mes poèmes. Elle creuse, subrepticement, comme l’eau dans la pierre, son travail du négatif. La poésie ? un « plan B » pour la forme du monde !

Olivier Barbarant cherche l’or dans la poussière

Odes dérisoires et autres poèmes, d’Olivier Barbarant. Collection « Poésie »/Gallimard n° 512, 192 pages, 7,20 euros.

product_9782070467853_195x320« Le poète est celui qui monte des enfers ». Dans le poème admirable qui ouvre l’anthologie Odes dérisoires et autres poèmes, Olivier Barbarant dépose dans la bouche d’Eurydice une confidence venue du fond des âges. C’est « un peu trop peinte et chancelante » sur ses talons hauts que la nymphe sort du métro, avant d’échouer à une terrasse. Débarrassée de l’ombre de son mari, elle clame après vingt-cinq siècles de silence : « Il est grand temps qu’en vers ou non la vie rayonne et irradie / Il est grand temps de chantonner comme de vivre enseigne / En nouant la parure et le rien ».

Le contraste, chez Barbarant, n’est pas qu’un effet : c’est un état des choses et la courbure des temps. A l’instar de Baudelaire dans son Spleen de Paris, il mesure le privilège incomparable du poète d’être « lui-même et autrui ». Le balancement de la femme légendaire colle de façon troublante à sa poésie. N’écrit-il pas dans Matisse en automne que « ce qui hésite seul existe » ? Dès Les parquets du ciel, il soutient « qu’il n’y a de ciel humain qu’à hauteur du parquet » et peut croire en Dieu dans le ventre de la chapelle de Vence. « Il a taillé dans la lumière le ciel inverse du sourire » écrit-il à propos du chef d’œuvre de Matisse qui « peint comme on dit merci ». De cet édifice rayonnant, l’artiste disait lui-même que ce sera « une chapelle où tout le monde pourra espérer. Quelle que soit sa charge de fautes, on pourra la laisser à la porte, comme les mahométans laissent la poussière des rues sur la semelle de leurs sandales à la porte des mosquées. »

Olivier Barbarant cherche l’or dans la poussière. S’il accepte de se brûler, c’est pour sauver des flammes le ciel et le rien précieux que la vie retient dans ses plis. L’ombre et l’oranger, un tas de prune, l’irremplaçable Bérénice « qui fait collier même des moments brisés », les nuits fiévreuses et masculines dans l’éther parisien ou picard… l’écrivain ne trie pas ses désirs.

Il habite la déchirure et plante dans un même décor l’amour et la mort. Ainsi du chant profond qui s’élève au milieu des fantômes et des ruines dans ses Elégies étranglées. L’absence d’êtres aimés inonde le présent d’un goût de cendre. Il se cogne au mur du souvenir : « Votre départ comptant pour rien / Devant le dur dédain des choses » suffoque-t-il à propos de la perte de ses parents et de leurs reflets défaits dans les vitrines. La plainte se déplie sous les arbres de Montsouris et s’étire en Provence à la brasserie des Deux Garçons. Dans ses Essais de voix malgré le vent, il affirmait déjà, les yeux rivés sur Le cadran des jours : « Sous le kiosque de la mémoire, tout l’orchestre s’est tu. Ne reste plus qu’un peu de temps / congelé dans de l’ambre ».

Le poète chemine entre le malheur, qu’il ne dit que « fardé », et la merveille. Dans ses Odes dérisoires, il chante la mélancolie comme le fameux Paysan de Paris (dont il ravive l’oxymore magnifique). Tantôt il renvoie la terre à « des mois d’ennui et la plaine autour pour les redoubler » et évoque « la roue atroce des heures » quand « jamais rien n’y remue »,  tantôt il confesse depuis la rue de Varenne : « J’aime mieux vivre en Aragon qu’habiter les contrées d’aujourd’hui ». Ce continent admiré porte des chapeaux et sait « mettre un chaos précis dans les rivières de sa voix ».

« Puisque tout est creusé d’absence, il manque / Un presque rien qui fait tout mentir » ose-t-il dans une mise à nu. C’est la grande force d’Olivier Barbarant que de naviguer sans voile dans les mers troubles du désir. Au moindre vacillement, l’âme et le corps menacent de chavirer. « Dans cette écriture de larmes et de joie, dans cette voix qui chante autant qu’elle déchante, on ne voit quasiment rien qui ne passe par une véridiction charnelle » analyse Jean-Baptiste Para dans sa juste et superbe préface. Ajoutant que l’auteur fait entendre « la riche tessiture d’une voix dont le timbre est désormais reconnaissable entre tous. Si la lyrique amoureuse en est le foyer profond, c’est pour inventer un nouveau chant où l’étreinte des corps est l’acmé d’une plénitude sensorielle qui se communique au langage ».

Ce « lyrisme tenu » — expression empruntée à André Velter — couvre plusieurs octaves. Il bouleverse en prenant modèle sur la pluie : une pluie « battue de vent toujours et qui ne brille qu’effondrée ». « J’invente des pluies dorées des plis et des drapés à la place des plaies » confirme dans l’Ode à l’enfance celui qui craint de s’endurcir. On ne s’étonnera pas qu’il s’imagine en « vapeur d’un bain » ou en « cendre dans le vent » dans la Complainte en cas de résurrection. A défaut de paradis, le poète maquille son ciel terrestre : «  Jusqu’à la tombe je chercherai le peu de mica que le soleil dessus disperse / La poudre blanche à la joue de l’absence / Mettant même un peu de khôl aux yeux de mes cadavres ». Voilà un phrasé particulier qui tisse sa toile dans le scintillement, « enviant au tissu râpé de la nuit l’impudeur des étoiles ».

Article réalisé par Nicolas Dutent et photographie de Francine Bajande, publiés le jeudi 3 mars dans L’Humanité. 

cover170x170Chronique lue et présentée dans sa version longue dans l’émission Poésie et Ainsi de suite animée par Manou Farine sur France culture : http://www.franceculture.fr/emissions/poesie-et-ainsi-de-suite/poesie-et-18eme-printemps-des-poetes

 

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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