« Que serait-il advenu si un élément du passé avait été différent ? »

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Pierre Singaravélou (à gauche) et Quentin Deluermoz. Photo : Jérôme Panconi

Les enseignants et chercheurs Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou empoignent dans un essai réussi la question épineuse des analyses contrefactuelles et des futurs non advenus. Autrement dit, l’histoire de ce qui a échoué et qui hante ce qui peut naître.

Vous répertoriez dans votre essai la multiplicité des approches contrefactuelles. Qu’est-ce qui les différencie et peut-on s’arrêter sur une définition commune ?

Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou Ces différentes approches procèdent à l’origine de la même question : que serait-il advenu si un élément du passé avait été différent ? Elles se distinguent ensuite par les usages qui en sont faits. Prolonger l’histoire alternative loin au-delà du point de bifurcation offre une ressource littéraire aux romanciers – c’est ce qu’on appelle l’uchronie – ou un outil moral efficace pour l’avocat qui tente d’obtenir des réparations pour les préjudices de l’histoire comme la traite et l’esclavage. Comparer l’issue advenue et les possibles non advenus nous permet d’éprouver les liens de causalité dans le temps, il s’agit là de l’usage le plus scientifique du raisonnement contrefactuel. Enfin, prendre en compte les contrefactuels produits par les acteurs eux-mêmes, les futurs du passé, et la façon dont ils les ont ou non guidés, permet de rendre sensibles les incertitudes du passé : cette démarche, fondée sur un travail dans les archives, peut accroître de façon décisive l’intelligence des situations historiques. Ces usages, très divers, possèdent un point commun : ils nous invitent à réfléchir, de façon loufoque ou au contraire sérieuse, au problème au fond essentiel de la réalité des possibles du passé.

Comment le choix des possibles historiques que vous investissez s’est-il opéré ?

Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou Nous nous sommes vite aperçus que la question du possible se loge au cœur de nos deux principaux sujets de préoccupation : l’histoire globale et l’histoire des révolutions. En effet, les spécialistes de l’histoire mondiale sont obnubilés par la question contrefactuelle suivante : pourquoi le monde a-t-il été conquis par les Européens et non par les Chinois, les Indiens, les Arabes ou encore les Aztèques ? En rompant avec les grands schémas téléologiques qui interprètent l’histoire à partir de ses fins, l’approche contrefactuelle autorise alors l’historien à dénaturaliser la domination occidentale et à restituer les capacités d’action des populations extraeuropéennes. Elle permet aussi de comprendre plus finement les moments d’ouverture des possibles comme les périodes révolutionnaires. En mettant en suspens l’issue de la crise politique, on peut retrouver les aspérités du cheminement révolutionnaire et faire droit aux rêves et aux craintes des acteurs. Or, ceux-ci ne s’évanouissent pas facilement : que l’on songe au poids des possibles non advenus de la Révolution française, perçus comme tels, dans les révolutions de 1830, 1848 ou 1871.

Qu’est-ce qui a freiné selon vous l’importation de la démarche contrefactuelle en France ? La défiance à l’égard de l’introduction de la fiction et de l’imaginaire en histoire ?

Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou À quelques exceptions près, tels Paul Veyne et Antoine Prost, les historiens français se sont méfiés des histoires alternatives qui relèvent du genre littéraire de l’uchronie, et ont rejeté du même coup l’ensemble des approches contrefactuelles, considérées comme fantaisistes. En effet, à partir de la fin du XIXe siècle, la tradition française de l’histoire méthodique importe les méthodes de l’érudition allemande tout en stigmatisant l’histoire romantique et littéraire. Ensuite, dans l’entre-deux-guerres, les Annales stigmatisent la vanité de ce questionnement qui, selon Marc Bloch, manque l’essentiel, c’est-à-dire la longue durée. On peut adjoindre une explication d’ordre sociopolitique, liée à la place au sein de la société française du récit national. Celui-ci fait l’objet de crispations singulières dans le débat public et il semble particulièrement difficile de jouer avec lui.

D’Aristote à Weber, en passant par Renouvier et Nietzsche… vous montrez le chemin parcouru pour que la contrefactualité passe du statut d’anecdote ou d’incise à celui d’objet d’étude. Il s’agirait donc d’un usage permanent mais tu, non assumé du moins, de ce procédé ?

Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou Lorsqu’on y prête attention, force est de constater l’omniprésence du raisonnement contrefactuel dans le discours politique, les productions culturelles, mais aussi, de façon inattendue, dans les travaux des chercheurs, y compris les plus consacrés : Weber, Braudel, Aron, Bourdieu… Cette question, comme vous dites, est ancienne et on la retrouve un peu partout dans le monde. Les neurosciences estiment qu’il s’agit d’un mode de raisonnement propre à l’espèce humaine, traduisant le rôle de l’imagination dans la saisie du réel. Il faut toutefois historiciser cette vision naturaliste : le raisonnement contrefactuel acquiert une épaisseur sociale et culturelle variable selon les périodes et les contextes. Ainsi, avec la Révolution française et l’affirmation de l’idée de « progrès », apparaissent les premières œuvres entièrement consacrées à l’uchronie, qui constitue une réponse au sentiment de bouleversement de l’ordre des temps. Le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale suscite une multiplication des œuvres contrefactuelles. Ces dernières sont à nouveau favorisées, depuis une trentaine d’années, par le changement du rapport à l’avenir et l’affaissement des grands projets idéologiques. Les chercheurs ne peuvent ignorer ce phénomène culturel majeur, qui constitue par ailleurs un outil précieux pour l’histoire et les sciences sociales, à condition d’être utilisé de façon réflexive.

Dans cette époque où un clivage idéologique profond perdure – opposant ceux qui justifient le monde tel qu’il est et ceux désireux de le transformer –, de quel côté la démarche contrefactuelle penche-t-elle ?

Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou Le raisonnement contrefactuel, qui teste la relation entre ce qui est et ce qui aurait pu être, se caractérise par son indétermination : on le retrouve chez les néoconservateurs comme chez les marxistes et les révolutionnaires, chez les auteurs qui veulent rendre inévitable le monde tel qu’il est comme chez ceux qui espèrent d’autres mondes possibles. Il n’est pas l’apanage d’un camp idéologique mais peut être mobilisé avec profit dans l’examen critique du passé et du présent en restituant la vision des « vaincus » de l’histoire, les projets abandonnés, les grandes alternatives et les petites occasions manquées, les échecs magnifiques, les moments d’hésitation, etc., car après tout, comme l’a écrit René Char dans le Nu perdu, « l’inaccompli bourdonne d’essentiel » !

Dans sa récente et brillante leçon inaugurale prononcée au Collège de France, Patrick Boucheron affirmait que « ce que peut l’histoire, c’est aussi faire droit aux futurs non advenus ». Une question demeure : l’histoire contrefactuelle ne risque-t-elle pas de se fondre dans l’idéalisme ou l’utopie ?

Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou Dans ce livre, nous tâchons précisément de montrer à quelles conditions l’usage du contrefactuel et l’étude des futurs non advenus peuvent servir la transmission des savoirs, notamment en classe, et accroître l’intelligence du passé en prenant en considération les potentialités inaccomplies qui bien souvent font partie du réel des acteurs historiques comme de l’inconscient de l’historien. Mais l’historien n’a pas le monopole du « bon » contrefactuel : nous rappelons aussi que la littérature uchronique est une pratique de l’imaginaire qui produit un singulier plaisir de lecture, et que l’idéalisme ou l’utopie sont de précieux moteurs du changement social.

Pour une histoire des possibles, de Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou. Éditions du Seuil, 448 pages, 24 euros.

La fenêtre, le réel et le possible

Dans un ouvrage aussi agréable à lire qu’averti, les deux universitaires démontrent que l’analyse contrefactuelle est un outil appropriable par l’historien à certaines conditions.

possiblesSi le nez de Cléopâtre avait été plus court, la face de la Terre aurait-elle été changée comme le suggère Pascal dans une formule fameuse ? Chateaubriand ne s’est-il pas demandé ce qu’il serait arrivé si Louis XVI n’avait pas fui Paris le 21 juin 1791 ? « Pourquoi le prolétariat parisien ne s’est-il pas soulevé après le 2 décembre (1851) ? » interroge hypothétiquement Marx dans son 18 Brumaire. Et d’esquisser : « La chute de la bourgeoisie n’était encore que décrétée, et le décret n’avait pas encore été mis à exécution. Tout soulèvement sérieux du prolétariat aurait immédiatement rendu une nouvelle vigueur à la bourgeoisie, l’aurait réconciliée avec l’armée et valu aux ouvriers une nouvelle défaite de Juin ».

La liste des futurs non advenus, craints ou espérés, s’étend à l’infini. Victor Hugo invitait cependant à être « respectueux devant le possible, dont nul ne sait la limite ». Pour une histoire des possibles, que publient Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou, creuse un paradoxe : l’analyse contrefactuelle, qui mêle « les sentiments les plus subjectifs, les spéculations les plus absurdes, les hypothèses les plus sérieuses et les questions les plus profondes », est « un procédé que l’on cache, mais auquel on a recours souvent ».Il s’agit d’un raisonnement commun « mais indigne de l’historien ».

L’aventure éditoriale est audacieuse mais périlleuse : on fait l’histoire avec des faits, pas avec des « si ». Du fait, on regarde ici « ses écumes jusqu’à ses soubassements, sans jamais cesser de mordre sur lui, de s’insinuer dans ses lignes de failles, menaçant son apparente solidité. » Précis et prudents, les auteurs déjouent les pièges tendus par ce terrain miné scientifiquement. La validité de ce procédé, auxquels ils préfèrent le concept de « possibilisme historique », tient autant à « sa plausibilité qu’à son pacte de lecture»L’intelligence de cet essai est de ne succomber ni à l’idéalisation de cette pratique ni à sa caricature. Ils se tiennent ainsi à juste distance de ceux pour qui la démarche contrefactuelle n’est qu’une « pratique sympathique mais vaine », porteuse « de brouillages conceptuels et émotionnels » et d’un Nietzsche selon lequel la question « Que ce serait-il passé si cela et cela n’avaient pas eu lieu ? », «presque unanimement regardée avec défaveur », est précisément « la question cardinale ». N’y a-t-il pas quelque chose dans cette démarche qui mérite d’être considéré de près ? Telle est la matrice de ce livre qui atteint la promesse contenue dans le titre. Il retrace l’histoire des possibles dans le détail (c’est l’objectif final des expérimentations) et l’ensemble, conjuguant clarté d’énonciation et rigueur scientifique, transversalité et approches locales.

Les difficultés rencontrées en chemin ne sont jamais écartées. Au contraire ! Le binôme insiste aussi sur l’ambivalence d’une histoire « conforme aux orientations politiques les plus diverses ». Des voix réactionnaires s’emparent de cette méthode aux Etats-Unis. Elle peut susciter, inversement, l’intérêt de franges de la gauche radicale : « Le contrefactuel se situe au cœur du projet révolutionnaire marxiste» juge le philosophe slovène iconoclaste Slavoj Zizek. Certaines figures intellectuelles l’abordent frontalement, d’autres y entrent obliquement. Ainsi de l’irruption de l’uchronie avec Charles Renouvier, des premières théorisations contrefactuelles de Max Weber, de la perception renversée du temps chez Walter Benjamin, de la tension entre rationnel et irrationnel soulevée par Daniel Bensaïd pour lequel la lutte seule départage « les possibles qui accèdent à l’histoire effective et ceux qui en sont provisoirement ou définitivement éliminés», de la discontinuité polémique introduite par Michel Foucault dans ses travaux retentissants… Dans une belle formule, Pierre Laborie avisait que « le discours de l’histoire est, le plus souvent, un mélange imbriqué d’affirmations du vrai, de questionnements sur le vrai et d’essais sur le vraisemblable ».

On flirte toujours avec une réflexion sur l’écriture de l’histoire et « derrière ce raisonnement en apparence trivial sourdent d’importantes questions : l’exigence d’honnêteté et le plaisir de la lecture, les rapports entre histoire et fiction, le problème du déterminisme et de la contingence, la question de l’imputation causale et ou des usages politiques…». Le contrefactuel s’ancre dans une actualité brûlante . Avocats, ONG et administrations le mobilisent pour faire valoir les droits de différentes victimes : « victimes du génocide juif, du régime sud-africain de l’apartheid, stolen générations en Australie, populations amérindiennes expropriées en Amérique du Nord ». Ce « jeu de l’esprit » devient parfois une affaire grave. Si l’ailleurs est brumeux, le possible n’est-il pas en outre, selon l’auteur des Misérables, « cette fenêtre du rêve ouverte sur le réel » ? N. D.

Entretien et chronique (version longue) réalisés par Nicolas Dutent et publiés le jeudi 24 mars dans L’Humanité.

LOGO-RFI-haute-defPour poursuivre, retrouvez en podcast l’émission de Sophie Joubert Autour de la question Comment écrire une histoire des possibles ? sur RFI : http://www.rfi.fr/emission/20160408-comment-ecrire-une-histoire-possibles

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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